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LES DEliiMEKS
JANSÉNISTES
ET LEUR ROLE DANS L'HISTOIRE DE FRANCE
DEPUIS LA RUINE DE PORT-'ROYAL
JUSQU'A NOS JOURS
I y I o-i 870
LEON SECHE
i L
L'histoire est seiiiblul/te à un poi li ail
(/ni est d'autant meilleur qu'on ne cherche
point ù ]i représenter ta Ijeauté, mais ce
qui se rapproche le plus de l'original.
fl'ALi.AviciNi. — Histoire du Concik'
de Trenii'.)
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■^■i^-
PARIS
LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER
PEKUIN ET G EÏBliAlliES-KDITELKS
^Ti, Quai nr^ ( ■ u v \ 1^ - \ 1 ■; 1 ^ 1 1
LES DERNIERS JANSÉNISTES
DU MEME AUTEUR
POÉSIES.
La Chanson de la Vie, i vol. in-i8, librairie acadé-
mique Didier, i88f) (ouvrage couronné par l'Académie
française).
Le Dies Irae du Mexique, i vol. in-i6, 1878, épuisé.
PROSE.
Le Petit Lyre de Joachim du Bellay, i vol. grand in-8
orne de deux eaux-forlcs, librairie académique Didier,
1887, épuisé.
La Question cléricale, i vol. in-i8, chez André Sa-
gnier, éditeur, iS-jS, épuisé.
Contes et figures de mon pays, i vol. in-i8, chez
Dentu, 1879, ^P^isé.
Jules Vallès. — 1 vol. in-18, Revue illustrée de Bretagne
et d'Anjou, 188G.
Jules Simon, sa vie el son œuvre, i vol. in-18 avec
portraits cl autographes, librairie Dupret, 1887, épuisé.
Rose Époudry, roman, i vol. in-18 illustré par Léo-
fanli, librairie académique, Didier 1889.
EN PRÉPARATION :
Les Préfets du Consulat, et les Préliminaires de
la paix religieuse, d'après des documents inédits .
>
LES DERNIERS
JANSÉNISTES
ET LEUR ROLE DANS L'HISTOIRE DE FRANCE
DEPUIS LA RUINE DE PORT--ROYAL
JUSQU'A NOS JOURS
(17 10-1870)
LÉON SÉCHÉ
TOME III
I.' histoire, eiU semblable à un pctrtrait
qui est d'aitlant meilleur qu'on necherck*
point à 1/ représenter la heauié. mais ce
qui se r(û)proche le plus de l'original.
(PallAvicim. — Histoire du Concile
fie Trenlv.)
PARIS
LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER.
PERRIN ET C'^ LIBRAIRES-ÉDITEURS
30, Quai des Grands-.Vugustins, Sô
Tous droits rô«orvrs.
AVANT-PROPOS
L'histoire du catholicisme-libéral va de
i83o à 1870, mais de ces quarante années
traversées de tant d'orages, je ne vois que les
trois premières et les six dernières qui rentrent
dans mon cadre et se rapportent à mon sujet.
Ce sont d'ailleurs les plus agitées et les
plus belles.
En i83o, au lendemain de la chute des
Bourbons, nous assistons au spectacle aussi
nouveau qu'inattendu d'un prêtre breton —
hier encore partisan de l'alliance étroite du
trône et de l'autel — s'insurgeant contre le
Gallicanisme d'Etat ou le Jansénisme parle-
mentaire, et, par le seul prestige de son gé-
nie, entraînant les masses profondes du bas
JANSÉNISTES, T. III. • Z
AVANT-PROPOS
clergé k l'assaut de toutes les libertés pu-
bliques. Depuis i8i5, Lamennais était avec
M. deBonald le porte-voix de la Congrégation :
il s'était prononcé pour la loi du sacrilège, le
rétablissement des biens de main-morte, la
dotation de l'Eglise en biens-fonds, la restitu-
tion des registres de l'état-civil, la restaura-
tion des maîtrises et des trois ordres, pour le
retour enfin au catholicisme de l'Ancien Ré-
gime. Mais les ordonnances de 1828, en sup-
primant les établissements des Jésuites, lui
dessillèrent tout k coup les yeux. A partir de
ce moment le catholicisme gallican ne fut
plus pour lui qu'un catholicisme bâtard, les
Jansénistes, que des hommes de malheur, la
liberté de conscience qu'une chose nécessaire,
et la séparation de l'EgKse et de l'Etat que le
seul moyen d'assurer la liberté de l'Eglise.
Ces palinodies ne sont pas rares dans la
vie de Lamennais : Rohrbacher qui fut un de
ses disciples disait de lui : « C'est un écri-
vain en deux tomes : le premier dit oui, le
second dit non, valeur totale : zéro. » Cette
définition originale ne manque pas de justesse.
Lamennais n'eut jamais de principes arrêtés ;
AVANT-PKOPOS III
par cette excellente raison qu il ne croyait
fermement à rien. Esprit essentiellement mo-
bile, cœur tourmenté, pensée errante, il avait
mal digéré ses lectures et s'était composé avec
les idées d'autrui un système philosophique
quelque peu bigarré — sorte d'habit d'ar-
lequin dont il dissimulait les coutures sous
les paillettes d'or de son style magique. Car,
si quelque chose est bien k lui, c'est à coup
sûr l'art d'exposer et l'art de dire. Nul mieux
que lui n'a su manier la langue française, s'en
laire un levier pour soulever les foules, jeter
des cris pathétiques k la Jean-Jacques, et
servir comme des vérités les paradoxes les
plus osés. C'est même par le coté purement
littéraire qu'il vivra dans la mémoire des
hommes. Mais la Curie romaine n'a pas l'ha-
bitude de se payer de mots creux et de phrases
magnifiques. Lacordaire disait un jour :
a Rome ne pouvait m être favorable, même
en un si pieux dessein ; j'étais pour elle un
libéral orthodoxe, mais un libéral, et elle était
accoutumée k reconnaître sous ce nom ses
propres ennemig'. » Lamennais en ht la
* Testament du P. Lacordaire, p. ga.
IV AVANT-PROPOS
cruelle expérience le jour où il présenta à
l'approbation du Pape le corps de doctrines
du journal l'Avenir. 11 était parti pour Rome,
le cœur plein d'espérance, il revint foudroyé
par l'encyclique du i5 août 1882.
« L'expérience, disait le Pape, a fait voir de
toute antiquité que les Etats qui ont brillé
par leur puissance ont péri par ce seul mal :
la liberté immodérée des opinions, la licence
des discours et l'amour des nouveautés. Là se
rapporte cette liberté funeste et dont on ne
peut avoir assez d'horreur, la liberté de la
librairie pour publier quelque écrit que ce
soit. Quel homme en son bon sens dira qu'il
faut laisser se répandre librement des poisons,
les vendre et les transporter publiquement, les
boire même, lorsqu'il y a un remède tel que
ceux qui en usent parviennent à échapper k
la mort ?
« De la source infecte de l'indillerentisme
découle cette maxime absurde et erronée, ou
plutôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir
k qui que ce soit la liberté de conscience. »
Les Paroles d'un Croyant furent la réponse
de Lamennais.
AVANT-PROPOS
Trente ans plus tard, au Congrès de Malines.
le comte de Montalembert reprit le programme
de l'Avenir, qu'il résuma dans la formule cé-
lèbre : l'Eglise libre dans l'Etat libre. Etait-ce
avec l'arrière-pensée d'en appeler de la condam-
nation de son ancien maître ? Allait-il rompre
a son tour avec l'Eglise romaine sur la ques-
tion de la liberté de conscience et des cultes ?
Personne ne lui aurait fait l'injure de l'en
croire capable, après les gages de dévoue-
ment qu'il avait donnés à la papauté. N'est-ce
pas grâce à son intervention que l'armée fran-
çaise avait, en 1849, ramené Pie IX de Gaëte
k Rome et que Lamoricière avait naguère tiré
l'épée pour défendre les Etats pontificaux !
Mais le vieil homme, le libéral qu'il avait été
en i83o, n'était pas mort en lui. Il s'était
réveillé de son long sommeil, dans le grand
silence qui suivit le coup d'Etat ; a la voix de
son ancien frère d'armes, le P. Lacordaire, qui,
lui. n'avait pas à se reprocher d'avoir prêté la
main au rétablissement de l'Empire', et peu à
* Lacordaire lui écrivait en i855 : « Il faut savoir rompre
avec les hommes qui font le mal au nom de Dieu, et on ne
doit pas les appeler mon cher ami, sous prétexte qu'on les
Vf AVANT-PROPOS
peu il s'était sépare de la secte qui avait choisi
(( son terrain au centre de toutes les réac-
tions^ )) De là son discours au Congrès de
Mali nés, accentué encore par son article-
manifeste du Correspondant. Il n'y a pas,
dailleurs, deux façons d'être libéral, et Mon-
talembert l'était trop de sa nature pour ne pas
sentir un jour ou l'autre que l'ultramonta-
nisme était incompatible avec la liberté.
C'avait été le rêve de Lamennais, et aussi son
erreur, de iTiarier ces deux choses ensemble.
Après l'encyclique de Grégoire XVI, comme
après le Syllahiis de Pie IX, qui condamnait
la liberté de conscience et des cultes, autre-
ment dit le principe même de la séparation
de l'Eglise et de l'Etat, les catholiques-libéraux
n'avaient qu'une chose k faire : revenir à la
tradition historique, arborer l'étendard sous
lequel Jansénistes et Gallicans avaient livré à
l'ennemi commun de si rudes batailles, en un
connaît depuis longtemps et qu'ils communient d'ailleurs
tous les huit jours. On ne doit pas haïr, mais on doit se
séparer et surtout n'avoir aucune peur de ceux qu'on ne
juge plus dignes de son affection. »
' Vie du P. Lacordaire par Montalembert, p. 95o.
» 1867.
AVANT-PIlOms Ml
mot. s'armer des quatre articles de la Décla-
r.ition de 1682, pour défendre contre le parti
ultramontain les libertés de l'Eglise gallicane.
C'est ce qu'ils firent résolument, entre le
Syllabiis et le Concile. Malheureusement il
était trop tard. Après avoir brûlé leurs der-
nières cartouches dans ujie lutte héroïque qui
rappelait celles du Formulaire et de la Bulle,
ils furent obligés de passer sous les fourches
caudines de Louis Veuillot, leur allié de l'a-
vant- veille.
Telles sont les deux phases historiques où
le catholicisme-libéral a quelque connexité
avec le Jansénisme dogmatique des grands
jours.
J'ajouterai qu'en poursuivant, envers et
contre les encycliques du Pape, l'accord de la
foi avec la raison, de la religion catholique
avec la liberté, l'école du Correspondant ne fai-
sait que continuer la tradition de Port-Royal
et qu'elle ne fut pas plus heureuse que lui
dans sa glorieuse tentative.
LES
DERNIERS JANSÉNISTES
TROISIEME PARTIE
CHAPITRE III
Les catholiques-libéraux de l'A venir. — Lamennais et la
charte de i83o. — Il est combattu par le Pape et le gou-
vernement français — Le Concordat et la liberté des
cultes. — M. de Quélen et l'abbé Grégoire. — Lettre de
Bordas-Demoulin à l'archevêque de Paris sur le refus de
sacrements à l'ancien évêque de Blois. — La philosophie de
Bordas-Demoulin. — Cartésien comme Arnauld. — La
méthode de Descartes d'après Sainte-Beuve. — Bordas-
Demoulin adversaire de l'éclectisme. — Victor Cousin et
le panthéisme. — Arnaud de l'Ariège et la révélation. —
Comment F. Huet définissait l'éclectisme. — Lettres de
Bordas-Demoulin sur le doctrinarisme. — Le christia-
nisme et Victor Cousin. — Principes politiques de Bordas-
Demoulin. — La démocratie chrétienne. — Du rôle des
laïques dans l'Église. — La Constitution civile jugée par
LES DERNIERS JANSÉNISTES
Bordas-Demoulin. — L'abbé Laborde et rimmaculée-
Conception. — Les Jansénistes et le culte de la Vierge. —
Derniers péi'iodiques du parti. — Démêlés de Bordas-
Demoulin avec l'Observateur catholique. — L'abbé
Wladimir Guettée. — Projets de création d'une école des
hautes études par M*"" Afîre. — Lettre d'Ambroise Rendu
à ce sujet. — Bordas-Demoulin et la réforme catholique.
— Son programme et celui des vieux-catholiques de
Suisse et d'Allemagne. — Une lettre inédite de l'abbé
Pereyve. — Il demande une voix libre, un grand cœur,
un ami de l'avenir, pour sauver l'Église.
I.
Quand Lamennais entreprit la campagne qui devait
si mal finir, il avait pour lui les promesses de la Charte
de i83o et la logique implacable des choses. Mais les
chartes ressemblent à ces prodigues dont parle le pro-
verbe, qui se ruinent à promettre et s'enrichissent à ne
rien donner, et la logique n'est pas encore arrivée à gou-
verner le monde. Lamennais trouva devant lui comme
adversaires : le Pape et les Doctrinaires, les Gallicans
et les Jansénistes.
J'ai déjà dit qu'il avait eu le tort de vouloir s'appuyer
sur le Pape pour obtenir la séparation de l'Église et de
l'État. Il est clair, en effet, que le Pape avait tout à
perdre et rien à gagner à la séparation. Lorsque Gré-
goire XVI fulminait contre la liberté de conscience et
LAMENNAIS
des cultes, il ne laissait voir que les raisons d'ordre
moral iqui l'empêchaient de souscrire au programme
de l'Avenir ; mais il en avait une autre, d'ordre poli-
tique, que tout esprit sérieux devait deviner. Le Con-
cordat, en pacifiant le pays, avait rendu à la papauté la
plupart des droits qu'elle avait sur l'iîlglise de France
avant la Révolution. Le dénoncer, comme le demandait
Lamennais, c'était non-seulement tout remettre en
question et diminuer l'autorité du catholicisme en le
plaçant sur un pied d'égalité avec les autres cultes
reconnus ou non par le Concordat, mais c'était aussi
courir le risque de perdre tout le fruit de la pacification
religieuse en livrant la France au schisme latent de la
Petite Église. La preuve en est que les tribunaux ne
cessaient de condamner les Anticoncordataires pour
contravention à la loi sur la liberté de réunion. Or la
papauté ne s'est jamais accommodée de la séparation
que dans les pays nouveaux, comme l'Amérique du
Nord, où la liberté domine toutes les lois, ou dans
ceux d'origine ancienne qui, comme la Belgique, ont
maintenu le budget des cultes. Elle était donc consé-
quente avec elle-inèmo en rejetant le marché de dupe
que lui proposait le rédacteur en chef de l'Avenir.
Quant aux Doctrinaires, ces pelés, ces galeux d'où
venait tout le mal, étaient-ils donc si blâmables de
résister à l'agitation menaisienne après avoir fait ins-
crire dans la Charte le principe de la liberté des cultes ?
Ce n'est pas mentir à ses promesses que d'en ajourner
l'exécution à des jours plus favorables. Or Lamennais
4 LES DERNIERS JANSÉNISTES
ne pouvait pas choisir des circonstances plus inoppor-
tunes pour créer cette agitation dans le pays. Il y
avait à peine deux ans que les Jésuites avaient été
frappés par les Ordonnances de 1828, et ce n'était un
mystère pour personne qu'ils travaillaient à en tirer
vengeance. De plus, le Concordat étant un contrat
synallagmatique, le gouvernement ne pouvait pas le
dénoncer sans négocier au préalable avec la Cour de
Rome, et nous avons vu qu'elle était opposée à la sé-
paration. Dans ces conditions, il ne restait aux Doc-
trinaires qu'à maintenir le statu quo, d'autant plus
que la majorité du public se prononçait en sa faveur.
Les Gallicans, en tête desquels marchaient les évêques,
craignaient que la séparation ne fit le jeu de l'ultra-
montanisme, — « car il est bon d'ajouter, pour l'ins-
truction de ceux qui n'ont pas sondé les abîmes de la
mobilité française, qu'à cette époque les doctrines
ultramontaines rencontraient auprès de l'immense
majorité du clergé précisément la même impopularité
que celle dont le galhcanisme est aujourd'hui l'objet*.»
— et les Jansénistes, qui ont toujours soutenu que l'É-
glise était dans l'État, voulaient qu'elle demeurât sous
sa domination pour pouvoir réprimer plus facilement
les excès de la théocratie. C'est ainsi que Bordas-De-
moulin, qui fut le dernier docteur du parti, applaudit
en i83i aux mesures de violence prises par le gouver-
nement lors des obsèques de l'abbé Grégoire, dans sa
' Vie du P. Lacordaire, par Moritalembort, p 5o.
BORDAS-DEMOULIN ET L'AVENIR b
lettre à M. de Quéleii sur le refus de sacrements fait à
l'ancien évêque de Blois.
« L'autorité, disait-il, se trouve investie, au nom de
la tranquillité publique en général et en particulier
au nom des catholiques opprimés qui leur demandent
main-forte, du droit de demander compte au prêtre
de tout refus de prières et de sacrements, et de le con-
traindre à les accorder s'il les refuse injustement. Tel
est le fondement inébranlable des appels comme d'abus
qu'il importe de soustraire au Conseil d'État pour
les déférer sans retard aux cours royales. »
A quoi le journal l'Avenir répondait, avec autant
de justesse que d'à-propos : u Nous certifions nos lec-
teurs que cela a été écrit très sérieusement, non dans
un réquisitoire adressé à messieurs les gens du roi,
lors des affaires de la Bulle Vnigenitus, mais bien au
XIX* siècle, sous la Charte de i83o, à Paris, le di-
manche 5 juin (i83i), dans un journal intitulé la Ga-
zette des Ecoles qui s'imprime rue de la Harpe n" 88. »
Mais Bordas-Demoulin n'était pas homme à se laisser
intimider par ce rapprochement historique. Il riposta
comme suit :
« .... Toutes les fois que le sacerdoce entreprend
contre la religion naturelle, contre la morale et la
politique, lesquelles forment cette loi, il entreprend
contre les droits de la raison, contre les droits du
chrétien qui en font partie, et s'attaque au gouverne-
ment qui repose sur ces droits ou qui est chargé de les
protéger dans les rapports sociaux.
f. LES DERNIERS JANSÉNISTES
« Quand uti piètre, par exemple, s'avise de traiter
de concubinaires des personnes qui ne sont mariées
que civilement, et de leur refuser, pour ce seul motif,
les sacrements ou les prières, le gouvernement peut
les leur faire accorder, et de son propre chef, et au
nom de ces personnes. De son propre chef : car, que
fait le prêtre par ce refus } Il établit qu3 c'est le sacre-
ment qui forme le mariage, c'est-à-dire que non-
seulement il sanctifie le lien moral qui unit les époux,
mais qu'il le crée. Or, niant par là la religion naturelle,
principe réel de ce lien, il nie l'autorité et suppose que
c'est au sacerdoce qu'il appartient de régir la société.
Au nom de ces personnes : car ce prêtre les opprime
en exigeant comme de foi ce qui ne l'est pas ; bien
plus, ce qui sape le christianisme dans sa base.
« Ces deux droits existaient dans l'alfaire de M.
Grégoire. L'excommunication fulminée par l'arche-
vêque de Paris supposant le Pape infaillible et maître
des sociétés, le gouvernement a du la braver dans
l'intérêt de sa conservation; et celte excommunication
imposant aux laïques, pour dogme, une doctrine qui,
loin de l'être, renverse la constitution de l'Église, le
gouvernement a dû aussi les appuyer contre cette
tyrannie. Et ici, n'en déplaise à Y Avenir, l'orthodoxie
ou l'hétérodoxie de la Constitution civile du clergé
est la vraie question de liberté religieuse entre M. Gré-
goire et de M. de Quélen, entre les laïques et le clergé.
Cette constitution est-elle hérétique ? M. de Quélen n'a
rempli que son devoir, sauf Ici formes qui pourraient
BORDAS-DEMOULiN ET L'AVENIR ~
être inoins impérieuses et moins acerbes. \e i'est-cUe
pas? M. de Quélen a commis l'acte du plus odieux et
du plus coupable despotisme. Du reste, on comprend
parfaitement que ce journal n'aime pas l'érudition ou
la science des faits ; car cette science, dans le christia-
nisme, qui ne repose que sur des faits, est mortelle à
ceux qui travaillent à le dénaturer.
« Au surplus, ce n'est point contre le sacerdoce seul
que le pouvoir a le droit de défendre la religion natu-
relle, c'est contre tout ce qui l'attaque ; et le matéria-
lisme et l'athéisme ne sont pas moins passibles de la
loi que l'ultramontanisme.
« IJ Avenir, dans sa mauvaise foi ou dans sa préoc-
cupation de l'omnipotence cléricale, affecte sans cesse
de confondre deux choses distinctes, savoir : la liberté
du prêtre dans l'exercice de son ministère, liberté qui
a nécessairement des limites dans les droits religieux
des laïques, et la liberté qu'a chaque citoyen de professer
tout culte compatible avec l'ordre social ou de n'en
professer aucun. Ainsi, nous le répétons, la liberté
des cultes ne regarde que les laïques, et ne change
rien à la position du prêtre, considéré comme prêtre.
L'Avenir a beau crier , s'agiter, il ne parviendra pas à
obscurcir des vérités claires comme le jour. Les con-
vulsions ne font plus de miracles*.
Cette lettre d'une dialectique si vigoureuse nous
donne l'exacte mesure de l'esprit de Bordas-Demoulin
• Essais sur la Réforme catholique, pp. 'i3o-3J.
8 LES DERNIERS JANSÉNISTES
et comme un avant-goùt de ses polémiques futures. On
y trouve résumées en quelques lignes toutes les
questions qui passionnèrent. la fin du dix-huitième
siècle et qu'il développa lui-même plus tard, soit dans
les Essais sur la Réforme catholique, soit dans les
Pouvoirs constitutifs de l'Église. Certes^ M. F. Huet a
eu raison de dire qu'il n'était pas de son temps,
l'homme qui avait conçu le dessein hardi de restaurer,
en plein dix-neuvième siècle, sur la ruine de tous les
abus, la primitive Église chrétienne'. Il n'en demeure
pas moins l'un des plus nobles représentants de la phi-
losophie contemporaine et le seul réformateur de nos
jours qui ait étudié la constitution de l'Éghse jusque
dans ses fondements. Nous verrons dans le cours de
cette étude quelle était sa conception du catholicisme
et par quelles réformes il espérait l'approprier aux
besoins de la société moderne. Mais avant, nous avons
à faire la connaissance du philosophe, puisque, à
rencontre de tant d'autres que la philosophie a
éloignés du christianisme, ce fut la philosophie qui
l'affermit pour jamais dans la foi chrétienne.
II
Orphelin de père et de mère dès le berceau, Bordas-
Demoulin eut de bonne heure le goût de la solitude et
n'eut ni enfance ni jeunesse. Il était encore au collège
* La Révolution religieuse au XIX^ siècle.
BORDASDEMOULIN PHILOSOPHE 9
de Bergerac, quand « il fut saisi de l'idée mère qui de-
vait inspirer sa vie et enfanter ses travaux' . » Il com-
mença par douter des bienfaits de la civilisation et du
christianisme, partagea un instant les principes de
M. de Donald sur le théocratisme et ceux de Condorcet
sur la perfectibilité illimitée ; il sentit que Condorcet,
de Maistre, Bonald philosophaient superficiellement,
que, Leibiiilz, Malebranche, Descartes, Platon, saint
Augustin, Plotin philosophaient plus à fond sans
aborder la question qui le tourmentait ; enfin, après
s'être enfoncé de plus en plus dans la méditation avec
l'ardeur et l'abandon du désespoir, il découvrit ses deux
théories de la substance et de l'infini qui lui révélèrent
tout à coup l'harmonie intime du christianisme et de
la civilisation moderne. Il avait atteint, après six ans
de voyage autour du monde philosophique, l'unique
objet de sa passion. La vérité lui était apparue dans
le cartésianisme, Usez dans la partie élevée du cartésia-
nisme et non dans les tendances des fausses écoles car-
tésiennes, et cette lumière soudaine l'avait transporté de
joie, a Là où les historiens elles critiques n'avaient vu
que quelques productions éparses, que quelques doc-
trines, ou incohérentes, ou fausses, ou stériles, il allait
montrer l'œuvre la plus vraie, la plus vaste, la plus
harmonique, la plus grande, la plus féconde de l'esprit
humain.» Non qu'il ait jamais songé à renouveler le
cartésianisme ; c'eut été, selon ses propres expressions,
' J. HuET : Lavie et les ouvrages de Bordas-Demoulin, p. lo.
JANSÉNISTES, T. III. 3
iO LES DËilMEUS JANSÉiMSTÈS
une prétention aus3i extravagante que de vouloir ra-
mener le XVH" siècle même, et ressusciter Descartes en
personne et ses contemporains. Mais ce qu'il voulait
renouveler, c'était « la doctrine des idées, qui fut l'âme
du cartésianisme comme du platonisme^ et où elle ne
se trouve qu'implicitement et imparfaite. » Et il se
flattait de l'avoir dégagée, d en avoir fait une vraie
(( théorie, qui désormais formera expressément, haute-
ment la philosophie*. »
Sainte-Beuve disait que la méthode de Descartes, au-
trement dit le principe de sa philosophie, est une clef
qui dans ses mains n'ouvre qu'une porte, mais qui,
tombée de sa poche et ramassée par d'autres, ouvrira
toutes sortes de portes. Et, pour nous le faire mieux
comprendre, il nous montrait Arnauld absolvant la
philosophie de Descartes à cause de la spiritualité qui
la caractérise, et ne sentant pas l'ennemi à deux pas
derrière un premier rideau'. L'ennemi c'était la philo-
sophie de Spinosa, au dix-septième siècle, et, de nos
jours, celle de Jouffroy « qui n'est que celle de M.
Cousin, plus franche, plus démasquée à l'égard du
christianisme et qui le dédaigne ou qui le respecte (c'est
affaire de convenance), mais qui s'en passe. » Qu'aurait
dit Sainte-Beuve s'il avait vu Bordas Demouhn (et il
aurait pu le voir, puisqu'il vivait de son temps) aimant
comme Arnauld la philosophie en elle-même, dès
qu'elle n'est pas ea désaccord avec la reUgion, et
I la vie et les ouvrages de Bordas-Bemoulin, p. i5i.
' Fort-Royal, t v., p. 352.
L'KGLECTISMK It
s'elTorçant, en cartésien janséniste comme lui, « de
faire concorder le dogme de la présence réelle avec
l'explication cartésienne da témoignage des sens, ou
du moins de montrer qu'il n'y avait point opposition ? »
11 lui aurait sans doute crié casse-cou ! car il est
encore plus difficile de remonter le courant des idées
que celui des fleuves. Et pourtant c'est ce que Bordas-
Demoulin eut le courage de faire en s'attaquant à l'opi-
nion régnante, je veux dire à l'éclectisme.
Lécole de Victor Cousin s'était annoncée par une
campague releaitissante contre le sensualisme et le
malénalisme du dix-huitième siècle, et par là servait
indirectement la cause du spiritualisme. Mais au fond
l'éclectisme menait au panthéisme, malgré les protesta-
tions indignées de ses plus éloquents disciples, nolam-
meut de M. Jules Simon, qui^ dans la Revue des Deux-
Mondes du i" février i843, s'évertuait aie justifier de
celle accusation. « Le panthéisme, disait-il, consiste à
identifier Dieu elle monde. » Orpourlui, Jules Simon,
comme pour Victor Gousin_, Dieu était « un être éter-
nel, indivisible, parfait, substance séparée du monde,
cause de toutes les substances particulières^ cause
intelligente et libre qui connaît ses créatures et les
gouverne'. C'était donc absurde d'imputer au maître
et aux disciples de l'éclectisme, non pas un athéisme
déguisé, mais un athéisme déclaré.
' H est vrai que d'après Emile Saisset le principe l'ondamculal
(le l'éclectisme était « la coexistence nécessaire et la consubstan-
lialitc de Dieu et de l'univers I »
12 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Bordas-Demoulin se chargea pourtant d'établir que
la doctrine, avec toutes ses prétentions, « n'était qu'un
pur scepticisme, se dissimulant sous des formes ma-
gistrales, et enrichi par son auteur de quelques vues
panthéistes rapportées d'Allemagne.
« Un despotisme universel, iri'émédiable, écrivait-il, voilà
ce qu'enfante l'éclectisme en politique. Il a bonne grâce
de s'annoncer comme Tathlèle de la liberté contre la
théocratie', lui qui non seulement coupe comme elle la
liberté dans sa racine, mais qui forge une oppression mille
fois plus dégradante et plus odieuse, puisque c'est le joug
de l'homme qu'il impose à l'homme, tandis que la théo-
cratie, après l'avoir dépouillé de ses puissances, du moins
l'honore encore assez pour lui faire descendre un maître
du ciel. . , Certes, ce système (de M. de Lamennais), éga-
lement contraire au christianisme et à la philosophie qu'il
sape dans leur base, est absurde. Mais, avouons-le, il i-espire
quelque sentiment de la dignité de l'homme. Sil nous
commande une obéissance absolue au Pape, il élimine
l'homme en lui, et ne nous y montre que le pontife, qu'un
être surnaturel, instrument immédiat de Dieu, devant qui
seul se courbe notre pensée.
« C'est devant l'homme, au contraire, que M. Cousin
nous force de la plier, puisque c'est par l'homme qu'il fait
créer le culte'. Ne dites point que si l'homme crée le culte
il se fait lui-même sa loi, n'obéit qu'à soi et demeure indé-
pendant. Car ce n'est pas chaque homme, ce ne sont pas
les masses, les peuples qui le créent, ce sont les législateurs
ou les philosophes actifs, c'est-à-dire une demi-douzaine
d'individus. Ce sont eux aussi qui créent l'État^, qui l'im-
' Préface de la a^ édition des Fragments philosophiques.
2 Introduction à VHistoire de la Philosophie, i'" leçon, p. ao.
» Ibid.
L'ÉCLECTISME 13
posent aux masses, comme le culte, attendu que les masses
n'ont, suivant M. Cousin, d'autre philosophie que la re-
ligion et le culte'. Ce qui revient à dire qu'elles n'en ont
point, pai- conséquent qu'elles sont privées des lumières
nécessaires pour se donner leurs institutions sociales comme
leurs institutions religieuses, et qu'il leur faut les recevoir
toutes également des philosophes. Voilà donc l'espèce
humaine rompant sous la verge de quelques-uns de ses
membres. Conçoit-on au XIX« siècle, au grand jour de la
raison et de la liberté, conçoit-on l'audace de ce délirant
orgueil ? Conçoit-on qu'un homme eût le front de dire
à des générations qu'enivre l'amour de l'indépendance, au
nom de l'humanité qui nous est commune : Vous êtes con-
damnées à ne penser et à ne faire que ce quil plaira au
premier fourbe qui saura vous tromper ! Mais de quelle
indignation ces générations ne doivent-elles pas s'enflammer
si l'on commet à cet homme la direction des hautes études
de la jeunesse ? Car que pent-il sortir de pareilles idées
qu'une exécrable hypocrisie ? Nous vivons au sein du chris-
tianisme : M. Cousin ne saurait y croire, puisque le chris-
tianisme n'est point de création humaine. D'ailleurs, il
pose en principe que le contenu de la philosophie et de la re-
ligion est le même'. Ce qui exclut la partie surnaturelle de
la religion chrétienne, partie qui constitue proprement le
christianisme, dans lequel M. Cousin ne doit donc voir
qu'un vain cérémonial. La religion naturelle, qui com-
prend l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immor-
talité de l'âme, les récompenses et les peines futures,
tombe dans le domaine de la philosophie, ou plutôt est
son objet même. Mais l'incarnation et les sacrements,
mais cette puissance d'instruire de la rémission des fautes et
' Ibid, ae leçon p. 38.
* Ibi:l, 5' levoii p. ji.
14 LES DERNIERS J\NSÉNISTES
te baptiser, déléguée par celui à qui toutpouvoir a été donné
dans le ciel et sur la terre, toutes ces choses, aussi in-
compréhensibles qu'inexécutables à l'homme, diffèrent,
je pense, de la philosophie, et lui échappent à jamais* .
Que peut donc être le christianisme aux yeux de M. Cou-
sin, qu'une institution politique du genre des cultes
païens ? Loin de nous la monstrueuse prétention de
fouiller dans les consciences. Mais si nous n'avons point le
droit d'arbitrer la foi d'autrui tant qu'elle se renferme
dans la vie privée, il nous appartient, comme citoyen, d'en
demander compte du moment qu'elle franchit cette
limite, surtout si c'est dans une personne revêtue des plus
hautes fonctions de l'enseignement public. Or, voulons-
nous savoir ce que doit être le christianisme pour ce
professeur de philosophie à la Faculté des Lettres et à
l'École normale, pour ce conseiller de l'Université ? Mon-
tesquieu va nous l'apprendre. « On voit, dit-il, un Cicéron,
« qui, en particulier et parmi ses amis, fait à chaque ins-
ï tant une confession d'incrédulité, parler en public avec
a un zèle extraordinaire contre l'impiété de Verres. On
« voit un Claudius, qui avait insolemment profané les
« mystères de la bonne Déesse, et dont l'impiété avait été
« marquée par vingt arrêts du Sénat, faire lui-même à ce
' C'est ce que l'abbé Maret fit très bien ressortir dans la leçon
d'ouverture de son cours de théologie dogmatique (i856-ï857) en
examinant l'ouvrage de M. Jules Simon sur la Religion naturelle.
« Vous avez montré jusqu'à l'évidence, lui écrivait Arnaud de
l'Ariége, que ce livre, destiné à prouver la suffisance de la raison
pour la solution de tous les grands problèmes qui touchent aux
besoins religieux de l'humanitc, était la preuve la plus éclatante
de la nécessité d'une révélation, car cet ensemble de vérités ration-
nelles formant, suivant M. Simon, le domaine de la religion
naturelle, laisse irrésolues des questions qui tiennent à ce qu'il y
a de plus essentiel et de plus noble dans la nature et la destinée
de l'homme.... » (Vie de Mgr Maret, par l'abbé G. Bazin, t. ii,
p. 8.)
F.'f.CLECTISMK if,
« sénat qui l'avait fouJroyé une harangue remplie de zèle
« contre le mépris des pratiques anciennes et de la reli-
« gion. On voit un Salluste, le plus corrompu de fous les
<• citoyens, mettre à la tète de ses ouvrages une préface
« digne de la gravilé et de l'austérité de Caton. Je n'aurais
« jamais fini si je voulais épuiser tous les exemples*. »
Voilàlcsreligionspoliliques.Ellesobligentles gens éclairés,
les philosophes, à leur prodiguer le respect en présence de
la multitude, à paraître se fondre de zèle pour les défendre,
et dans le cabinet, et entre eux, à les poursuivre de leurs
sarcasmes et de leur mépris. Armées de l'imposture et de
de l'incrédulité, elles troquent la vérité sur la terre, la
contraignant de s'exiler des sociétés humaines, où elles
érigent partout l'empire du mensonge, et qui n'offrent plus
que l'horrible spectacle de chefs trompant et pressurant,
de i)euplcs trompés par l'ordre de la Divinité. Car c'est
toujours de la Divinité que les fondateurs des cultes faux,
comme ceux des véritables, se disent envoyés.
a Oui, le jésuitisme est beau à côlé de l'éclectisme. En
général, les Jésuites croient ce qu'ils enseignent et pratiquent
eux-mêmes ce qu'ils font pratiquer aux autres. Cependant
ils sont l'effroi des peuples, et la France n'a point balancé
de s'exposer aux calamités d'une révolution pour échapper
à leur régime. Dans quelle tête a-t-il pu tomber qu'après
avoir si énergiquement secoué le despotisme et la supers-
tition sincères, elle se soumettrait au despotisme et à la
superstition hypocrites ; que si elle n'envoyait plus ses
enfants à Saint-Acheul apprendre que le Pape est le
maître du monde, et qu'il faut se dévouer à lui corps et
Ame, elle les enverrait à l'École normale et à la Faculté
des lettres apprendre à affecter un respect infini pour la
religion, à (Muprunter le langage des moines du X" siècle
et à ne parler que de divine Providence, de très sainte et
' Politique des Romains dans la Religion .
16 LES DERNIERS JANSÉNISTES
très sacrée Trinité, de saintes et sacrées images du culte, et
singeant, dit-on, celui qui révéla le secret des mouve-
ments des astres, à lever le chapeau lorsqu'on prononce le
nom du pape, comme Newton le levait lorsqu'on prononçait
le nom de Dieu ; et puis, comme Gicéron, à se moquer de
la religion en particulier et avec ses amis, à s'écrier : « Me
supposez-vous en délire pour que je croie ces choses :
Adeone me delirare censés ut ista credam ? » Qu'on nous
comprenne bien : ce n'est pas l'incrédulité, c'est l'hypo-
crisie que nous attaquons. La première peut être un
malheur, un tort ; la seconde est le plus affreux des vices,
la source de presque tous les autres et de la plupart des
forfaits dont la tyrannie et le fanatisme ont déshonoré et
tourmenté notre race. Pervertissant dans son fond la
nature humaine et même la nature divine qu'elle fait sa
complice, l'hypocrisie anéantit, autant qu'il est en elle, la
vérité et la vertu jusque dans leur principe'. »
Ainsi s'exprimait Bordas-Demoulin à l'égard de l'é-
clectisme et de son fondateur. Aujourd'hui que la doc-
trine ne rencontre plus d'adeptes, il est permis de penser
que notre philosophe exagérait le mal qu'elle pouvait
produire et qu'il y voyait des choses que Victor Cousin
n'avait jamais eu l'intention dy mettre. Mais, au milieu
du règne de Louis-Philippe, le caractère semi-officiel de
l'éclectisme avait lieu d'inquiéter tous les catholiques
dontil avait l'air de combattre le principal dogme. Victor
Cousin aurait donc bien fait de répondre à Bordas-
' Lettres sur Véclectisme et le doctrinarisme, où Von montre
la fausseté de ces deux systèmes et l'effet funeste de leur ap-
plication au gouvernement de la monarchie nouvelle, Paris,
i834. — Lettre vu.
LE CHRISTIANISME ET VICTOR COUSIN 17
Demoulin ce qu'il répondit plus tard à Mi' Maret, sou
autre antagoniste, au moment de la publication de
son livre Du Vrai, du Beau et du Bien : « que jamais
il n'avait nié la divinité du christianisme ; qu'il était
arrêté par des doutes sur sa constitution historique;
que la religion et la philosophie ne différant à ses yeux
que par les formes, il n'était pas encore prêt à s'engager
sur le pont qui unit la théologie à la philosophie,
mais que, s'il n'avait pas la foi positive, il ne disait
pas qu'il n'irait pas un jour plus loin'. » Et en effet,
l'éclectisme étant moins une philosophie « qu'un effort
pour philosopher », selon la judicieuse remarque de
M. F. Huet, Victor Cousin, qui avait déjà désavoué
Schelling, pouvait très bien, à un moment donné,
reculer jusque dans le christianisme, ainsi que Royer-
Gollard le conseillait aux philosophes, sans déranger
l'économie de son système.
11 ne répondit pas à la charge à fond de train de
Bordas, mais il fit mettre l'éloge de Descartes au con-
cours de l'Académie des sciences morales et politiques
à l'intention de son adversaire', et peut-être aussi,
comme le dit M. F. Huet, parce que le cartésianisme
n'était déjà plus pour lui ce qu'il était en 1829, « au
nombre des systèmes percés à jour en quelque sorte,
atteints et convaincus de contenir d'intolérables extra-
' Vie de Mgr Maret par l'abbé G. Bazin, t. i, pp. !io^ et siiiv.
' « En mettant le Descartes au concours j'ai pensé à votre ami,
disait-il à l'abbé Scnac » (La vie et les ouvrages de Bordas-
Demoulin par F, Huet, p. Ga).
18 LES DERNIERS JANSÉNISTES
vagancesV » N'a-t-ilpas écrit plus tard: « L'éclectisme
est une des applications les plus importantes et les
plus utiles de la philosophie que nous professons,
mais il n'en est pas le principe. Notre vraie doctrine,
notre vrai drapeau est le spiritualisme, cette philo-
sophie aussi solide que généreuse, qui commence avec
Socrate et Platon, que l'Évangile a répandu dans le
monde, que Descartes a mis sous les formes sévères du
génie moderne. »
Quoi qu'il en soit, après avoir fait le procès de
l'éclectisme, Bordas-Demoulin se retourna contre les
Doctrinaires qu'il accusa de travailler « ■! détruire le
principe de la monarchie de Juillet en lui faisant abju-
rer son origine, pour lui donner une origine étrangère,
en l'arrachant du sein de la souveraineté nationale
pour la rejeter dans le sein de la légitimité. »
« Hélas ! s'écriait-il, l'àme en est serrée de douleur.
Ministres doctrinaires, qui nous préconisez sans cesse
la nécessité d'un gouvernement fort et puisant surtout
sa force dans la considération et le respect, regardez
autour de vous et frémissez. L'indifférence dans ceux
qui n'entendent que .de loin rouler le torrent des
affaires ; la moquerie et le mépris dans ceux qu'il
entraîne, et souvent la haine, l'implacable haine. Vous
niez les droits naturels de l'homme, vous les attaquez
dans la constitution, des sociétés se dressent qui pro-
clament les droits naturels de l'homme, et qui tra-
» Manuel de Tennemnnn, par Victor Cousin, (préface).
LE DOCTRINARISME IJ
vaillent à les organiser dans une constitution. Vous
déclarez que ces droits ou la liberté inhérente à notre
nature sont incompatibles avec la monarchie, et de
toutes parts s élève un concert de voix demandant la
République. Tout cela, je le sais, vous le prenez en
pitié, vous n'y voyez que le reste d'une mauvaise queue
du régime de gS', qu'il vous est facile d'écraser d'un
coup de pied. Los derniers ministres delà Restauration,
au fond, ne parlaient pas autrement. Mais cette guerre
qui se fortifie par les coups qu'on lui porte, qui grandit
sons les chaînes, s'est transformée pour eux en un
géant immense qu'on nomme peuple^ et le trône est
en poudre et eux sont dans les fers. »
Ce langage énergique, et qui contrastait quelque peu
avec celui qu'il tenait en i83i, prouve que Bordas était
républicain. Cependant il acceptait la monarchie par
patriotisme, pour cause d'utilité publique, et aussi pour
éviter, selon le mot de Pascal, le plus grand des maux,
la guerre civile.
En matière philosophique il n'était pas très éloigné
de Yi'nirers qui, comme lui, faisait une guerre achar-
née à l'écleclisme et qui, dans son numéro du 7 no-
vembre i8/i3, rendant compte de son grand travail sur
le Cartésianisme, applaudissait à la vigueur de ses at-
taques contre le panthéisme que Bordas appelait
l'erreur (lu siècle.
Mais en matière religieuse il était aux antipodes de
' Paroles de M. Guizot à la tribune des députéâ.
20 LES DERNIERS JANSÉNISTES
la feuille ultramontaine ; aussi fut-il combattu par elle
avec son acharnement ordinaire dès qu'il eut exposé
ses vues sur la réforme catholique.
Attaché au principe de la souveraineté du peuple,
Bordas-Demoulin avait mis son idéal de penseur dans
une démocratie chrétienne, tandis que l'Univers —
héritier des doctrines théocratiques de l'Avenir — tra-
vaillait au rétablissement de la monarchie absolue dans
l'Église.
Déjà, après i83o, à l'occasion des funérailles de
l'abbé Grégoire, il avait essayé de ramener l'attention
publique sur l'Église constitutionnelle en faisant l'a-
pologie de l'ancien évêque de Blois. En i848, il reprit
sa thèse favorite et publia quelques articles sur la
Ré/orme du gouvernement ecclésiastique et sur les vrais
rapports de l'Église et de l'État : « Le despotisme,,
disait-il, règne dans l'Église; les laïques sont immolés
au clergé, les prêtres aux évêques et les évêques au
Pape, ce qui les dégrade tous. »
Quand l'archevêque de Paris lança son fameux man-
dement dans lequel il niait aux laïques et aux prêtres
tout droit à l'enseignement et au gouvernement de
l'Église, Bordas-Demoulin lui répondit dans une lettre
dont j'extrais ce qui suit :
« Si le droit de discuter les sujets de religion et de pro-
noncer sur la foi n'appartenait qu'à l'épiscopat, si l'épisco-
pat était le seul pouvoir sacerdotal, pourquoi ne dirait-on
pas l'enseignement de l'épiscopat, au lieu de dire l'ensei-
gnement de l'Église ? Pourquoi, à son livre célèbre, ap-
L'ÉGLISE ET L'ÉPISCOPAÏ 21
prouvé par le Pape, Bossuet aurait-i. donné le titre
d'Exposition de la doctrine de l'Église catholique, et pourquoi
non celui d'Exposition de la doctrine de l'Épiscopat? . . .
« Pour substituer l'épiscopat à l'Église, ou, ce qui revient
au même, pour réduire tous les pouvoirs de l'Église à
l'épiscopat, il faut, monsieur l'archevêque, que vous ayez
des raisons terriblement décisives. Et, qu'alléguez-vous ?
les paroles de Jésus-Christ : « Allez, instruisez toutes les
nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du
Saint-Esprit. » Mais si ces paroles concernaient uniquement
les évèques, les laïques ni les prêtres n'auraient pas plus le
pouvoir de baptiser, que vous leur reconnaissez sans doule,
que le pouvoir d'instruire, que vous leur déniez. Or, puis-
qu'ils confèrent aux prêtres et aux laïques le pouvoir de
baptiser, elles leur confèrent aussi le pouvoir d'instruire.
Il est clair, en elîet, qu'elles regardent l'Église entière, à
qui Jésus-Christ communique ce double et indivisible
pouvoir II en est ainsi des paroles qu'il adresse à Pierre :
« Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. » Le don
du sacerdoce fait aux divers membres de l'Église dans la
personne, soit de tous les apôtres ensemble, soit de Pierre
seul, est évident pour celui que n'obsède point une fausse
théologie. Les Pères le remarquent quand les occasions le
demandent. Saint Augustin le répète plus de vingt fois.
Souvent il dit que les Apôtres, que Pierre portaient la per-
sonne de l'Église : « Ecclesix personam gerebant, gestabant,
ou gerebat, gestabat. »
« Ainsi, révoque, le prêtre, le laïque participent au sa-
cerdoce, quoiqu'en dilTérentes jmesures. L'évèque le pos-
sède pleinement, le laïque dans la plus petite partie,
le prêtre dans un degré intermédiaire. Le sacerdoce,
essentiellemeut un, comprend trois fonctions insépa-
rables : il enseigne, il gouverne, il célèbre les sacre-
ments. L'évèque les célèbre tous ; celui de l'ordre
22 LES DERNIERS JAINSÉNISTES
passe le pouvoir du prêtre, qui donne les autres,
même la confirmation exlraordinairement. Si le laïque ne
peut que baptiser, le baptême est le sacrement fonda-
mental Les fonctions d'enseigner et de gouverner leur
sont départis, selon la même proportion que la fondation
de sacrementer, si j'ose me servir de ce mot. Elles se dé-
veloppent au plus haut degré dans l'évèque, à un degré
moindre dans le prêtre, et au plus bas dans le laïque.
Mais toute minime que soit sa part, il en a une'. »
Parlant de ce principe il établit, dans les Essais et
dans les Pouvoirs constitutifs de l'Église, la parfaite
orthodoxie de la Constitution civile où l'élément laïque
joua le rôle que l'on sait. « L'ànie du gouvernement
ecclésiastique, disait M. F. Huet, ce sont les élections
par le concours du clergé et du peuple. Elles rap-
prochent les différents ordres de l'Église, elles y en-
tretiennent l'unité et la fraternité^. » Peut-cire au
moyen âge, alors qu'il y avait unité de croyance et que
le libre examen n'avait pas encore fait entrer le doute
elle scepticisme dans les âmes, mais aujourd hui, à
la fin de ce siècle qui a été en proie à tant d'agitations
politiques et religieuses, je ne crois pas que l'élément
laïque, s'il était admis à gouverner l'Église, eût assez
de force et d'autorité pour « l'enjpêcher de se pervertir
et de tomber dans l'abandon». Nous avons malheu-
reusement pour nous éclairer à cet égard la triste
expérience de l'Église constitutionnelle. Certes , les
* Essais sur la Réforme catholique par Bordas-Demoulin et
F. Huet, pp. 67 et suivantes.
» Id., p. 287.
LES DROITS DES LAÏQUES 23
croyances religieuses étaient, il y a cent ans, aussi vives
qu'aujourd'hui. Ce lut pourtant la prédominance du
laïcisme dans les élections et le gouvernement inté-
rieur de l'Église constitutionnelle qui y introduisit
la politique et finalement le désordre. Plus récemment
encore, la même cliose est arrivée dans l'Église catho-
lique-chrétienne de Genève où l'élément laïque était
représenté par un certain nombre de libre-penseurs
et d'indifTérents. Je ne vois guère que les cantons de la
Suisse allemande, la Prusse rhénane et la Bavière où
le vieux-catholicisme n'ait pas souffert de l'immixtion
du laïcisme. Il est vrai que dans ces pays de race ger-
manique le point de départ de la Réforme fut plutôt
dans la théologie que dans la politique.
Au moment où Bordas-Demoulin défendait les droits
des laïques contre le mandement de M^"" Sibour, un
savant chanoine allemand, professeur de théologie,
Hirscher. publiait sur VÉtat actuel de l'Église une
brochure qui fut mise à 1 indîx et n'eu lit que plus de
tapage : « Les circonstances sont graves et le présent
rempli d'orages, disait-il. Seul, l'esprit de Dieu en
connaît les besoins. Qu'il daigne éclairer les servi-
teurs de l'Évangile, afin que, purs de préjugés héré-
ditaires, ils comprennent sans erreurs ses décrets et
ses ordres. L'agitation puissante qui soulève le flot
populaire n'est pas un accès fiévreux, un paroxysme
qui passe. C'est le signal d'un développement nou-
veau dans la vie des peuples, d'une conquête qu'ils
sauront défendre et conserver. Il faut que le christia-
nisme s'en rende compte et s'en arrange. Vouloir re-
24 LES DERNIERS JANSÉNISTES
tourner au moyen âge, c'est se bercer d'un rêve et
courir à la mort. »
Lorsque fut proclamé le dogme de l'Immaculée Con-
ception, Hirscher qui s'était rétracté garda le silence,
mais il ne manqua pas de théologiens allemands qui
protestèrent à sa place. Pour eux comme pour tous
ceux qui n'étaient pas frappés d'aveuglement, ce
dogme, imposé à la catholicité en dehors de toutes les
règles canoniques, était le prologue de l'infaillibilité
personnelle et séparée du pape. Bordas-Demoulin, au
contraire, fut à peu près le seul théologien catholique
français à élever la voix contre l'immaculisme ou
mieux contre ce qu'il appelait la « Mariolàtrie » .
Je dis à peu près, car je ne saurais oublier sans in-
justice les abbés Laborde* et Guettée dont la protes-
' L'abbé Laborde (Jean-Joseph), né à Lectoure en i8o4, était
un vieux prêtre universellement respecté. A l'annonce de ce qui
se passait à Rome, il partit pour cette ville, s'imaginant dans sa
naïveté que la voix de la vérité serait entendue par les princes
de l'Église, alors même qu'elle n'aurait pour organe qu'un prêtre
de campagne. Il ne put arriver jusqu'à Pie IX et fut l'objet de
toutes sortes de persécutions de la part de la police pontificale.
Traqué comme un malfaiteur, embarqué de force, il revint
mourir en France sur un grabat d'hôpital. Ses principaux ou-
vrages sont :
1° De la Croyance à Vlmmaculée Conception en réponse à
divers écrits parus de nos jours — (Mémoire adressé au Concile
provincial d'Auch. — In-ia i85i. Toulouse-Privat) ;
a' Discussion de l'origine des progrès et des fondements de
la croyance à Vlmmaculée Conception — (Réponse à M»"" Parisis
évèque de Langres. — In-ia, 185o. Guyot frères) ;
3' Entretien sur la Salette — In-12, i855. Dentu.
4" Lettre à Notre Saint Père le Pape Pie IX sur C Impos-
sibilité d'un nouveau dogme defoi relativement à laconception
de la Sainte Vierge. TJna fides — In-ia, i854. Dentu.
L'IMMACULÉE CONCEPTION 25
tation s'unit daïis la circousiance à la sienne.
De tout temps les Jansénistes eurent la réputation
plus ou moins justifiée d'en vouloir au culte des saints
et surtout au culte de la sainte Vierge. Un des docteurs
du parti, M. Baillet', que l'abbé Le Gendre nous repré-
sente comme un « homme d'une lecture immense,, plus
compilateur qu'écrivain, écrivain peu poli, critique
plus prévenu qu'exact, » soutenait, au dix-septième
siècle, dans son livre de la Dévotion à la sainte Vierge,
que ce culte est inutile à la Vierge et à la plupart des
hommes : à elle, parce qu'elle n'en retire point de
gloire, à la plupart des hommes, parce qu'elle ne prie
que pour les élus. Et durant que M. de Noailles était
archevêque de Paris, les Jansénistes firent condamner
par la Faculté une Vie de la sainte Vierge, nouvelle-
ment mise en fran(;ais par un récollet de Marseille, le
P. Thomas Crozet, et que la sœur Marie Coronel, plus
connue sous le nom de Marie-Jésus d'Agreda, avait
composée en espagnol, il y avait plus de quarante ans.
Le livre et l'auteur, dit l'abbé Le Gendre', étaient très
estimés en Espagne et en Portugal. « Marie d'Agreda
y était regardée comme une autre sainte Thérèse, si
même elle ne la surpassait, tant elle avait d'esprit,
de talent et de piété. » Quant à son livre, on pourra
s'en faire une idée quand on saura qu'elle y raconte
distinctement tout ce que la sainte Vierge a pensé, dit
I Adrien Baillet, né eu lO/ig.morten 1706, auteur des Jugements
des savants, auquel Ménage riposta dans VAnti-Baillet.
> Mémoires, pp. aa5-2a6.
J.4NSÉN1STES, T. lU. 3
■2fi LES DERNIERS JANSÉNISTES
et fait^ depuis le commencement de sa conception
jusqu'à sa mort.
Dès lors, rien de surprenant que les derniers adeptes
du parti aient combattu le dogme de Tlmmaculée
Conception. Ils avaienl commencé à l'attaquer dans un
recueil périodique public sous la monarchie de juillet
et intitulé : la Revue ecclésiastique^ Ils continuèrent,
en i856, dans l'Observateur catholique"^ à la tête duquel
ils avaient mis l'abbé Wladimir Guettée, docteur en
théologie, auteur d'une Histoire de l'Église de France
assez mal digérée, mais remplie de documents origi-
naux et inédits tirés de la Bibliothèque janséniste de
Paris. Un moment il avait été question de faire entrer
Bordas-Demoulin dans le comité de direction de cet
organe, mais l'abbé Guettée qui était en train de se con-
vertir à l'Église grecque s'aperçut bien vite qu'il y avait
entre le philosophe et lui des divergences sérieuses. La
Revue ecclésiastique avait reproché à Bordas de s'être
montré injuste envers Pascal et Port-Royal parce qu'il
ne partageait pas leurs idées sur la grâce. Quand pa-
rurent les Essais sur la Ré/orme catholique, l'Observa-
teur, par la plumedeM.Eug. Sécrétant, l'accusa presque
d'hérésie parce qu'il avait dit que les laïques parti-
cipent au sacerdoce. Dans les deux cas, c'était Bordas-
' La Revue eocléaiastijui était imprimée ctiez Lebègue, rue
des Noyers 8, et dirigée par M, R***, Elle disparut en i8i8.
' VObsercateur calholiqus avait iiour jjrincipaux rédacteurs :
Parent du Cliatelet, Eug. Sécrétant, Virey, Ed de Bucy, docteur
Audry, Poulain, etc.
L'ÉCOLE DLS HAUTES ÉTUDES 27
Demoulin qui avait raison. Il aurait été d'ailleurs bien
difficile de lui en remontrer en matière de théologie,
car il connaissait les Pères de l'Église sur le bout du
doigt, et avant de prendre position sur le terrain delà
grâce, il se flattait d'avoir lu tout Jansénius. C'est
même parce qu'il mettait la théologie au premier rang
des connaissances humaines, qu'il avait applaudi au
projet de M8' Alîre touchant la création d'une Ecole des
hautes études\
« Lo projet con(;u pur M»'' AlTie se trouve très bien résume dans
une lettre particulière de M. Ambroise Rendu dont nous nous
sommes occupé au tome II de cet ouvrage :
« Je pense souvent, constamment, écrivait-il, à la jeunesse qui
nous entoure, et surtout à cellequi se rassemble à Paris. C'est là
certainement qu'il y a le plus à faiie. On parle de reconstituer
la Faculté de théologie. Les Facultés de théologie, telles qu'elles
sont organisées, sont dans une fausse position qui les tue. Elles
n'ont point d'objet, n'étant ni pour le clergé, ni pour le monde.
Elles sont inutiles au clergé tel qu'il est, parce qu'il a dans ses
séminaires les cours qu'il croit nécessaires, et ceux de la Faculté
deviennent des doublures. — 11 est impossible de rétablir l'an-
cienne Sorbonne avec la Faculté de Paris. 11 y aura moyen de le
faire avec une Maison de hautes études ecclésiastiques, qui
sera pour le clergé français, et exclusi\ement j^our le clergé. Que
faire donc de la Faculté ? La Catéchèse do l'Université, comme
fut jadis l'école d'Alexandrie. Pour préparer ou ramener la jeu-
nesse savante à l'Évangile, elle doit devenir un grand enseigne-
ment de la Philosophie du christianisme. Lo cours de Dogme
doit devenir une métaphysique chrétienne. Le cours de Morale
doit exposer la morale de l'Évangile en face des morales hu-
maines. Le cours d'Histoire ecclésiastique doit exposer l'histoire
du monde d'après le plan de la Providence, à la manière de
Bossuet ; le cours de Droit canon, l'admirable législation de
l'Église en face de toutes les législations humaines : ce serait le
véritable cours de législation comparée, et ainsi des autres cours.
La Faculté de théologie deviendrait une Université à elle toute
28 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Quoi qu'il en soit, il est regrettable que la rédaction
de l'Observateur catholique ne se soit pas entendue
avec Bordas-Demoulin, car cette revue était tout in-
diquée pour lui servir de tribune, et personne ne
pouvait jeter plus d'éclat sur les derniers travaux du
parti agonisant ! . . . J'ai dit agonisant, je ne dis pas
éteint, car rien ne meurt complètement ici-bas : tout se
transforme et prend une autre vie ; et l'on aurait bien
étonné Bordas-Demoulin si on lui avait assuré que
douze ans après sa mort — lui qui disait : « Laissons
mourir, mourons nous-mêmes et tout reprendra sa
place !» — le dogme de l'infaillibilité ferait sortir du
sein de l'Église romaine une église catholique-chré-
tienne, qui s'appellerait du nom qu'il lui avait donné
d'avance et qui appliquerait pour ainsi dire son pro-
seule, et lu théologie, mère des sciences, parce que la parole de
Dieu en est la source, reprendrait son rang au milieu des [doc-
trines et des institutions humaines.
« Supposez maintenant, monsieur, que de tels cours ainsi
conçus soient faits par des hommes dont la parole soit puissante
et que la jeunesse aime à entendre ; et voyez quelle prodigieuse
influence !
« Mais le succès n'est possible qu'à ce prix : il faut mettre dans
les chaires des hommes qui attirent la jeunesse savante, qui soient
sortis de ses rangs, qui la connaissent et qu'elle connaisse Ce ne
sont point des théologiens érudils comme Saint-Sulpice les donne,
qu'il faut. Ce sont des chrétiens éloquents ; je proposerai l'abbé
de Bonnechose, l'abbé Cœur, l'abbé Gerbet, Lacordaire, s'il le
pouvait, etc., etc. Ms' Affre entrera-t-il dans ces vues? Je viens
de les lui exposer, et nous attendons. Veuillez lui montrer la
grandeur de cette œuvre. Ce devrait être les conférences de
Notre Dame en permanence, et par six voix au lieu d'une ! »
Ce projet fut malheurcusemeul abandonne (Jean Wallon :
Jésus et les Jésuites, p. 271).
RÉFORMES DE BORDASDEMOULIN 29
gramme à la lettre. Ce programme quel était-il? Le
voici, tel qu'on peut l'extraire de l'ensemble de ses
œuvres. Il voulait :
— La célébration de la liturgie en langue vulgaire
« afin que le peuple, en priant Dieu, comprenne ce qu'il
dit'. »
— L'abolition de la « grossière idolâtrie des Sacrés-
Cœurs, » et des pratiques analogues'.
— Les bénédictions et les expositions du saint
sacrement supprimées, comme inclinant « à substituer
les respects extérieurs envers l'Eucharistie aux dispo-
sitions qu'elle exige pour la recevoir. . . à réduire la
réalité aux signes, et à les adorer comme étant la
réalité\ »
— Les abus « extravagants » des indulgences
actuelles, remplacés par une sobre et prudente relaxa-
tion des peines satisfactoires, « que les confesseurs
accorderont aux pénitents qui la demanderont et qui
en paraîtront dignes*. »
— La « proscription de tout honoraire et toute
rétribution pour prières ou bénédictions, et parti-
culièrement pour la célébration de la messe : la piété
éclairée des fidèles suppléant, d'une manière plus digne
etplus religieuse, aux besoins indispensables du culte'.»
• Œuvres posthumes : Clergé concordataire.
^ Mélanges, p. 3()G ; Essais, p. iiô,
' Essais, pp. ao8, aïo.
* Les Pouvoirs consécutifs, p. 45.
5 Essais, p. ."?.■?'(.
30 LES DERNIERS JANSÉNISTES
— La destruction des autels privilégiés, « dont
l'unique privilège est l'ignorance ou la fourberie de
ceux qui les érigent et la stupide crédulité de ceux qui
les fréquentent' . »
— La décence -ramenée dans les temples par la fer-
meture des boutiques de médailles, de scapulaires, de
récits de miracles, d'Agnus Dei, qu'on ne doit tolérer
ni au dedans ni à l'extérieur des églises ; par l'expul-
sion (( des vendeuses et allumeuses de cierges, agents
misérables de la superstition ; par la simplicité des
ornements ; parle soin déplacer, autant que possible,
les hommes d'un côté et les femmes de ^autre^ »
— L'élection des papes, des évêques, des curés, res-
tituée au peuple chrétien^ ;
— L'institution canonique des évêques donnée
comme autrefois « par le concile provincial ayante sa
tête le métropolitain ou le plus ancien des sulTragants' ;
— Le droit d'accorder les dispenses nécessaires
rendu aux évêques' ;
— La complète abolition du pouvoir temporel des
papes" ;
— L'évêque et le curé administrant le diocèse et la
paroisse en une forme analogue' ;
* Essais, p 129.
2 Id , pp. 129 et 33/1.
' Les Pouvoirs constitutifs ; Essais, passim.
* Essais, p. 335.
5 Œuvres posthumes : Clergé concordataire.
6 Les Pouvoirs constitutifs, pp. 556-5.^7 ; Œuvres posthumes :
De la Papauté.
"> Idem, p. 557.
KftFOHMKS l)K BUHDAS-DKMOUI.IN 31
— Enliii les trois ordres de l'Église participant dans
une sainte nnilé à l'exercice de tous les pouvoirs, au
sacerdoce intérieur et exiérieur', et en particulier con-
courant ensemble, quoique par des délibérations sépa-
rées, à former les synodes et les conciles, même œcu-
méniques.
Que l'on rapproche ce programme des thèses posées
au synode de Bonn"', en septembre 1874, parle docteur
Dœllinger et agréées par la presque totalité des Églises
anli-ultramontaines, on verra, comme je le dis plus
haut, que le vieux-catholicisme s'est fait en quelque
sorte l'exécuteur testamentaire delà pensée de Bordas-
Demoulin. Ne disait-il pas un jour : « Le premier
évêque chrétien que les laïques et les prêtres éclairés
obliendront sera le commencement de la régénération
de l'Église et le premier pas qu'elle fera dans son
existence définitive^ »
Mais si la réforme à laquelle Bordas-Demoulin tra-
vailla toute sa vie ne trouva son application qu'en
Suisse et en Allemagne, il ne faudrait pas en conclure
que l'Église de France ait manqué d'ouvriers. Ce ne
sont pas les hommes qui lui firent défaut : ce sont les
circonstances qui lui furent contraires.
L'abbé Pcreyve écrivait à M. Ch. P. en i854 :
(( Quelle œuvre que la nôtre ! Je le dis sans
orgueil, mais au contraire avec confusion et humble-
• Essais, p. iltij.
' Voir à VAp2jendice.
' Les Pouvoirs constitutifs.
3î LES DERNIERS JANSÉNISTES
ment, nous sommes un petit nombre, cKoisi parmi
tous, qui avons reçu du Seigneur un secret divin. Plus
je vois d'âmes nouvelles, d'hommes et de choses, plus
je me convaincs que ces grandes idées du progrès
politique et social par l'Évangile sont rares et accor-
dées rarement.
« Dans ce temps-là, cher ami, nous serons des
hommes : ce sera peut-être un devoir absolu de parler,
parce qu'il y aura du danger à le faire, et que les
paroles seront alors des actes. Ce sera plus vm devoir
pour nous que pour les autres, parce que nous avons
reçu de Dieu deux trésors bien rarement réunis dans le
même cœur : l'amour de Jésus-Christ et l'amour de la
liberté. . . Je crois plus que jamais que quand ce ter-
rible jour des dernières explications sera venu^ dans
cette suprême audience du procès soutenu par
les fils de la terre contre les fils de Dieu, si une
voix peut empêcher le divorce absolu et la ruine,
ce sera une voix libre, en même temps qu'une
voix chrétienne, une voix qui, au milieu de la
confusion extrême des choses, sans crainte des
hommes, quels qu'ils soient, saura créer la justice et
la vérité, qui sera pleine d'amour même pour les mé-
chants, même pour les égarés, qui ne prononcera pas
l'anathème, mais le pardon, qui appellera la Hberté et
le progrès social au nom de Jésus-Christ, et par
Jésus-Christ, malgré les menaces des amis du passé et
les menaces des révolutionnaires impies.... Quel
cœur alors il faudra montrer ! Quel grand cœur !
INF F.ETTRF DF I/ABBl^ PEREYVF 33
Comme il faudra compter pour rien les sacrifices, les
mépris, les désertions, les condamnations des uns, les
défiances des autres, peut-être les souffrances, peut-
être la mort, et la mort de la main même de ceux que
nous aurons voulu servir, de la main de nos amis ....
Les temps venus, ne trouvera-t-on pas un ami de
l'avenir dans tout le clergé de France' ? »
Cet ami de l'avenir, cette voix libre, ce grand cœur,
parut en i864 dans la chaire de Notre-Dame, et nous
allons voir comment il en descendit.
« Lettre ms.
CHAPITRE IV
Du Congrès de Malines au Concile. — Le P. Hyacinthe, son
berceau, sa famille. — Il est élevé dans la maison de son
père, — Charles Loyson, son oncle. — Premiers vers et
premières amours. — Le séminaire de Saint- Sulpice. —
Le P. Hyacinthe et M. Renan. — L'abbé Le Hir et Tabbé
Baudry. — Le Psaume de saint Méthode — Sermon de
l'abbé Loyson pour la profession religieuse de sa sœur.
— Le noviciat de Flavigny. — Comment l'abbé Loyson
quitta les Dominicains pour entrer chez les Carmes. —
Ses premières prédications. — M^"" Darboy le charge de
prêcher l'A vent à Notre-Dame. — Une lettre inédite de
Montalembert. — Plan des conférences du P. Hyacinthe.
— Opinion du prince de Broglie et de M. Henri Brisson
sur lui. — Portrait du prédicateur. — 11 ressuscite la lan-
gue lamarlinienne. — Ses rapports avec l'auteur de
Jocelyn. — L'homme de la Bible. — Le transformisme et
la théologie. — Un panégyrique en plein air. — Démêlés
du P. Hyacinthe avec les ultramon tains. — Ses voyages
à Rome. — H convertit deux dames américaines et
madame Arnoult-Plessy. — La crise religieuse de sa vie.
— L'abbé Lequeux et son Manuel du droit canonique. —
Les dernières conférences du P. Hyacinthe. — Sa lettre à
la Rivista universale. — Il est dénoncé à Rome. — Son
dernier entretien avec Pie IX . — Son discours au Congrès
CHARLES LOYSON 35
de la Paix. — Le général des Garnies lui impose le silence.
— Son manifeste du 30 septembre. — Madame la mar-
quise de Forbin d'Oppède. — Ses ouvrages d'histoire. —
Son opinion sur l'Empire et le pouvoir temporel. —
Ses relations avec Montalembert et Me"" Dupanloup, —
Sa correspondance avec le P. Hyacinthe. — Elle lui
conseille de se faire séculariser. — Émotion des catho-
liques-libéraux après sa sortie du couvent. — Il renoue
la chaîne de l'Appel. — Son secret penchant vers le
Jansénisme. - Sa conduite approuvée par MM. Bonjean,
Saint-René Taillandier et le docteur Pusey. — Ms"- Darboy
et le bûcher de Savonarole.
I
Charles Loyson, — en religion le P. Hyacinthe, — est
né à Orléans, le 10 mars 1827, de souche plébéienne et
rustique. « J'eus pour aïeul un laboureur y), disait-il
un jour avec fierté. Julien Loyson, son arrière-grand-
père, était en effet cultivateur à Duneau, commune de
la Sarihe. Son grand-père, Julien-François Loyson,
avait épousé une Bretonne: Ïhéodosc-Sainte-Donatienne
Le Suc. fille d'un capitaine des gabelles, et s'était établi
comme bourrelier à Chàteau-Gontier. C'est dans cette
petite ville de la Mayenne que naquirent son père' et
son oncle, Charles Loyson, qui devait, le premier, jeter
quelque lustre sur la famille.
* Sa mère appartenait à une ancienne famille de la bourgeoisie
de Savoie et était nièce de l'abbé Burnier-Fontanel, qui, sous la
Restauration, fut doyen de la Faculté do tiicologie de Paris.
36 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Quand notre futur carme vint au monde, son père
était inspecteur de l'Académie d'Orléans. Il fut nommé,
quelques années après, recteur de l'Académie de Pau.
C'était un homme de l'ancienne foi et de l'ancienne
piété catholiques. On disait de lui : « Ce n'est pas un
recteur, c'est un évêque. » Aussi donna-t-il à ses
enfants une éducation profondément chrétienne. Cette
éducation fut domestique, presque solitaire. Jamais le
P. Hyacinthe ne mit le pied dans un établissement d'ins-
truction publique. Il fut élevé dans la maison pater-
nelle, sous les yeux de son père, avec ce frère unique
qu'il suivit plus tard chez les Dominicains, et qui, lors
de sa rupture avec l'Église, versa dans son calice « la
goutte amère qui le fit déborder ».
Un mélange étrange et doux de l'esprit de famille et
de l'esprit du cloître présida à son enfance et à sa
première jeunesse. Mais le vent du dehors arrivait
quand même jusqu'à lui. C'étqit l'heure des belles dis-
putes littéraires et théologiques. Le romantisme qui
était dans tout son éclat avait renouvelé l'esthétique de
l'art et l'apologétique chrétienne. L'âme du P. Hyacinthe
s'ouvrit à la poésie, comme une fleur sous la rosée du
matin, à la lecture des Méditations et des Orientales. Il
n'avait pas seize ans qu'il s'exprimait en vers'. C'était
un don qu'il avait hérité de son oncle paternel, poète
charmant à qui Sainte-Beuve a consacré un de ses
Lundis, et qui, sentant venir sa fin prématurée, rêvait
' On trouvera sa première poésie à l'Appendice de ce volume.
SAINT-SULPICE 37
de changer son jardin en une sorte de Campo Santo où
lous les poètes morls jeunes auraient eu leur mausolée.
Charles Loyson fut avec Millevoye un des précurseurs
de Lamartine'. Si son bagage poétique n'est pas plus
considérable, la faute en est au P. Hyacinthe qui, pour
se conformer à ses dernières volontés, jeta plus tard au
feu sa traduction en vers de Tibulle, une des plus belles
qui aient été faites du poète lalin, au dire des critiques
autorisés à qui Charles Loyson l'avait lue. Victor Hugo,
qu'il avait battu dans un concours académique, lui a
donné l'immortalité par ce vers satirique resté célèbre :
Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes.
H était, en elfet^ plus élégiaque que lyrique. Mais ce
n'était pas seulement un poète de talent, c'était aussi
un critique de valeur. Quand parurent les Méditations,
il fut le premier à saluer dans Lamartine le rénovateur
de la poésie française. Après avoir terminé ses études
à l'École normale, il y avait été nommé maître de confé-
rences et y avait conquis l'amitié de tous ses condis-
ciples. (( Parmi ceux que des conformités de goût,
de caractère et de talent lui avaient le plus vivement
attachés», figuraient MM. Patin, Ch. Gaillard, Viguier,
Pouillet, et Victor Cousin qui lui dédia la traduction
d'un des Dialogues de Platon et prononça quelques
' Les Œuvres choisies de Charles Loyson, publiées en i voL
iu-80, jjar Emile Griniaud, avec une lettre du II. P. Hyacintlie,
des notices biographique et littéraire par MM. Patin et Sainte-
Beuve, et un beau portrait gravé à l'eau-forte par Flameng, ont
l)aru, en 1869, clicz Joscpli Albanel, libraire, i5, rue de Touruon.
38 LES DERNIERS JANSÉNISTES
paroles d'adieu sur sa tombe. 11 mourut le 27 juin 1820,
à l'âge de 29 ans.
Les premiers vers du P. Hyacinthe se ressentent
visiblement de l'influence de Lamartine. Il subit, à
dix-huit ans, celle de Lacordaire, durant une de ces
crises d'amour comme en ont traversé à cet âge la
plupart des âmes d'élite. Il était alors d'une piété exces-
sive, et pour chasser de son cœur la chaste image qui
le remplissait jour et nuit, il le répandait au pied des
autels. Un moment même il voulut entrer chez les
Dominicains. Mais il fut retenu par les sages conseils
de son père, et au lieu de s'enfermer dans un cloître,
il alla frapper à la porte du séminaire de Saint Sulpice.
Ce qu'était alors cette illustre maison, M. Uenan nous
l'a dit en termes émus dans ses Souvenirs d'enfance et
de jeunesse : « A part les murs et les meubles, tout
est ancien à Saint-Sulpice ; on s'y croit complètement
au XVII* siècle Le temps et les communes défaites
ont effacé bien des différences. Saint- Sulpice cumule
aujourd'hui les choses autrefois les plus dissemblables.
Si l'on veut voir ce qui, de nos jours^ rappelle le mieux
Port-Royal, l'ancienne Sorbonne, et, en général, les ins-
titutions du vieux clergé de France, c'est là qu'il faut
aller . . Tout dans ces vieux prêtres était honnête, sensé,
empreint d'un profond sentiment de droiture profes-
sionnelle. Ils observaient leurs règles, défendaient leurs
dogmes comme un bon militaire défend le poste qui
lui est confié. Les questions supérieures leur échap-
paient. Le goût de l'ordre et le dévouement au devoir
1,'ABBÉ BAUDUV yt
étaient le piiucipc de toute leur vie. . . Pas un moment
ces maîtres excellents ne songeaient que, parmi leurs
élèves, dût se trouver un écrivain ou un orateur'. »
Cela ne les a pas empêchés de former l'écrivain et
l'orateur qui, dans la seconde moitié de ce siècle, ont
remué le plus profondément le monde philosophique
et religieux.
Justement le P. Hyacinthe entrait à Saint-Sulpice au
moment où M. Renan en sortait. Il y trouva les mêmes
directeurs, les mêmes méthodes, la même discipline.
Seulement, comme il n'avait ni la même nature, ni le
même esprit que M. Renan, il suivit une direction
dilTérente. Esprit positif et scientifique, philologue
d'instinct^ M. Renan, à la fin de ses études, s'était atta-
ché à l'abbé Le Hir, prêtre breton très versé dans
l'exégèse et la théologie allemandes, et qui n'avait pas
« de supérieur en grammaire hébraïque». C'est lui qui
(( fixa sa vie » en lui donnant la clef de l'hébreu.
Mystique et rêveur, au contraire, le P. Hyacinthe eut
pour maître véritable un homme de génie et de sainteté
tout ensemble, M. l'abbé Baudry.du diocèse de Nantes,
ancien professeur de philosophie au séminaire de cette
ville, qui, après avoir enseigné la théologie à Saint-
Sulpice, fut nommé et mourut évêque de Périgueux.
La philosophie de l'abbé Baudry était celle de Platon,
corrigée et complétée par saint Augustin. Elle aboutis-
sait à Descartes, Malebranche et Leibnitz. Sa théologie
' Souvenirs d'enfance et de jeunesse, pp. 219, aCo et aG8.
40 LES DERNIERS JANSÉNISTES
s'inspirait des Pères de l'Église, beaucoup plus (jue des
scolastiques du moyen âge. Elle offrait un admirable
mélange de la métaphysique et de la mystique chré-
tiennes et s'appuyait sur une connaissance approfondie
de l'Écriture sainte. Il avait coutume de dire que c'est
dans les Pères des trois premiers siècles que nous
devons chercher la \raie théologie. Aussi prédisait-il
au P. Hyacinthe, en 1857, que l'Église allait traverser
l'une de ses plus grandes épreuves doctrinales, et ne
se faisait-il aucune illusion sur les conséquences de
la fausse voie suivie par la cour de Rome.
Devenu prêtre à son tour, le P. Hyacinthe s'attacha,
derrière l'abbé Baudry, à la Compagnie de Saint-Sulpice
et fut successivement professeur de philosophie à Avi-
gnon et professeur de dogme à Nantes. L'éducation du
clergé, à laquelle cette Compagnie se consacre exclu-
sivement, lui paraissait l'œuvre la plus importante de
l'Église catholique. La vie de retraite, d'étude et de
piété que l'on mène dans les séminaires avait pour
lui un grand attrait ; mais il ne put se faire au moule
étroit dans lequel la plupart des Sulpiciens actuels
renferment la piété et la science du lévite. Ce besoin
d'une vie plus mystique l'entraînait vers le cloître. Il
vivait déjà plutôt dans l'idée que dans la réalité, et
son idéal était dans la chasteté virginale, « dans ces
noces de l'Esprit où le Verbe fait chair est l'Époux
de toutes les âmes pures* ». Pendant qu'il se préparait
' Psaume chanté dans le banquet des dix Vierges, \ vol.
u-8% p. 1.
LE PSAUME DE SAINT MÉTHODE 41
à la réception des saints ordres, il avait traduit du grec
le Psaume chanté dans le banquet des dix Vierges,
œuvre de saint Méthode, évêque et martyr du III* siècle,
et cet (( admirable écho de fa foi et de la piété des
anciens âges » n'avait pas peu contribué à former son
idéal mystique :
Pour toi je me conserve chaste, et la lampe luisante à la
main, ô mon Époux, je m'élance vers toi !
Vierges, du haut du ciel uu cri s'est fait entendre, il
réveille les morts ; il vous ordonne d'aller en troupe au-
devant de l'Epoux, avec vos robes blanches et vos lampes,
du côte de l'Orient. Réveillez-vous, que le Roi ne vous pré-
vienne pas : il va franchir les portes !
Pour toi, je me conserve chaste, et la lampe luisante à
la main, ô mon Époux, je m'élance vers toi !
J'ai fui la félicité des mortels, félicité pleine de deuil,
l'amour et les délices de la terre ; c'est entre tes bras, c'est
dans ton sein, source de la vie, que je brûle de me réfugier,
pour y contempler ta beauté, toujours, ô mon Bien-Aimé !
Pour toi, je me conserve chaste, et la lampe luisante à
la main, ô mon Époux, je m'élance vers toi !
Pour toi, ô Roi, j'ai dédaigné l'alliance des mortels, leur
couche et leurs palais dorés, et je suis accourue dans mes
vêtements sans tache, pour arriver à temps, moi aussi, et
pour entrer avec toi dans la chambre nuptiale.
Pour toi, je me conserve chaste, et la lampe luisante à
la main, ô mon Époux, je m'élance vers toi !
Echappée aux ruses sans nombre du dragon séducteur,
sauvée de la flamme dévorante et de la fureur des bête»
JANSÉNISTES, T. UI. 4
42 LES DEUNIEKS JANSÉNISTES
féroces qui s'acharnent à notx'e peiie, je t'attends, je t'ap-
pelle : viens à moi du ciel, ô mon Bien-Aimé !
Pour toi, je me conserve chaste, et la lampe luisante à
la main, ô mon Époux, je m'élance vers toi !
Christ, c'est toi qui es l'aulcur de la vie : salut, ô Lumière
qui ne connais point de soir I Reçois nos acclamations ; le
chœur des Vierges t'adresse ses chants. Fleur toute parfaite,
Charité, Joie, Prudence, Sagesse, ô Verbe !
11 aurait voulu faire des religieuses laïques, c'est-à-
dire restant dans le monde, comme cette Amélie de
Vilrolles qui répondait à ceux qui lui demandaient ce
qu'elle voulait êlre : « Religieuse dans la maison de
mon père' ! » Et c'est sous le charme de ce cantique
qu'il disait à sa sœur, le jour de sa profession religieuse
dans la congrégation de l'Assomption' :
Peut-être, si vous eussiez vécu dans le monde, m'auriez-
vous demandé quelque jour de bénir un autre amour. Eh
bien ! quelle qu'eût été ma joie, elle fût restée bien loin
de celle que je ressens en ce moment dans l'intime de mon
âme. Eh! quelle joie comparable à la joie de voir ma sœur
devenir l'épouse de mon Dieu ! Ce sentiment est aussi celui
des personnes qui vous entourent. Parmi tant de cœurs
amis, beaucoup sont émus, pas un n'est affligé ; et si des
larmes coulent, ce sera des larmes sans amertume, de ces
larmes qui sont versées par la tendresse et non par la dou-
leur. Livrons-nous donc à une sainte joie, nous tous qui
aimons cette enfant ; laissons-nous aller aux saints tres-
saillements, parce que les noces de l'Agneau sont venues, et
' AméLie de Vilrolles, 2 vol. in-8» chez Perrln, 1890.
» oo avril iS')7, fête do sainte Catherine de Sienne.
CHEZ LliS CAUMES ^:;
voici que sou épouse est prête : Ouia veiwi'unl nuptia' Atjni,
el iixor ejus prosparavit se. (Apoc. xix, 7.)
« Saint Jérôme rapporte que le père de sainte Aselie avait
vu sa fille, en songe, avant sa naissance, sous l'image d'une
petite vierge renfermée dans un cristal très pur (Lettres de
saint Jérôme: 21" de la 2^ classe). Telle est la religieuse :
vierge qui ne doit rien connaître, rien aimer, rien goûter
que son Dieu, et qui ne communique plus avec les créatures
qu'à travers le cristal lumineux de la divinité qui l'en-
vironne. C'est là sa vraie clôture, le cloître invisible, la
mystique cellule qu'elle a choisie et qu'elle doit liabitcr
tous les jours de sa vie. Enveloppée de la lumière d'en haut
comme d'un vêtement, ceinte du divin amour connue
d'un mur inexpugnable, elle cache sa vie en Dieu avec
.lésus-Christ, dans un mystère que le monde voit, mais
qu'il ne comprend pas.
— Mon épouse est un jardin fermé, dit l'Époux dans les
sacrés cantiques, mon épouse est une source scellée.
Et l'épouse dit aussi :
— Mon bien-aimé est descendu dans son jardin , . Je suis
ù mon bien-aimé et mon bien-aimé à moi, et il repose
parmi les lis.
« Vous serez ce jardin fermé, ma sœur, et l'époux divin y
prendra son repos parmi les lis odorants de la virginité et
les roses éclatantes de la charité'. . . »
J'ai dit que le besoin d'une vie plus mystique entraî-
nait le P. Hyacinthe vers le cloître. J'ajouterai que le
besoin d'une action plus directe sur la société l'eu-
• Cette exhortation est inédite.
44 LES DERNIERS JANSÉNISTES
traînait aussi vers la chaire. Il hésitait beaucoup entre
deux ordres religieux : celui des Dominicains, qui
avait été sa première pensée et auquel présidait encore
le P. Lacordaire, et celui des Carmes déchaussés,
dont le caractère plus contemplât!/ le séduisait et où
l'attirait aussi le souvenir de sainte Thérèse et de saint
Jean de la Croix. Au fond, le désir qui dominait en lui,
celui de la prédication et de l'action sur les hommes,
était le désir du perfectionnement moral et religieux
de sa propre vie. Après avoir passé cinq mois au novi-
ciat de Flavigny^ il se décida finalement pour les
Carmes, et_, au printemps de l'année 1859, il entra dans
leur noviciat du Broussey, maison isolée dans la cam-
pagne, aux environs de Bordeaux'.
Mais la réalité du cloître répondait infiniment moins
à l'idée qu'il s'en était faite, que la réalité des séminaires
n'avait répondu à leur idéal. Au bout de quelque temps
il s'aperçut qu'au lieu de monter il était descendu. Le
Carmel était en pleine décadence^. Il n'y trouva qu'un
* « Il se décida » n'est pas le mot exact. Ce fut le hasard ou, si
l'on veut, la Providence qui le conduisit chez les Carmes à en
croire une anecdote que je tiens d'une personne qui le touche de
près. 11 avait quitte le noviciat de Flayigny et hésitait, comme je
l'ai dit, entre les Carmes déchaussés et les Dominicains de Lyon.
Quelques minutes avant d'arriver au chemin de fer, il s'age-
nouilla pour prier Dieu et se releva en disant : « Le premier train
qui passera devant moi, je le prends.» Ce fut le train du Carmel.
11 me semble que celte anecdote nous peint bien l'état d'une âme
in bivio.
3 Dœllinger disait qu'il n'y a pas dans l'Église d'ordre basé sur
des données plus fausses, sur de plus hardies inventions (la
descente du prophète Élie, surtout) , Lettre nis. de la marquise
de Forbin d'Oppède,
NOTKE-DAME 45
seul moine digne de ce nom, le P. Alphonse Fenari,
Italien, alors maître des novices en France. Ce fut la
branche à laquelle il s'accrocha désespérément dans
l'afTreux naufrage de sa vie II disait un jour qu'il avait
tant souffert au couvent, qu'il croyait y avoir traversé
la mort. Cependant il fît courageusement son sacrifice
et s'efforça de pratiquer la vie monastique, non pas
telle qu'elle est, mais telle quelle devrait être, telle
que, sous plus d'un rapport, elle le fut autrefois, dans
les beaux siècles de l'Église'.
La prédication vint bientôt lui ouvrir une nouvelle
voie, malheureusement peu en accord avec les exigen-
ces de la vie qu'il avait cherchée et embrassée au Car-
mel.
Bagnères-de-Bigorre, Bordeaux, Périgueux, Lyon
furent les premières stations de son apostolat naissant.
C'était M" Baudry, son ancien maître, qui l'avait appelé
à Périgueux. Ce fut M»' Darboy qui, après un sermon
donné à la Madeleine, le chargea de prêcher à Notre-
Dame les conférences de l'Avent que Lacordaire avait
inaugurées.
' Veut-oil savoir pourquoi l'abbé Loyson prit le nom de P.
Hyacinthe ? Voici : il y a eu deux frères Polonais chez les
Dominicains : saint Hyacinthe et saint Ce'slas. Le frère du P.
Hyacinthe ayant pris à Flavigny le nom de P. Ceslas, le P. Hyacin-
the prit l'autre qu'il garda chez les Carmes. Disons à ce propos
que le nom de P. Hyacinthe fut illustré à la fin du dix-huitième
siècle par Sermct, j)i'ovincial des Carmes déchaussés, nommé
évèquo conslitutionncl de la Haute-Garonne, mort à Paris, en
1808, après avoir rélracté son serment. Sermet avait pris pour
devise : « Autre chose est de se soumettre, autre chose est d'ap-
prouver. » Ce rapprochement m'a paru curieux.
4G I.IÎS DEIIMKIIS JANSÉNISTES
Ceci se passait en i864, entre le coup d'éclat du Con-
grès de Malines et le coup de tonnerre du Syllabus.
L'Iieureétait grave etsolennelie. Le catholicisme-libéral,
qui venait de planter si fièrement son drapeau par la
main de Monlalembert, était à la veille d'être condamné
à Rome comme une hérésie, ainsi que toutes les libertés
qu'il revendiquait. Le P. Hyacinthe était donc tenu à
beaucoup de prudence, d'autant que sa réputation
de libéral avait fait dresser l'oreille aux adeptes de
l'Univers. Mais il n'était pas homme à dire la moitié
de sa pensée, on s'en aperçut plus tard, et M»"" Darboy
lui avail donné carte blanche. 11 commença par faire
l'apologie de 89, en plein cercle catholique, disant que
c'était un fait accompli et qu'il fa.idrait l'accomplir
s'il ne l'était pas. Grande irritation dans le parti ultra-
montaiu et violentes attaques dans le journal le Monde.
Quelques jours après, Monlalembert lui écrivait la lettre
suivante :
« La Roche-cn-Brcny fCôlo-d'Or), le ao juin 18G/1.
<< Mu.\ UliVKllEND l^ÈUE,
« Nos lettres se sont croisées. Vous avez dû recevoir dès
le 19 la lettre que j'ai eu l'iionneur de vous écrire en arri-
vant ici. Votre lettre de cette date m'arrive ce matin, en
même temps que la dénonciation du Monde. Le pourvoyeur
oïdinairc de la nouvelle Inquisition, M. l'abbé Jules Morel,
si 'vanté par la Cività cattolica, n'a pas manqué aux devoirs
de sa charge. Vous voilà officiellement dénoncé et, en atten-
dant mieux diffamé aux veux des trente mille curés de
NOTIŒ-DAMI'. 47
France qi-i, avec une béate cvédulilé, adoptent sui' parole
tous les jugements de la secte odieuse qui domine et
exploite le catholicisme de nos jours. Jusques à quand
durera le terrorisme exercé par des journalistes sans mis-
sion et sans pudeur, terrorisme dont il n'y a pas d'exem-
ple antérieur dans toute l'histoire ecclésiastique ? En vérité,
le moment où ce joug impur sera brisé tarde bien à
paraître. Mais je cesserais d'être catholique, si je pouvais
croire que l'Église dût se personnifier dans de tels hom-
mes ou sanctionner de telles doctrines et de tels procédés.
Malheureusement, avant de disparaître, ils feront beaucoup
de mal et un mal dont la guérison devient de plus en plus
difficile.
« Vous voilà donc du premier coup placé dans leur haine
perspicace et implacable entre le père Lacordaire et l'évo-
que d'Orléans ! C'est un très grand honneur pour vous,
mais aussi un très grand danger. Si vous étiez prêtre sécu-
lier, je serais plutôt tenté de vous féliciter d'une attaque
aussi grossière. Mais ils savent bien ce qu'ils font, ou je me
trompe fort, et ils se croient assurés de vous atteindre au
moyen de vos supérieurs directs. Vous m'en direz des
nouvelles dès que vous le pourrez.
( Comme de raison, vous ne ferez pas à cet effronté
l'honneur de lui répondre ni de réfuter même indirecte-
ment la perfidie de ses délations. Vous répondrez à ce coup
de poignard empoisonné dans la chaire de Notre-Dame, en
y étant irréprochable. Vous avez peu de temps pour vous
préparer à cette redoutable épreuve, mais le bon Dieu,
j'en ai la confiance, vous donnera la force nécessaire pour
la traverser avec honneur. Je n'ai réellement pas qualité
pour vous indiquer, comme vous voulez bien me le
demander, le choix d'un sujet. Mon impression est bien
que vous devez éviter toute question non seulement politi-
que, mais encore sociale et même historique, jusqu'à nou-
vel ordre.
48 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« La provocation que nos ennemis viennent de vous
adresser cache un piège, en supposant qu'ils ne parvien-
nent pas à vous faire interdire l'accès de la chaire de Notre-
Dame par un ordre venu de Rome ou de votre provincial.
Il faut se garder d'y tomber. Le faux mysticisme me parai-
trait un sujet à la fois très neuf et très important. Il se
rattache indirectement à celui que vous m'aviez vous-même
signalé : De la véritable valeur de l'autorité dans l'Église.
« A ce propos, je veux vous rappeler l'axiome qui m'a été
signifié il y' a un mois environ par un religieux fort en
vogue dans un certain inonde, et ainsi conçu : Le bon sens
et la raison n'ont plus rien à dire quand on est en présence
d'une décision de l'autorité ecclésiastique légitime. Le texte :
Obsequium vestrum sit rationabile, ne s'entend que de l'usage
qu'on doit faire de la raison pour reconnaitre si l'autorité
est légitime ou non !
« Mais encore une fois, je ne suis à aucun titre compé-
tent pour trancher une question aussi vitale pour vous que
le choix d'un sujet. Je n'en suivrai pas moins avec un
profond et afîectueux intérêt la carrière que vous allez four-
nir, si, contrairement à mes appréhensions, il vous est permis
d'y entrer. .Te ferai en sorte d'assister au moins à une de vos
conférences. Donnez-moi aussi souvent que vous le voudrez
de vos nouvelles, et agréez l'hommage de mon respeclueux
dévouement*. »
Les appréhensions de Montalembert ne se vérifièrent
pas, et le P. Hyacinthe put monter dans la chaire de
Notre-Dame. Nous venons de voir que le choix d'un
sujet le préoccupait vivement. Après y avoir beaucoup
réfléchi, il prit son point de départ en Dieu, mais il ne
* Lettre ms.
NOTHE-DAME 49
crut pas devoir introduire immédiatement son auditoire
dans le sanctuaire de la théologie surnaturelle, et il se
résolut à faire précéder l'exposition du Christianisme
par une sorte de préparation évangélique. La question
du Dieu personnel et vivant lui apparaissait, d'ailleurs,
comme le point central de la question religieuse au dix-
neuvième siècle. Seulement, suivant encore en ceci les
préoccupations de ses contemporains qui sont toutes
pour les applications pratiques, il ne consacra à la
théorie de la personnalité de Dieu que la première
année de ses conférences, et traita ensuite des consé-
quences pratiques de cette existence et de celte action
d'un Dieu personnel et vivant dans l'ordre de la cons-
c/ence,dans celui de Ia famille et dans celui de la société' .
Les premières conférences du P. Hyacinthe ne
soulevèrent aucune protestation dans le camp ultra-
montain. L'Union même les passa dédaigneusement
sous silence. En revanche, elles eurent un retentissement
considérable dans le public, surtout à partir de la
seconde année, où l'orateur s'attaqua ù la Morale indé-
pendante. On peut dire qu'elles ramenèrent à Noire-
Dame l'auditoire d'élite qui avait suivi le P. Lacordaire
dans sa retraite.
t Voici le titre exact de ses conférences de l'A vent :
i864. — La personnalité de Dieu.
i8C5. — La morale i)idépendante.
1866. — La famille.
18G7. — La société civile dans son rapport avec le christia-
nisme .
1868. — L'Eglise, dans son idée la plus générale, comme
société religieuse de l'hom,m.e avec Dieu.
bO LES DERNIERS JANSÉNISTES
« Je sors d'entendre le P. Hyacinthe, écrivait le prince
de Broglie à Montalembert, et je suis dans un véritable
ravissement. Le progrès sur l'an dernier est immense. 11
est maintenant très supérieur au P. Lacordaire pour la
solidité des raisonnements et presque égal pour la forme .
Et tout cela a une saveur libérale, moderne, sensée, qui
fait plaisir. L'auditoire très ému, plein de jeunes gens, m'a
rappelé mes plus beaux jours de i838 à 1889. Mon fils, à
côté de moi, était dans cet enthousiasme qui fait tant de
bien à 19 ans.'»
De son côté, M. Henri Brisson écrivait dans le Temps,
au mois de décembre i865 :
« Nous reviendrons, lorsqu'elles seront publiées, sur les
conférences du P. Hyacinthe, mais nous croyons pouvoir
dire dès à présent qu'elles marquent l'un des moments
les plus graves de l'histoire intellectuelle de notre siècle.
Le premier sermon a eu lieu hier devant un auditoire
de plus de 5, 000 personnes, parmi lesquelles nous avons
remarqué, se tenant dans l'entourage de l'archevêque de
Paris, l'illustre M. Cousin. Le P. Hyacinthe a rendu le plus
sincère hommage à la bonne foi de ses adversaires, et il
mesure parfaitement toute la portée de leur œuvre. Il
connaît et possède son sujet, le divise, et l'expose avec
rigueur. Une forme ordinairement sévère et toujours
hardie le dislingue de la plupart des prédicateurs. Dans
ce grand cri d'alarme, l'orateur est allé jusqu'à faire de
Kant, oui de Kant, le plus grand éloge que nous ayons
jamais entendu. Nos lecteurs nous croiront peut-être, lors-
que nous ajouterons que le P. Hyacinthe a eu des paro-
les de paix et d'encouragement pour les francs-maçons,
en raison de ce qu'ils ont maintenu la croyance en Dieu
' Lettre ms.
IHIHTHAIT UL F. Il \ ACJNTllK 51
et à la vie future dans leur constitution. Voila les excom-
muniés d'hier devenus les t auxiliaires » d'aujourd'hui. Ce
dernier mot est du P. Hyacinthe' . 11 a dit encore en
s'adressant à tous les dissidents » : Je vous tends une main
amie. » La question est donc nettement posée, nous y
reviendrons »
Ainsi, catholiques-libéraux et libres- penseurs se
trouvaient d'accord pour rendre hommage au libéra-
lisme, à la largeur de vues, à l'éclat de la parole du
P. Hyacinthe. C'est le moment de tracer son portrait :
De taille moyenne et bien prise, le front haut et
comme nimbé par les cheveux taillés en couronne, le
nez arqué surplombant une bouche aux lèvres fines, le
menton proéminent, indice d'une âme aventureuse,
tout dans 1 ) physionomie du P. Hyacinthe respirait la
force et le calme, et son regard voilé lui donnait je ne
sais quelle douceur. Le costume de carme lui seyait à
ravir. Je vois toujours sa belle tête pensive noyée dans
l'ombre de son capuchon blanc. On eut dit une de ces
blanches figures de pierre qui montent la garde au
• Pour l'expliquer, il suffit de se souvenir que le P. Hyacinthe
soutenait celle llièse que la Morale indéiiendante mène à
l'athéisme et l'athéisme au désordre. < J'ai dit que l'athéisme
mène au désordre, et le désordre à la mitraille, voilà le fait. 11
est écrit avec le sang dans noire histoire, et j'avais le droit, sinon
le devoir de le rappeler à ceux qui l'oublient. Qunnt à la loi, je
l'ai niée. Ami du peuple et de la liberté, loin de faire entendre cet
appel à la force, slupide et criminel à la fois (on lui avait fait dire
que ralliée ne se gouverne pas, mais qu'il se mitraillé), j'ai
repoussé en termes exprès et énergiques les doctrines qui mènent
le peuple à la mitraille et la liberté au tombeau. » (Lettre à
l'Avenir naiional. du a janvier 186G.)
52 LES DERNIERS JANSÉNISTES
seuil des cathédrales gothiques. Et quelle phrase har-
monieuse ! quel timbre de voix sympathique ! quelle
magnificence de langage ! Dès l'exorde, il lançait sa voix
à toute volée, comme fait un sonneur de cloches^ et
pendant tout le temps de son discours elle passait d'une
octave à l'autre, sans jamais s'érailler ni se couvrir.
Au point de vue de la forme, les conférences du P. Hya-
cinthe sont des chefs-d'œuvre qui peuvent être mis en
parallèle avec les plus beaux morceaux d'éloquence de
l'antiquité et des temps modernes. « Ce n'est pas un
orateur qui ait des demi-heures ou des quarts d'heure;
mais il a des minutes où il n'est inférieur à qui que ce
soit. Il lui est toujours donné, en une heure de parole,
de s'élever pendant quelques instants jusqu'à la plé-
nitude du sentiment et de l'émotion dans quelque
noble pensée ; il atteint alors la véritable éloquence,
il est l'égal des plus grands ; il donne à ceux qui
l'écoutent la sensation de la beauté et de la perfec-
tion*. »
Pour ma part, je ne connais qu'un orateur qui ait
l'ampleur magistrale de la phrase du P. Hyacinthe :
c'est Lamartine. Tous les deux sont orateurs de nais-
sance et donnent un démenti formel au fiant oralores
des anciens. Chez l'un et l'autre, l'éloquence coule de
source ; leurs plus beaux effets viennent de l'improvisa-
tion ou plutôt tout est improvisation dans leurs dis-
cours. Quelques notes jetées pêle-mêle sur une feuille
' Charles Bigot : Revue politique et littéraire dvi 21 avril
1877 .
LE P. HYACINTHE ET LAMARTINE 53
blanche, cela leur suffît. Ils s'abandonnent pour le reste
à l'inspiration, et du premier coup d'aile ils s'élèvent
jusqu'aux cimes. Même période, même rythme, même
abondance d'images, même éclat, même sonorité I
M. de Cormenin disait que Lamartine parlait une lan-
gue à part que personne ne pouvait parler. Le P. Hya-
cinthe a su ressusciter la langue lamartinienne. Le
grand poète. a d'ailleurs exercé sur le grand prédicateur
une influence profonde et que celui-ci n'a jamais ca-
chée. On pourrait même faire entre leurs deux existen-
ces plus d'un rapprochement curieux. Lamartine avait
appris à lire dans une Bible de Royaumont. C'est
également la Bible qui fut la première lecture du P.
Hyacinthe, et, comme les impressions de l'enfance sont
toujours les plus durables, il lui demanda plus tard ses
plus nobles inspirations, de même qu'il emprunta au
poème de Jocelyn. qui l'avait ravi lors de son apparition,
ses arguments d'ordre sentimental en faveur du mariage
des prêtres. Lamartine et ie P. Hyacinthe^ c'est encore
une remarque à faire, ont eu pour leur mère un amour
qui louchait au culte et convertirent tous deux leur
femme au catholicisme avant de leur passer l'anneau au
doigt. Le grand poète était, sur la fin de sa vie, un des
auditeurs du conférencier de Notre-Dame. Le hasard
avait voulu qu'ils habitassent à quelques pas l'un de
l'autre, sous ces beaux ombrages de Passy qui ont
abrité tant degloires, et, le souvenir de son oncle aidant,
le P. Hyacinthe était devenu l'un des familiers de
Lamartine. C'est lui qui l'ensevelit, quand il eut rendu
54 LES DERNIERS JANSÉNISTES
l'àme, et \oici les paroles touchantes qu'il pioiion(;a
devant sa dépouille mortelle, avant qu'elle prît la route
de Saint-Point :
« Je crois interpréter les sentiments de tous en élevant
une prière auprès de ce cercueil. Toutes les grandeurs s'in-
clinent, toutes les douleurs se recueillent devant la mort,
et il ne reste plus que l'âme en présence de son juge et de
son père. Aussi, tandis qu'au dehors la France pleure le
grand poète, le grand oi-ateur, le grand citoyen, nous ne
nous souvenons ici que du chrétien. Oui, le chrétien I parce
qu'il est resté tel à travers les défaillances de l'homme
et au sein des enivrements du génie; oui, le chrétien!
parce qu'il fut le fils de sa mère et qu'il avait puisé sur ses
genoux et dans ce qu'il a nommé lui-même « le saint lait
de son âme », plus encore que dans son propre génie, ces
accents inimitables dans lesquels il a célébré l'âme et Dieu.
« Suivons-le donc en ce moment devant la justice du
juge et devant la miséricorde du père, et redisons ensemble
ce psaume de la mort, tout rempli de pardon et d'espé-
rance, ou plutôt de certitude dans l'amour et dans la foi :
De Profundis^ ! »
J'ai dit que le P. Hyacinthe s'inspirait de la Bible. Il
est, en effet, l'homme de la Bible, et il n'en rougit pas
devant ce siècle^ Pour lui «c'est le vieux livre de la
vieille sagesse », il en a pénétré le sens profond et l'es-
prit caché ; il a vécu dans le commerce intime des pro-
phètes, il leur a pris leurs figures et leurs images. Pour
' Semaine religieuse de Paris, du i3 mars 1869.
» Voir ses conférences sur la Famille publiées chez Albanel en
1868, p. 37.
LE TKANSFOHMISME 55
lui comme pour le vrai croyant, la Bible est le livre de
Dieu, le livre où, « contrairement aux théories moder-
nes, Dieu parle à l'homme », le livre des hommes ins-
pirés par le Saint-Esprit, le livre des patriarches et des
psalmistes, de David, « cet homme de douleur, devenu
le prince de la prière universelle'. » Aussi doit-elle être,
selon lui, la base de notre culte public et de notre
culte privé, de l'enseignement et de la prière. Qu'im-
porte qu'il s'y trouve « des fables, des légendes, des
traces de composition humaine », que ce livre ne soit
« pas plus exempt qu'un autre livre antique de contra-
dictions, d'inadvertances et d'erreurs' » ! le P. Hya-
cinthe ne lit pas la Bible avec les yeux de M. Renan,
c'est-à-dire avec les yeux du philologue et du critique,
il la lit avec les yeux de la foi, non de la foi aveugle
qui s'en tient à la lettre, mais de la foi éclairée qui
sous la lettre cherche l'esprit. Et il faut voir les effets
qu'il en tire ! Je n'oublierai jamais l'émotion qui s'em-
para de son auditoire, au cours de la conférence qu'il
lit, en 1877, au Cirque d'hiver, sur le Respect de la
vérité, quand, pour étabhr que l'antagonisme croissant
entre la science et la foi venait de ce que les savants et
les théologiens donnaient des interprétations excessives
ou de la science ou de la révélation, il prit pour exemple
leurs récentes disputes sur le transformisme :
* Quelques mots sur la lecture de la Bible, analyse d'une
instruction familière adressée à ses paroissiens par Hyacinthe Loy-
son, curé de Genève, i vol. in-ia, chez Cherbuliez et C»e, 1874.
- Ernest Hcnan : Souvenirs d'enfance et de jeuness'e, p. ao3.
56 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« Je ne suis nullement transformiste, disait-il, mais quelle
devait être l'attitude réciproque des savants et des théolo-
giens dans ce grand débat ? Les savants devaient donner à
la théorie nouvelle une place honorable à titre d'hypothèse.
Les hypothèses sont un des éléments de la science, et alors
même qu'elles ne seraient pas appelées à devenir des cer-
titudes, alors môme qu'elles devraient rentrer un jour non-
seulement dans l'ordre des choses à jamais douteuses, mais
dans celui des choses décidément fausses, elles auraient
toujours joué un rôle utile et par conséquent honorable,
ou mieux glorieux, dans le travail scientifique. Il fallait
donc, à quelque école que l'on appartint, donner droit
de cité au transformisme à titre d'hypothèse.
« Eh bien ! la première erreur, à mon sens, erreur grave,
c'est qu'une partie des savants l'ont érigé immédiatement
en certitude. En second lieu, erreur plus grave encore, cette
même portion des représentants de la science a tiré du
transformisme des conséquences qu'il ne renferme à aucun
titre, comme si devant la lumière de Darwin devaient
s'évanouir, comme deux fantômes, le christianisme et le
spiritualisme lui-même !
« Maintenant, venons au rôle des théologiens. Vous savez
ce que plusieurs ont fait. Ils n'ont même pas discuté la
question, ils ont insulté ; puis, cédant à une vieille habitude
qui dégénère chez eux en seconde nature, ils ont fait appel
au bras séculier I Ni l'insulte. Messieurs, ni le bras séculier !
Il fallait simplement établir ce qu'une partie des savants
avait méconnu, déclarer que le transformisme n'était, jus-
qu'à présent du moins, qu'une hypothèse, et une hypo-
thèse, je le répète, qui a contre elle des faits nombreux et
graves ; il fallait surtout s'opposer énergiquement aux
conséquences fausses que l'on veut en tirer. Il fallait dire
qu'alors même qu'il serait aussi certain qu'il est douteux
que toutes les espèces sont sorties les unes des autres par
LE P. HYACINTHE ET LA BIBLE 57
(les évolutions successives et progressives, il ne serait pas
moins nécessaire, à l'origine de ces évolutions, en face
de la pâle et morne cellule qui renfermait l'avenir du
monde, d'admettre une intelligence souveraine, une puis-
sance infinie, un génie plus puissant pour créer les lois du
monde que les génies humains ne le sont pour les expli-
quer. 11 fallait interroger cette Bible qu'on défend sans la
lire ; il fallait montrer Dieu, au témoignage de l'antique
écrivain, suivant dans l'ordre de la création la loi môme du
progrès, et sous la forme symbolique, mais réelle aussi,
de la Genèse, s'élevant de gloire en gloire jusqu'à la gloire
suprême qui est l'homme ; il fallait le montrer faisant cela,
non en fabriquant des créatures de toutes pièces, mais en
les faisant sortir par sa pensée de la matière préexistante,
faisant produire à la terre les animaux, à l'eau les poissons,
et enfin arrivant à ce que j'appellerai le dernier mot du
monde, sur cette planète, et le couronnement de l'être,
vous et moi. Messieurs! Il fallait expliquer que notre
grandeur n'est pas dans notre origine physique, mais qu'elle
est dans notre nature morale ; que peu importe après tout
que nous ayons eu pour ancêtre, je dirai le mot, un singe,
quand la Genèse nous donne un ancêtre plus vil encore, le
limon de !a terre ! Matière organique ou matière inorga-
nique, vivante ou bien inanimée, peu m'importe ! A une
heure, à un moment qui a marqué le vrai commencement
de notre espèce, un souffle a passé sur cette matière, une
respiration de l'àme, un germe tout au moins de la cons-
cience et de la raison : ce n'était plus de la boue, ce n'était
plus de la chair, et l'homme était façonné à l'image et à la
ressemblance de Jéhovah ! C'est cela qui nous fait forcément
religieux, en attendant de nous faire immortels'. »
Xi clérica.u.c ni athées, pp. 50, ây, 58 et 5(j.
JANSÉNISTES, T. HI,
t)8 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Le P. Hyacinthe avait à peine fini, qu'une triple salve
d'applaudissements éclatait dans le cirque, comme pour
lui témoigner qu'il avait donné aux cinq mille personnes
qui récoulaient la sensation du vrai et du beau, et le
fait est que je ne connais pas dans l'apologétique
chrétienne un plus beau mouvement d'éloquence.
C'est avec cette façon large et vraiment nouvelle d'in-
terpréter la parole biblique,, que le P. Hyacinthe était
allé dès le premier jour au cœur des foules, et qu'il
avait acquis, « avant quarante ans, une autorité et une
renommée sans rivales dans l'Église de France'. »
Il était devenu si populaire dans les dernières années
de l'Empire, qu'aucune solennité cathoi!f[ue n'aurait
eu lieu sans lui. S'agissait-il de la bénédiction d'une
chapelle, d'un sermon de charité, de la béatification
d'une sainte, on était sûr de le voir paraître dans son
grand manteau blanc, et la nouvelle de sa venue mettait
en marche un peuple immense. Un de ses plus beaux
succès de tribune fut certainement celui qu'il obtint
au mois de juillet 1867, dans la petite ville de
Paimbœuf,
Du temps qu'il professait la théologie à Nantes, il
avait eu pour élève un nommé Mabilleau, natif de cette
petite ville. Quelques années après, l'abbé Mabilleau
ayant été martyrisé en Chine, ses concitoyens firent célé-
brer un service en son honneur et demandèrent au
' Lettre de Montalembert au P. Hyacinthe, du 28 septembre
1869.
LES DÉN0NCIAT10^S 59
P. Hyacinthe de prononcer son éloge funèbre. Un apô-
tre faisant le panégyrique d'un martyr ! Tout le pays
accourut à cette fête, de vingt lieues à la ronde, en
sorte que l'église de Paimbœuf se trouvant beaucoup
trop étroite pour contenir la foule, on eut l'idée de
dresser la chaire sur la place publique. Je vois encore
le P. Hyacinthe dans cette tribune improvisée. Il avait
le soleil de juillet sur la tête, à ses pieds un auditoire
de dix mille personnes, et, derrière cette mer humaine,
la grande mer océane dont le murmure semblait
prolonger le bruit des applaudissements. De ma vie je
n'oublierai ce spectacle. On pensait malgré soi aux pré-
dications des premiers siècles qui se faisaient en plein
air, ou bien encore à celles du moyen âge qui avaient
lieu dans les chaires extérieures des églises. Le soir de
cette belle journée, le P. Hyacinthe rentrait en triom-
phateur à Nantes.
m.
Mais, comme il faut (qu'aux joies de ce monde il se
mêle toujours un grain d'amertume, le P. Hyacinthe
n'avait pas que des admirateurs. H avait aussi des
adversaires, et les pires de tous, ceux qui n'ont pas le
courage de vous regarder en face, ceux qui recourent
60 LES DERNIERS JANSÉNISTES
à la délation et au mensonge pour vous perdre'. A peine
était-il monté dans la chaire de Notre-Dame, qu'il était
appelé à Rome sous prétexte d'assister aux fêtes de la
béatification d'une religieuse carmélite du nom de
Marie-des-Anges. Mais les ultramontains ne réussirent
pas à lui faire ôter la parole. Il reprit le chemin de
Paris fortifié par les encouragements qu'il avait reçus du
Saint-Père.
Cependant les dénonciations se répétaient d'année en
année, plus nombreuses et surtout plus pressantes. Il
ne pouvait prononcer un discours dans une réunion
« Le 10 décembre 1864, Ms' Darboy écrivait au général des
Carmes :
« J'apprends avec étonnemnt et avec peine que l'on a porté
jusqu'à Rome les accusations les plus fâcheuses contre le P.
Hyacinthe et qu'on l'a présenté comme suspect ou peut-être même
comme coupable d'hétérodoxie. Je regarde comme un devoir de
prendre la défense de ce bon religieux qui travaille dans mon
diocèse et qui par là même a droit à ma protection.
« Non seulement je n'ai rien à reprocher au P. Hyacinthe, mais
je n'ai qu'à me féliciter de ses travaux apostoliques.
« 11 s'est fait tout de suite, par son talent, un auditoire d'environ
3,000 personnes qu'il tient attentif à sa parole et qu'il est très
capable de ramener ou d'affermir dans les bonnes croyances. C'est
môme là, il faut bien le dire, la cause des désagréments qu'on lui
suscite ; on ne l'aurait jamais dénoncé s'il n'avait pas réussi.
« Je vais en écrire au Saint-Père qu'on a déjà peut-être prévenu
contre ce religieux distingué et méritant ; mais je vous autorise,
en attendant, à lui présenter ma lettre pour le rassurer si c'est
nécessaire.
<f Dites même à Sa Sainteté que si l'on veut me donner les noms
de ceux qui accusent le P. Hyacinthe, je ne désespère pas de les
confondre Je connais cette race, brave dans l'ombre et lâche au
grand soleil. » (La Réforme catholique, lettres, fragments,
discours.)
LE P. HYACINTHE A HOME 61
quelconque sans qu'il s'ensuivît un échange de dépêches
el de lettres entre lui et le général de son Ordre. On
savait dans le clan ultramoatain qu'il avait l'appui de
M*' Darboy, et comme on ne pouvait pas lui nuire dans
l'esprit de l'archevêque, on faisait l'impossible pour le
ruiner dans l'esprit du pape. Cette situation dura jus-
qu'en 1868;, époque à laquelle il fut appelé de nouveau
à Rome pour prêcher le carême dans l'église de Saint-
Louis-des-Français, et aussi pour répondre aux calom-
nies dont il était l'objet. Le sujet de ses conférences fut :
« l'Église dans son triple état patriarcal, mosaïque et
évangélique. » Il le traita avec son libéralisme ordi-
naire, et dans le sens de la conciliation entre les diverses
communions chrétiennes ; mais il se montra impitoyable
pour le pharisaïsme, qui, du temps de Jésus, ne cher-
chait qu'à le trouver en faute et, de nos jours encore,
s'efforçait de travestir la pensée de ses disciples. Il avait
un auditoire moitié catholique et moitié protestant.
Son succès fut si vif qu'il convertit deux dames amé-
* A la suite de ces conférences, le P. Modena, secrétaire de ï In-
dex, lui adressa une pièce de vers italiens, dont voici la traduc-
tion de quelques stances :
Et le héraut de cette éternelle vérité
Est aujourd'hui parmi nous : les rives de la Seine
Ont été honorées les premières de sa belle éloquence.
l\ ou\Tait les claires fontaines de Siloé,
Et, telle qu'un lys virginal sur sa tige,
Fleurissait la céleste beauté de sa vertu.
vive splendeur, ô du Carmel
Illustre gloire, je te le dirai, tu semblés
Un séraphin ailé venu des cieux.
62 LES DERNIERS JANSÉNISTES
ricaines' et que, après un sermon prêché dans l'église
même des Jésuites, le Pape, faisant un de ces jeux de
mots qui lui étaient familiers,, le nomma Hyacinthe,
fleur brillante et pierre précieuse.
La grande crise religieuse de sa vie allait éclater.
Arrivé à l'âge mûr, après une jeunesse passée presque
tout entière dans la solitude des séminaires et des
couvents, il avait vu tout à coup et simultanément,
sous leur aspect le plus élevé et le plus profond,
Paris et Rome. La chaire de Notre-Dame lui avait révélé
dans Paris l'état réel du monde moderne et le travail
effrayant de la pensée en dehors du christianisme.
Deux séjours successifs à Rome, bientôt suivis d'un
troisième, l'avaient contraint d'ouvrir les yeux sur les
réalités non moins tristes de l'Église catholique et sur
la décomposition formidable qui s'opérait dans son
sein. Rome lui apparut, comme à Lamennais, la grande
Là où TuUius du haut des rostres célèbres
Tonna frémissant de colère, afin d'exterminer
Les farouches ennemis de sa chère patrie.
Plus véhémente et forte nous apparaît
Ton éloquence, qui brave et dompte
Les vents et les flots d'une mer orageuse 1
Venant du secrétaire de YIndex, cet éloge dithyrambique et
qui parut alors dans les journaux de Rome ne laissait pas que
d'être embarrassant pour les ultramontains de Paris qui no ces-
saient de suspecter l'orthodoxie du P. Hyacinthe.
* Madame de Sartiges, femme de notre ancien ambassadeur à
Rome, et madame de Dampierre, C'est vers le même temps qu'il
opéra la conversion de madame Meriman et celle de madame
Arnoult-PIessy que George Sand appelait à cause de cela « ma
grande dinde de 1.:Ip ».
L'ABBf: LEQUEUX 63
coupable. Il n'aurait pas encore osé dire avec lui :
(( A Rome ils vendraient tout, s'ils le pouvaient, ils
vendraient le Père, ils vendraient le Fils, ils vendraient
le Saint-Esprit',» mais il aurait signé des deux mains
les lettres navrantes que l'abbé Lequeux adressait à
M»' Sibour, pendant le voyage qu'il fit à Rome en
i854, après la condamnation de son Manuel du droit
canonique- : « Plus j'étudie Rome, plus je gémis sur
l'état où j'y vois les choses et en particulier tout ce qui
lient à la science. Pour les sciences profanes, non-
seulement le clergé y est tout à fait étranger, mais je
crois qu'il leur est indiflérent, sinon hostile. Quant
aux sciences ecclésiastiques, tout est tombé et sans vie,
et jusqu'au droit canon, dont on est si fier à Rome,
tout est bien faible. La chose a été à ce point que,
pour satisfaire aux plaintes des ecclésiastiques français
qui étaient venus étudier le droit canon, le Pape a
été obligé d'établir un cours tout nouveau dans le
' Affaires de Rome.
' L'abbé Lequeux, originaire de Laon et ancien supérieur du
séminaire de Soissons, était un ecclésiastique fort libéral, très
instruit, canoniste des plus cminents, devenu grand vicaire de
Ms"" Sibour après t848, et que l'on destinait à l'épiscopat, lorsque
les Jésuites, ayant résolu de le perdre, dénoncèrent à l'Index son
Compendium juris canonici, qui, depuis vingt ans, servait à
l'enseignement dans les séminaires sans avoir jamais soulevé
aucune réclamation. Il en résulta un conflit long et pénible
dont j'ai vu le dossier chez M. Jean Wallon qui se proposait de
le publier quand la mort le prit. Le livre fut supprimé, malgré
les corrections que l'abbé Lequeux avait consenti à y faire ;
l'éditeur Jouby y perdit quinze mille francs, mais il reçut la
croix de Saint-Grégoire à titre de compensation.
64 LES DEHN1^:rS JANSÉNISTES
séminaire ; et encore la méthode du nouveau profes-
seur n'a satisfaitque médiocrement les élèves. Le résul-
tat de cette pauvreté est assez clair. Le clergé séculier
n'a rien d'intéressant. Le ministère paroissial est abso-
lument mort ; rien de plus triste que les paroisses. Les
milliers de religieux qui couvrent les rues de Rome
servent-ils à autre chose qu'à montrer les débris de
ce qui a existé autrefois ? C'est une question que je
me fais souvent'. » Bref, la conception ultramontaine
de l'ÉgUse qui au fond avait été celle du P. Hyacinthe,
quoique sous des formes adoucies, lui échappait tout
à fait. Sa foi était ébranlée comme un édifice qui
repose sur un fondement factice et ruineux. Je parle
de sa foi intellectuelle et non de celle du cœur et
de l'àme qui ne l'a jamais été. «Je ne vois pas où je vais,
disait-il un jour à Ms"" Darboy, je sens que je resterai
chrétien, mais que je perds ce qu'on appelle la foi
catholique romaine. » Et comme il voulait s'abstenir
de prêcher l'Avent de 1868, disant qu'il pourrait lui
échapper des cris de l'àme, de nature à les compro-
mettre '.ous les deux, l'archevêque lui répondit : « Vous
êtes la seule voix libérale qui se fasse entendre dans nos
chaires ; si vous nous quittiez, ce serait un triomphe
pour l'ultramontanisme. Vous prêcherez donc encore
cet Avent et vous êtes assez théologien pour ne com •
promettre ni vous ni moi^ » C'est dans cet état d'es-
* Lettre ms.
» « 11 s'efforçait de me retenir à ses côtés, mais sans condamner
la voie intérieure où je m'avançais. Comme je lui demandais
LE PIlAmSAiSMl-: li.,
prit que le P. Hyacinthe reprit ses conférences de
Notre-Dame. Il y développa le même sujet que dans
celles de Rome et déchira tous les voiles dans son dis-
cours final sur le Pharisaïsme, qui mit le comble à l'irri-
tation des ultramontains. En voici quelques frag-
ments :
« Le pharisaïsme, si l'on pénètre au fond des choses, est
donc l'aveuglement religieux, l'aveuglement des prêtres
dépositaires de la lettre et croyant la garder d'autant mieux
qu'ils l'expliquent moins ; aveuglement qui porte sur tous
les points du dépôt sacré ; aveuglement dans le dogme,
prédominance de la formule sur la vérité ; aveuglement
dans la morale, prédominance de l'œuvre extérieure sur la
justice intérieure , aveuglement dans le culte, prédominance
du rite extérieur sur le sentiment religieux.
« Aveuglement dans le dogme. — Ils enseignent la vérité,
« Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les
pharisiens, disait Jésus-Christ ; croyez tout ce qu'ils disent,
mais ne faites pas ce qu'ils font. » 11 n'y a pas d'idée révé-
lée et vivifiant le monde sans un mot qui la contienne,
lacerna verbum taam, Domine. « Ton rayon de lumière.
Seigneur, est là comme dans une lampe. » Mais si le mot se
resserre, s'il enferme l'idée comme une prison étroite et
jalouse, s'il 1 obscurcit, s'il rétouffe, c'est le pharisaïsme.
C'est ce que l'apôtre saint Paul appelait garder la vérité,
mais la garder captive dans Tiniquilé. C'est ce qui arra-
chait aux lèvres si douces du Sauveur Jésus cet anathème
terrible : Vos vobis ! « Vous avez pris la clef de la science et
vous n'entrez pas, et tous ceux qui s'efforcent d'entrer,
vous les en empêchez : malheur à vous ! »
un jour s'il ne comprenait pas les sentiments qui m'agitaient : »
Non seulement je les comprends, me répondit-il, mais je les
partage. » {Ni cléricaux ni athées, p. 167).
66 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« Dans la morale, c'est l'œuvre extérieure, c'est la multi-
plicité des pratiques humaines se posant, comme un poids
tyrannique et méprisable, sur la conscience, et lui faisant
oublier, dans des rêves malsains, qu'elle est une conscience
d'honnête homme et une conscience de chrétien. Les phari-
siens disaient à Jésus-Christ : « Pourquoi tes disciples ne
se lavent-ils pas les mains avant de manger, selon la
tradition des vieillards ? » Et le Sauveur leur répondait :
Pourquoi foulez-vous aux pieds les commandements de
Dieu pour garder les commandements des hommes ? »
« Mais il n'y a plus de sentiment religieux, quand le
cœur plie comme la conscience sous le poids des pratiques
extérieures, « Ah I vraiment, disait encore Jésus-Christ, —
car l'Évangile est plein de ces choses, l'Évangile est la
réprobation éternelle du pharisaïsme, — ah ! vraiment,
comme Isaïe le prophète a bien parlé de vous, quand il
a dit : « Ce peuple m'honore des lèvres et des mains,
mais son cœur est loin de moi : Cor autem eorum longe
est a me. »
« Arrière, hommes de la lettre ! arrière, ennemis de
tous les humains ! Adversantur omnibus hominibus, comme
dit saint Paul. Et vous, Jésus, levez-vous, mon Sauveur et
mon Dieu, vous qui n'avez eu que deux colères dans votre
vie I Jésus n'avait pas de colère contre les pauvres pécheurs ;
il s'asseyait à leur table, et quand la femme adultère tom-
bait à ses pieds, rougissant de honte et pleurant de remords,
il la relevait, ne voulant pas la condamner : a Va en paix
et ne pèche plus I » Il n'avait pas non plus de colèi'e contre
les hérétiques et les schismatiques ; il s'asseyait sur le puits
de Jacob, à côté de la Samaritaine, et lui annonçait avec le
salut qui vient des Juifs, quia salus ex Judaïs est, l'adoration
en esprit et en vérité. Mais Jésus eut deux colères : la
colère, le fouet à la main, contre ceux qui vendaient les
choses de Dieu dans le temple, et la colère, l'anathème à
LETTRE A L\ RIVISTA UNIVERSALE 67
la bouche, contre ceux qui pervertissaient les choses de
Dieu dans la loi.
« Levez-vous donc, doux Agneau, dans vos pacifiques
colères contre les ennemis de tous les hommes et contre
les vrais ennemis du royaume de Dieu, levez-vous et
chassez-les du temple !
« C'est ainsi que la synagogue a péri et que l'Église chré-
tienne a surgi.
« INous allons nous séparer. Messieurs, pour une année
encore ; permettez-moi de vous prier, en ce moment, de
vous unir à moi dans une conséci*ation à ce royaume de
Dieu, à cette Église dont nous avons parcouru les parvis.
Le christianisme n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier ; il n'est
pas seulement de l'époque historique de Jésus-Christ et
des apôtres ; il est de David, il est de Moïse, il est d'Abraham,
il est d'Adam, notre père, notre roi, notre pontife à tous !
Eh bien ! dans cette religion unique, dans cette Église dont
la forme change, mais dont le fond est immuable, ah 1
Messieurs, et — permettez-moi ce mot qui est dans mon
cœur. — mes amis, mes frères, consacrons-nous, à l'exemple
des prophètes, à l'amour et au service du royaume de Dieu !
Le royaume de Dieu est constitué définitivement dans le
christianisme , dans l'Église catholique , apostolique et
romaine ; mais cette Église, comme je l'ai dit tout à l'heure,
doit aller toujours de forme en forme, de clarté en clarté,
transformamar à clarilale in c/an'ta^em, jusqu'à ce qu'elle ait
atteint, avec l'humanité, l'âge de l'homme parfait en Jésus-
Christ .... »
Ce fut son chant du cygne dans la chaire de Notre-
Dame. Quelques jours après il recevait l'ordre de se
rendre immédiatement à Rome, afin d'expliquer une
lettre qui venait de paraître sous sa signature, dans une
63 LES DERNIERS JANSÉNISTES
revue italienne, et qui, disait-on, avait rempli le cœur
du Saint-Père de tristesse et d indignation.
De quoi s'agissait-il? Voici. Dans une réunion popu-
laire, à Paris, le P. Hyacinthe avait été accusé par un
orateur d'avoir invoqué l'aide de la mitraille contre
les athées et les libre-penseurs, et bien qu'il eût déjà
répondu à cette accusation dans une lettre adressée à
l'Avenir national, il crut devoir en écrire une autre au
président de cette réunion.
« Je ne pensais pas, y disait-il, qu'il fût nécessaire de
séparer ma cause de celle de certains cathohques, qui,
sans en appeler à la mitraille, regrettent cependant
l'inquisition et les dragonnades. Ils ont pris soin eux-
mêmes de se séparer de moi par les attaques dont j'ai
été l'objet de leur part depuis le commencement de
mon ministère, et qui s'adressaient, je le reconnais, aux
convictions les plus inébranlables de ma raison et de
ma conscience. »
Cette lettre du P. Hyacinthe mit le comble à l'irrita-
tion des partisans de l'Univers, et lui attira une répri-
mande du général de son Ordre. Elle fut suivie de près
d'une seconde lettre particulière adressée à M. le mar-
quis Salvago^ rédacteur de la Rivisla universale de
Gènes', et qui servait en quelqua sorte de préface au
discours religieux qui l'accompagnait. Le marquis
* La Rivista universale était une revue cattiolique-libérale dans
le genre du Correspondant, et comptait parmi ses rédacteurs,
outre le marquis Salvago, membre de la Chambre des députés,
des hommes tels que César Cantu et Audisio, un des plus savants
théologiens et jurisconsultes de Rome.
LETTRE A LA RIVISTA UNIVERSALE ti3
demanda et obtint la permission de publier la lettre
particulière en même temps que le discours. Or, cette
lettre avait été écrite au moment môme où éclatait la
révolution d'Espagne, et où la presse ultramontaine
excitait les fidèles à s'allier pour la délivrance de
l'Église, menacée dans la personne sacrée de la très
catholique reine Isabelle.
(( La vieille organisation politique du catholicisme,
en Europe, écrivait le P. Hyacinthe, s'écroule de tous
côtés dans le sang, ou, ce qui est pire, dans la boue, et
c'est à ces débris impuissants et honteux que l'on vou-
drait rattacher l'avenir de l'Église ! »
On persuada au pape que cette phrase visait son
pouvoir temporel, et M^' Nardi, auditeur de Rote, l'in-
terpréta de la même façon dans une communication à
l'Osservaiore caltolico de Milan', — ce qui remplit
d'amertume l'àme impressionnable de Pie IX.
Le P. Hyacinthe n'eut aucune peine à se disculper de
cette accusation gratuite, mais il aggrava son cas en
adressant une nouvelle lettre à la Rivista, dans laquelle
il était dit que « l'organisation politique du catholi-
cisme en Europe, c'est-à-dire ce qu'on est convenu de
nommer l'ancien régime, s'était abîmée dans le sang à
Sadowa, et, en Espagne, s'était effondrée dans la boue »,
d'autant que ces lignes étaient suivies d'un rappel à
l'esprit libéral des premières années de Pie IX et de cette
citation empruntée à sa lettre du 3 mars i848 à l'em-
' « Rien, disait Me"" Nardi, n'est plus éloigné des paroles du
P. Hyacinthe, mais rien n'est plus près de sa pensée ! »
70 LES DEHNIERS JANSÉNISTES
pereur François-Joseph : « Que la nation germanique
ne prenne pas en mauvaise part l'invitation que nous
lui adressons pour l'engager à laisser de côté toute
haixjie, et à changer en des relations utiles, telles que
doivent être celles d'un voisinage amical, une domina-
tion qui, reposant sur l'épée seule, ne saurait être ni
noble ni prospère.
« Nous avons la confiance que cette puissance, fière
ajuste titre de sa nationalité, ne compromettra pas son
honneur dans des tentatives hostiles contre le peuple
italien, mais que, bien au contraire^ elle se sentira tenue
à la reconnaître comme une nation sœur, puisque toutes
deux sont des filles bien chères à notre afîection, et que
chacune d'elles se contentera de vivre dans ses frontières
naturelles, sous la foi de traités honorables et avec la
bénédiction du Seigneur. »
Cette évocation du passé libéral de Pie IX n'était point
pour plaire à Louis Veuillot ; aussi, après avoir repro-
duit la lettre du P. Hyacinthe à la Rivisia, ajoutait-il :
« Tout cela sonne creux ou rend un mauvais son, et
l'on est tourmenté de la pensée qu'il y a dans tout cela
autre chose, qui ne peut être dit clairement'. »
Le P. Hyacinthe fut donc invité par son général à se
rendre à Rome, en janvier 18G9. Mais il ne jugea pas à
propos de déférer immédiatement à cette invitation qui
avait toute la sécheresse d'un ordre. Il laissa passer
quelque temps pour ne pas révéler au public le motif
' V Univers du 6 décembre 1868.
LE P. HYACINTHE AU VATICAN 71
vrai de son voyage et, quand tout le bruit se fut apaisé,
il se mit en roule.
t II passa par Florence' où il vit quelques-uns des députés
t italiens, entre autres M. Massari , l'ami et l'éditeur
« posthume de Gioberti. Il y assista aussi à la séance de la
« Chambre (toujours , naturellement , dans son habit
« monacal), lors de l'installation du nouveau ministère
« Menabrca. Un moine carme fraternisant à Floience ivec
f les Italiens libéraux, constituait un fait qui ne pouvait
« échapper ni à l'attention générale, ni à la malveillance.
« Aussi le P. Hyacinthe fut-il jugé avec une rare sévérité
« par VUnila cattoUca et par d'autres organes ultramontains.
t II arriva à Rome au moment de la fête de la Pentecôte,
et le même jour que lui y arrivèrent aussi les journaux
« annon(;ant et dénonçant sa visite à la Chambre italienne
« des députés. Bien que sentant que son passage à Florence
« n'était pas fait pour accroître la cordialité de l'accueil qui
l'attendait au Vatican, il ne perdit pas de temps pour
* demander une audience, et celle-ci lui fut accordée sans
délai, ce qui, pour quelqu'un qui se trouvait, comme lui,
« sous le coup d'une disgrâce, n'était pas ordinaire. Ce fut
« là sa première surprise. En se présentant devant le Pape,
« sa physionomie portait une expression respectueuse, mais
« triste, ainsi qu'il convenait à un homme qui avait été
« traité injustement et qui avait conscience de la droiture
« de ses intentions et de ses actes. Le Pape lui tendit la
« main. De même que l'apôtre, refusant de proliter des
* portes ouvertes pour s'échapper de la prison dans laquelle
« il avait été injustement jeté, le P. Hyacinthe ne prit pas
« la main qui lui était tendue, et, s'agenouillant, il baisa
« le pied du Pape, d'après la coutume usitée pour tout
« fidèle. Il se releva alois, et, les mains croisées sous sou
' Ce récit est tiré de la Revue chrétienne du 5 février 1870.
72 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« scapulairc, il demeura silencieux. Après un moment
« d'attente de part et d'autre, le Pape lui demanda enfin
« pourquoi il était venu à Rome. Le P. Hyacinthe ne fit
a aucune réponse, sachant bien que celui qui le ques-
« tionnait ainsi n'avait pas plus besoin que lui de cette
« information. Le Pape reprit alors :
« — J'ai dit à votre général que je désirais vous parler,
mais vous étiez occupé et n'avez pu venir.
« Le P. Hyacinthe. — Très Saint-Père, je n'étais pas seu-
lement occupé, mais soufTrant.
« Le Pape. — Vous avez écrit des choses qui manquent
de prudence et de bon sens , mais j'ai oublié dans ce
moment ce qu'elles étaient.
« Le P. Hyacinthe, — Très Saint-Père, il est très possible
« que j'aie écrit des choses manquant de prudence et de
bon sens, mais, si je l'ai fait, cela a été sans intention.
« Le Pape. — C'était dans un journal italien, l'un de ces
« journaux qui s'efforcent de réconcilier Jésus-Christ avec
« Bélial.
« Le P. Hyacinthe. — Je n'ai jamais écrit que pour une
« seule revue italienne, la Rivista universale, mais il est de
« mon devoir de dire à Votre Sainteté, au sujet de ma let-
« tre à ce journal, que mes ennemis m'ont attribué non-
« seulement le contraire de mes pensées, mais le contraire
« de mon langage. Ms"" Nardi m'a calomnié !
Ces derniers mots furent répétés en italien et ren-
« forcés par un accent plein d'une fermeté respectueuse.
Le Pape reprit avec afïabilité :
„ _ Poui'quoi alors ne vous êtes-vous pas justifié dans
« la même Revue ?
« Le P. Hyacinthe. — Je l'ai fait.
«< Le Pape. — Ah ! oui, mais vous avez reproduit une
LE l\ HYACINTHE AU VATICAN 73
« lettre du Pape à l'Empereui- d'Autriche. Ceci était hors
f de saison.
« Le P. Hyacinthe. — Très Saint-Père, je croyais en cela
4 lionorer Votre Sainteté. On afTirmc souvent que le Pape
« est l'ennemi de l'Italie : j'ai désiré montrer, par ses pro-
* près paroles, que s'il condamne les fautes il aime la
« nation.
« Sa Sainteté ne fut pas insensible au compliment que
f contenait cette réponse et parut complètement satis-
« faite de l'explication du P Hyacinthe ; elle le retint en
« conversation pendant une demi-heure entière, et cela
« avec un degré de bonté et de familiarité que le P. Hya-
« cihthe ne lui avait encore trouvé dans aucune de ses pré-
« cédentes entrevues. Us parlèrent de la situation religieuse
«c et politique, du prochain concile, du pouvoir temporel,
« et particulièrement de l'empereur et de l'archevêque de
« Paris, qui tous deux, chacun à sa manière, n'ont pas peu
« contribué à inquiéter l'esprit du Saint-Père.
« Le pape donna au P. Hyacinthe, dans les termes les
« plus généraux, quelques conseils de prudence, particu-
c Uèrement en ce qui regardait la gravité de la situation
« de l'Église, mais il ne prononça pas une syllabe de répro-
« bation sur ses discours ou sur sa conduite -, il ne lui
* demanda de rétracter aucune des paroles qu'il eût pro-
noncées, ni aucun des actes qu'il eût faits, et il ne lui
« imposa absolument aucune défense.
« En parlant du pouvoir temporel, Sa Sainteté observa
« qu'elle n'insistait sur ce sujet que comme sur un prin-
« cipe de justice, et elle ajouta que « l'ambition n'était pas
< le mobile des papes ». Le P. Hyacinthe profita de cette
« remarque pour ramener à ses propres affaires la con-
t versation devenue trop générale :
« — Si le Saint-Père veut bien excuser une comparaison
JANSÉNISTES T. UI
74 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« éloignée entre nous, dit-il, je puis affirmer aussi que
« l'ambition n'est pas le mobile qui m'inspire. Je ne me
« suis fait prêtre et moine que pour servir Dieu et son
« Église, et pour sauver les âmes. On essaie maintenant de
« détruire le bien que je puis faire en remplissant de
« calomnies les oreilles de Votre Sainteté et celles des catho-
« liques de France. J'ai beaucoup d'ennemis, Très Saint-
« Père, et en particulier les amis de M. Veuillot et les adver-
< saires de l'archevêque de Paris.
^ A ceci, le pape fit cette réponse étrange :
« — Si l'archevêque de Paris trouve sa position si délicate
« et pense qu'il soit nécessaire de montrer tant de prudence
■€ dans ses relations avec le gouvernement, que ne prenez-
« vous conseil de quelque autre évoque de France ?
« Puis il bénit le P. Hyacinthe avec beaucoup d'afîection
« et im. dit :
« — Je vous bénis, cher Hyacinthe, dans l'espoir que
« vo«s ne direz jamais ce que l'on vous accuse d'avoir dit
« et ce que vous affirmez n'avoir point prononcé. »
Ainsi se termina la troisième et dernière visite du
P. Hyacinthe au Vatican. C'était une nouvelle victoire
pour lui, puisqu'il reprenait le chemin de son couvent
sans avoir été réprimandé par le Pape, mais c'était une
victoire à la Pyrrhus. Aux observations et aux reproches
que lui avait faits son général pendant son séjour à
Rome, il sentait très bien que la corde était aussi tendue
que possible et qu'un rien pouvait la rompre. Mais il
était dans une voie où les événements qui se précipi-
laient lui disaient d'aller en avant, quand la prudence
lui commandait, sinon de revenir sur ses pas, tout au
moins de demeurer dans l'expectative. Il faut dire aussi
LE P. HYACINTHE AU VATICAN 75
(jue le parti de l'Univers ne perdait pas une occasion de
l'exciter pour le faire sortir de sa réserve. Ainsi, à peine
était-il rentré à Paris, que Louis Veuillot donnait de
son entrevue avec le pape un compte rendu aussi faux
que désobligeant — ce qui lui mettait encore une fois la
plume à la main — et voici la note que l'Osservalore
romano, feuille semi-officielle, publiait quelques jours
après sous la forme d'une communication :
« De Passy, lieu voisin de Paris, et renommé pour ses
maisons de santé, dans lesquelles les maladies mentales sont
traitées avec succès, un religieux français, carme déchaussé,
écrit à un journal catholique {V Univers), à la date du 8
juin, une lettre dont le contenu n'est pas entièrement
conforme à la vérité. »
Impossible de pousser plus loin l'injure. Le P. Hya-
cinthe eut le bon esprit de ne pas y répondre, mais,
ayant été invité sur ces entrefaites à prendre la parole
au Congrès de la Paix, il en profita pour séparer une
fois de plus sa cause des « sectaires de tous les temps »
dont l'évangile est « étroit comme leur esprit et comme
leur cœur », et il termina son discours par ces mots qui
le lendemain soulevèrent une véritable tempête : « C'est
un fait éclatant qu'il n'y a de place au soleil du monde
civilisé que pour ces trois sociétés religieuses : le
catholicisme, le protestantisme et le judaïsme ! » Cette
constatation n'avait rien que d'orthodoxe, et le P. Hya-
cinthe en la faisant proclamait tout bonnement une
vérité selon la Bible, mais V Univers avait trouvé le
76 LES DEUNIERS JANSENISTES
moyen de falsifier ses paroles' et lui avait fait dire qu'il y
avait trois religions légalement acceptables aux yeux de
Dieu, ou du moins trois religions généralement dignes
d'être enseignées aux hommes.
Il n'en fallut pas davantage pour que son général lui
écrivît la lettre suivante :
M Rome, le 2 juillet 1869.
« Mon Révérend Père Hyacinthe, déflniteur,
« J'ai lu avec une bien grande peine le récit que plusieurs
journaux de Paris ont publié de votre discours au Congrès
de la Paix. On vous y attribue des propositions extrêmement
* « ... Je ne m'étonne nullement des attaques dont votre dis-
cours a été l'objet, lui écrivait de Carlsbad madame la marquise
Ve Forbin d'Oppède ; c'était inévitable. L'issue de votre voyage à
Rome, l'attitude que vous avez prise, renvoyant la calomnie à ses
auteurs, a dû exaspérer ceux-ci et les pousser aux dernières
extrémités. Rien de surprenant donc à ce qu'ils aient essayé de
défigurer votre pensée et qu'ils aient été chercher pour s'en faire
une arme contre vous je ne sais quelle grossière équivoque de I'Oa-
servatore romano ; tout cela ne me paraît pas de grande consé-
quence, et les injures parties d'un tel fond ne me sembleraient pas
dignes de vous causer un moment" de tristesse, si elles n'étaient
un fâcheux symptôme de létat des esprits, surtout si je n'en
redoutais le contre-coup sur votre santé ébranlée et si je ne crai-
gnais qu'elles pussent ajouter quelque chose à vos préoccupations .
Vous voici, très jeune encore, placé bien haut pour y être un
signe de contradiction, livré à d'infâmes sectaires par ceux-là
même qui devaient vous soutenir et dont vous servez la foi, ne
pouvant prononcer une parole sans soulever des tempêtes et
voyant votre action entravée par ceux même qui font profession
de tendre au même but, et, ce qui est plus douloureux encore,
témoin de l'impopularité toujours croissante du catholicisme,
sans pouvoir faire et dire ce qui le réconcilierait avec le monde
moderne .
« Ce sont là de grandes épreuves, des épreuves comme Dieu en
a envoyé à ses saints . . » [Lettre ms )
I.E CONGKÈS Di: LA l'AlX 77
hardies, en opposition avec la doctrine catholique, et mùme
il y a quelques propositions formellement hérétiques. Ma
conscience est extrêmement alarmée, et je ne peux sup-
porter qu'un de mes religieux continue d'être accablé sous
le poids de si graves imputations.
« Donc, ou vous avez prononcé de pareilles propositions
ou non ; si vous les avez prononcées, j'exige de vous une
rétractation publique et formelle par la voie des journaux ;
si vous ne les avez pas prononcées, j'exige de vous une pro-
testation publique et formelle par les journaux. Répondez-
moi au plus tôt svir le parti que vous prenez là-dessus.
« Je suis de V. R, (votre révérence),
« Le très humble serviteur en J.-C.
« Fr. Dominique de Saint- Joseph,
« Préposé général. »
Cette lettre était maladroite, et avait lieu d'étonner de
la part d'un homme au courant des principes dd la
hiérarchie catholique. D'après ces principes, le P.
Hyacinthe relevait de l'ordinaire de l'archevêque de
Paris, en qualité de prédicateur de Notre-Dame, et
c'était à lui et non aux journaux qu'il devait compte de
ce qu'il enseignait. Comment se faisait-il que Rome,
dont on connaît le peu de sympathie pour la presse en
général, se renseignait cette fois auprès des journaux
et poussait le P. Hyacinthe à leur confier sa rétractation
ou sa protestation publique ? Je sais bien qu'elle n'avait
pas l'archevêque en odeur de sainteté depuis qu'il avait
eu la prétention, justifiée d'ailleurs, de placer les Jésuites
sous le joug de l'Ordinaire, mais ce n'était pas une
raison pour ne pas lui faire part de l'émotion et des
78 LES DERNIERS JANSÉNISTES
craintes que lui causait le ministère du P. Hyacinthe.
Aussi l'illustre carme s'empressa- t-il de rappeler son
général au respect de la discipline, ajoutant que la
protestation la plus efficace et en même temps la plus
compatible avec sa dignité, serait la publication inté-
grale de son discours qu'il aurait l'honneur de lui
adresser.
La réponse du P. Hyacinthe était datée du 9 juillet.
Le 22 du même mois, le supérieur général des carmes
lui accusaft réception de son discours, dans une longue
lettre où, après avoir passé en revue tous les sujets de
plainte que lui avaient donnés ses prédications et sa
conduite, il lui intimait l'ordre « de ne plus faire impri-
mer soit lettres^ soit discours, de ne plus prendre la
parole en dehors des églises, de ne plus paraître dans
les Chambres et de ne plus intervenir à la Ligue de la
paix, comme à toute réunion qui n'aurait pas un but
exclusivement catholique et religieux ».
Il terminait par ces mots qui devaient se vérifier
quelques mois plus tard : « Maintenant, laissez-moi
vous parler à cœur ouvert, comme un père à son fils. Je
vous vois lancé dans une voie extrêmement dangereuse,
qui, malgré vos intentions présentes, pourrait vous
conduire là où vous seriez aujourd'hui désolé d'arriver, »
Ces dernières paroles durent frapper douloureuse-
ment le P. Hyacinthe, car elles confirmaient, à l'insu
de son général, l'espèce de prédiction que lui avait
faite quelque temps avant madame Meriman. Un jour
qu'il la pressait d'embrasser la religion catholique, elle
LE MANIFESTE DU P. HYACINTHE 79
lui dit d'un air inspiré : « Ne vous inquiétez pas, mon
Père, j'entrerai à l'heure de Dieu dans l'Église calholî-
quc romaine, et qui sait ? peut-être qu'alors vous n'y
serez plus ! . . . »
Le 6 août, il écrivait au général de son Ordre qu'avant
de lui répondre il avait besoin de se recueillir devant
sa conscience et devant Dieu, et le 20 septembre —
un an jour pour jour avant l'entrée des Italiens à Rome
— il quittait son couvent et l'habit du Carmel'.
Voici la lettre fameuse par laquelle il annonça sa
détermination :
Au R. P. Général des Carmes déchaussés à Rome.
« Mon tuks Révérend Père,
« Depuis cinq années que dure mon ministère à Notre-
Dame de Paris, et malgré les attaques ouvertes et les déla-
tions cachées dont j'ai été l'objet, votre estime et votre
confiance ne m'ont pas fait un seul instant défaut. J'en
conserve de nombreux témoignages écrits de votre main,
et qui s'adressent à mes prédications autant qu'à ma per-
sonne. Quoi qu'il arrive, j'en garderai un souvenir recon-
naissant.
« Aujourd'hui, cependant, par un brusque changement,
dont je ne cherche pas la cause dans votre cœur, mais
dans les menées d'un parti tout-puissant à Rome, vous
accusez ce que vous encouragiez, vous blâmez ce que vous
approuviez, et vous exigez que je parle un langage ou que
* « Cet habit dont il s'était fait une parure au lieu de s'en faire
une armure », suivant l'expression de Louis \eu\l\ot (l'Unii-ers
du 3 2 septembre 1869).
80 LES DERNIERS JANSÉNISTES
je garde un silence qui ne seraient plus l'entière et loyale
expression de ma conscience.
« Je n'hésite pas un instant, avec une parole faussée par
un mot d'ordre ou mutilée par des réticences, je ne saurais
remonter dans la chaire de Notre-Dame. J'en exprime mes
regrets à l'intelligent et courageux archevêque qui me l'a
ouverte et m'y a maintenu contre le mauvais vouloir des
hommes dont je parlais tout à l'heure. J'en exprime mes
regrets à l'imposant auditoire qui m'y environnait de son
attention, de ses sympathies, j'allais presque dire de son
amitié. Je ne serais digne ni de l'auditoire, ni de l'évéque,
ni de ma conscience, ni de Dieu, si je pouvais consentir à
jouer devant eux un pai'eil rôle I
« Je m'éloigne en même temps du couvent que j'habite,
et qui, dans les circonstances nouvelles qui me sont faites,
se change pour moi en une prison de l'âme. En agissant
ainsi, je ne suis pas infidèle à mes vœux : j'ai promis l'obéis-
sance monastique, mais dans les limites de l'honnêteté
de ma conscience, de la dignité de ma personne et de
mon ministère. Je l'ai promise sous le bénéfice de celte
loi supérieure de justice et de royale liberté, qui est, selon
l'apôtre saint Jacques, la loi propre du chrétien. C'est la
pratique plus parfaite de cette liberté sainte que je suis
venu demander au cloître, voici plus de dix années, dans
l'élan d'un enthousiasme pur de tout calcul humain, je n'ose
pas ajouter, dégagé de toute illusion de jeunesse. Si, en
échange de mes sacrifices, on m'offre aujourd'hui des
chaînes, je n'ai pas seulement le droit, j'ai le devoir de
les rejeter.
« L'heure présente est solennelle. L'Église traverse l'une
des crises les plus violentes, les plus obscures et les plus
décisives de son existence ici-bas. Pour la première fois
depuis trois cents ans, un concile œcuménique est non-
seulement convoqué, mais déclaré nécessaire : ce sont les
LE MANIFESTE DU P. HYACINTHE 81
expressions du Saint-Père. Ce n'est pas dans un pareil
moment qu'un prédicateur de l'Évangile, fùt-il le dernier
de tous, peut consentir à se taire, comme ces chiens muets
d'Israël, gardiens infidèles, à qui le Prophète reproche de
ne pouvoir point aboyer : Canes muti, non valentes lalrare.
Les Saints ne se sont jamais tus. Je ne suis pas l'un d'eux,
mais toutefois je me sais de leur race, — Filii sanctorum
sumiis, — et j'ai toujours ambitionne de mettre mes pas,
mes larmes et, s'il le fallait, mon sang dans les traces où
ils ont laissé les leurs.
« J'élève donc, devant le Saint-Père et devant le Concile,
ma protestation de chrétien et de prêtre contre ces doctri-
nes et ces pratiques qui se nomment romaines, mais qui ne
sont pas chrétiennes, et qui, dans leurs envahissements,
toujours plus audacieux et plus funestes, tendent à changer
la constitution de l'Église, le fond comme la forme de
son enseignement, et jusqu'à l'esprit de sa piété. Je pro-
teste contre le divorce impie autant qu'insensé qu'on
s'efforce d'accomplir entre l'Église, qui est notre mère selon
l'éternité, et la société du dix-neuvième siècle, dont nous
sommes les fils selon le temps et envers qui nous avons
aussi des devoirs et des tendresses. Je proteste contre cet'.e
opposition plus radicale et plus effrayante encore avec la
nature humaine, atteinte et révoltée par ces faux docteurs
dans ses aspirations les plus indestructibles et les plus
saintes. Je proteste par-dessus tout contre la perversion
sacrilège de l'Évangile du Fils de Dieu lui-même, dont
l'esprit et la lettre sont également foulés aux pieds par le
pharisaïsme de la loi nouvelle.
•• Ma conviction la plus profonde est que, si la France en
particulier, et les races latines en général, sont livrées à
l'anarchie sociale, morale et religieuse, la cause principale
en est, non pas sans doute dans le catholicisme lui-même,
mais dans la manière dont le catholicisme est depuis long-
temps compris et pratiqué
82 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« J'en appelle au Concile qui va se réunir pour chercher
des remèdes à l'excès de nos maux et pour les appliquer
avec autant de force que de douceur. Mais si des craintes,
que je ne veux point partager, venaient à se réaliser, si
l'auguste Assemblée n'avait pas plus de liberté dans ses
délibérations qu'elle n'en a déjà dans sa préparation; si, en
un mot, elle était privée des caractères essentiels à un Con-
cile œcuménique, je crierais vers Dieu et vers les hommes
pour en réclamer un autre, véritablement réuni dans le
Saint-Esprit, non dans l'esprit des partis, représentant
réellement l'Église universelle, non le silence des uns et
l'oppression des autres, o Je souffre cruellement à cause de
la souffrance de la fille de mon peuple, je pousse des cris
de douleur et l'épouvante m'a saisi. N'est-il plus de baume
en Galaad, et n'y a-t-il plus là de médecin? Pourquoi donc
n'est elle pas fermée, la blessure de la fille de mon peuple ? »
(Jérémie, VIII.)
« Et enfin, j'en appelle à votre tribunal, ô Seigneur
Jésus ! Ad taam. Domine Jesa, tribunal appello C'est en votre
présence que j'écris ces lignes : c'est à vos pieds, après avoir
beaucoup prié, beaucoup réfléchi, beaucoup souffert, beau-
coup attendu, c'est à vos pieds que je les signe. J'en ai la
confiance, si les hommes les condamnent sur la terre, vous
les approuverez dans le ciel. Cela me suffit pour vivre et
pour mourir.
« Fr. Hyacinthe,
« Supérieur des Carmes déchaussés de Paris, deuxième défi-
niieur de l'Ordre dans la province d'Avignon. »
« Paris- Passy, le 20 septembre 1869. »
Cette protestation, qui semblait un écho des Paroles
d'un Croyant, produisit dans le monde catholique une
émotion mêlée de stupeur. Personne ne s'y attendait
LA MARQUISE DE FORBIN DOPPÈDE 83
dans l'un ou dans l'autre camp, à l'exception peut-être
de la marquise de Forbin d'Oppède* avec qui il était en
relations suivies depuis quelques années. Madame de
Forbin d'Oppède, née Roselyne de Villeneuve-Barge-
mont et arrière-petite -fille du président de Brosses, était
entrée par son mariage dans une vieille famille jansé-
niste de Provence dont elle avait repris les fortes tra-
ditions*. C'était une petite femme d'un esprit très vif et
à la fois très réfléchi, avec quelque chose d'un peu arrêté
* Née à Vesoul en 1822, morte au château de Saint-Marcel
(Provence) en i88!i.
' M. de Forbin d'Oppède était de la famille de cet abbé Forbin
d'Oppède, fils et petit-fils de deux premiers présidents au Parlement
de Provence, qui, à làgc de 4o ans, pourvu de quantité do béné-
fices et de dignités ecclésiastiques et sur le point d'être nommé
évèque, renonça à tout et vint se mettre, vers 1705, sous la direc-
tion du P. Marrot « dans le désert de Notre-Dame-des-Anges ».
Cet antique pèlerinage de la Vierge, situé non loin de Marseille,
servait ordinairement do retraite aux Oratoriens âgés de la Pro-
vence, lorsque le P. Marrot entreprit d'y organiser une sorte de
Port-Royal où les ecclésiastiques et les fidèles do l'un et l'autre
sexe pourraient venir se retremper dans la solitude. Sa réputation
universelle de sainteté y attira bientôt un grand nombre de
pénitents dont Joseph Gaillard, un des plus célèbres avocats d'Aix
et frère du P. Honoré Gaillard, jésuite, prédicateur du roy, le
comte de Grignon, lieutenant général de la province, le vicomte
de l'Escouet, ancien colonel du régiment de Bretagne, Paul
Dusson de la Quère, capitaine de galères et commandant du port
de Marseille, le pieux abbé de Beaulieu, fondateur de l'hôpital des
convalescents de Marseille, Honoré de Coriolis, La Bastide, frère du
président de la Chambre des Comptes et aides de Provence,
madame de Lastours et sa fille, et enfin l'abbé Forbin d'Oppède
qui, après avoir vécu quelque temps à Notre-Dame des-Anges, alla
sur le conseil du P. Marrot s'ensevelir dans la Trappe de Sept-
Fonds. (V^oir à ce sujet la notice biographique et bibliographique
du P. Bougerel, publiée en 1882 dans la petite bibliothèque ora-
torienne.)
84 LES DERNIERS JANSÉNISTES
dans sa manière d'être. On pouvait lui appliquer ce
qu'elle disait de la duchesse de Liancourt dans son
introduction au Règlement de la duchesse à la princesse
de Marsillac, réédité par elle en 1881 : « Elle avait
pris surtout de Port-Royal ce qu'il avait d'incontestable-
ment bon, savoir sa pratique virile de la morale évan-
gélique. » Amie de Montalembert et de Ms"" Dupanloup,
elle s'était adonnée de bonne heure à l'étude de l'histoire
religieuse et connaissait le seizième siècle sur le bout
du doigt. C'est ainsi qu'après avoir écrit presque entiè-
rement la vie de Sixte V, elle avait entrepris, sur les
conseils de l'évêque d'Orléans^ une histoire du Concile
de Trente dont elle publia le premier tome, sous le
pseudonyme de L. Maynier, pour le retirer à peine mis
en vente*. Ce premier volume est tout à fait remar-
quable. Il s'ouvre sur une introduction qui n'a pas
moins de 162 pages et où je relève ces lignes qui, dans
l'esprit de la marquise, s'appliquaient évidemment
aussi bien aux circonstances actuelles qu'à celles qui
déterminèrent la réunion du Concile de Trente : « Le
pharisaïsme faussait la conscience en substituant des
actes purement matériels et parfois superstitieux à
l'adoration en esprit et en vérité que Dieu exige de
nous. Beaucoup de chrétiens en étaient arrivés à
' Ce volume parut en 1874 à la librairie académique Didier sous
le titre de : Etude historique sur le Concile de Trente, i" partie
(1545-1562). Il est divisé en quatre chapitres: 1° Ouverture du
Concile; i" Réformes et discordes ; 3" Translation du Concile
à Bologne : k" Jules III et retour du Concile à Trente.
LA MAHQUISE DE FORBIN D'OPPÊDE 80
aUendre leur salut non de l'accomplissement scru-
puleux de leurs devoirs et d'efforts généreux imprimés
et soutenus par la grâce divine, mais de pratiques
extérieures. Une dévotion puérile avait pris chez les
moins croyants, mais grossiers et ignorants, la place
de la vraie piété, et il semblait trop souvent qu'on pût
acheter dans les pénitenciers, parmi les dispenses dont
ils étaient si prodigues, celle d'oublier le Décalogue. »
Mêlée d'une façon très active au mouvement du
catholicisme-libéral, ^la marquise partageait les espé-
rances de ses amis, sans épouser toutes leurs querelles.
En religion comme en politique, elle était plus large,
plus indépendante et, pourquoi ne pas le dire ? plus
juste et plus clairvoyante qu'eux. En un mot, elle
était plus près de Më"" Darboy que de Montalembert.
Elle faisait volontiers son deuil du pouvoir temporel du
Pape' et tenait moins à démolir le régime impérial qu'à
' Dans une lettre datée de 18118, elle disait : « Je suis très
frappée de l'idée que la plupart des griefs contre le gouvernement
actuel de l'Église tiennent à ce fait que l'Église romaine a seule,
au milieu du monde moderne, conservé des institutions et l'esprit
de Vaiicien régime. L'ancien régime avait du bon, alors qu'il
était en rapport avec l'état des esprits, et surtout lorsqu'il n'avait
pas encore, en vieillissant, contracté une foule de mauvaises
habitudes ; il est de l'essence des abus d'aller toujours en gran-
dissant et des mauvaises institutions de devenir toujours plus
mauvaises et de s'exagérer avec le temps. Je ne saurais mieux
comparer la conduite de certaines gens qu'à celles d'institutions
qui s'obstineraient à coucher un homme fait dans le berceau où
s'est reposée son enfance. Le berceau est une bonne chose en soi,
il a même été, dans un temps, la meilleure chose, mais à présent
que l'enfant a grandi, il faut mettre respectueusement au garde-
meuble cette vieillerie et chercher autre chose. Le gouvernement
86 LES DERNIERS JANSÉiMSTES
le réformer, à l'améliorer \ C'est par Montalembert
qu'elle avait connu le P, Hyacinthe. Dès sa première
visite au couvent de Passy, elle s'était sentie attirée
vers lui par une douce confiance, et cette impression
avait été confirmée et accrue par les quelques moments
temporel, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, ne me parait pas
destiné à durer longtemps, et sa chute entraînera une transfor-
mation inévitable qu'il faut préparer et dont vous êtes appelé,
mon Père, à être un des ouvriers ; vous êtes assez je'ine pour
saluer la Jérusalem nouvelle. »
Dans une autre de la même année • « Je ne sais si ce
rêve ne serait p:is condamné par le Syllabus, mais l'étude de
l'histoire, qui est ma principale distraction, non de l'histoire con-
venue, arrangée, qu'on enseigne d'ordinaire, mais de l'histoire
dans toute sa brutalité, m'empêche d'accorder un regret à la
perte des anciens États de l'Église, et autant il me paraît nécessaire
que le pape soit chez lui, à Rome, et qu'il y demeure le maître
absolu, autant j'ai la confiance que son indépendance peut se
constituer dans la société moderne sur des bases meilleures et plus
solides que celles que lui avaient données le moyen âge. »
Dans une autre, datée du i*»" octobre 1870 : « ... Voici la ques-
tion romaine en voie de solution ; c'est déjà quelque chose que
d'être délivrée du pouvoir temporel. »
Dans une dernière, datée du A février 1871 : « Je ne dirais pas
comme vous que Rome est délivrée ; je dirais plutôt que c'est
i'Eglise qui est délivrée de Rome, de ce poids d'une couronne
temporelle qui l'écrasait et arrêtait sa marche dans le monde des
esprits, et que l'Église gagne beaucoup plus encore que les
Romains à cette séparation définitive. » (Lettres mss.)
* « Pour moi, écrivait-elle, qui appartiens au passé par tra-
dition et qui aime certaines choses dans ce passé dont la liberté
n'était pas si absente qu'on l'avait cru, j'éprouve souvent le senti-
ment pénible de celui qui verrait démolir pièce à pièce le vieux
toit de ses pères pour bâtir un édifice nouveau et qui, tout
en approuvant la reconstruction dans ce qu'elle a de plus
large, de plus accessible à tous, donnerait un regret aux vieilles
pierres qui ont abrité tant de générations. Je trouve heureux ceux
qui, comme le P. Lacordoire, sans liens avec ce qui est condamné
LA MARQUISE DE FORBIN D'OPPÈDE 87
qu'il lui avait donnés à son château de Saint-Marcel.
« Il me semble, lui écrivait-elle, que vous êtes déjà
pour moi un ancien ami et non une relation nouvelle,
et que ces heures que vous avez passées sous mon toit,
votre messe dans la chapelle, ont tout de suite et de
prime abord formé de ces liens solides qui ne se
brisent qu'avec la vie. »
De ce jour elîe lui voua l'amitié la plus éclairée et la
plus fidèle. Elle entretint avec lui une correspondance
dont on peut juger de l'effusion et du haut intérêt par
les nombreux fragments que j'en donne ici. Elle s'attacha
à lui comme madame Swetchine s'était attachée au
P. Lacordaire, mais, soit qu'elle ne fût pas assez
mystique ou que la raison chez elle tînt plus de place
que le sentiment, elle n'exerça jamais sur l'esprit du
carme déchaussé l'empire que madame Swetchine
exerçait sur l'esprit du dominicain. Elle fut sa confi-
dente, son appui, sa consolatrice, mais elle ne fut
à périr , peuvent aller au-devant du monde nouveau sans exciter
sa défiance et entreprendre la grande œuvre de christianiser
a démocratie. Il me semble que je sens si bien que les vieilles
choses ont fait leur temps, que tout en ayant le plus profond
dégoût pour le gouvernement actuel de la France, si corrupteur
et si antilibéral, j'aimerais mieux, si j'avais le pouvoir de boule-
verser la France pendant une heure, améliorer le régime impérial
(jue de le détruire ; je ne voudrais point — et c'est peut-être en cela
que je m'écarte un peu de mes amis — renverser l'homme qui
règne sur nous, quels que soient ses torts, d'abord parce que les
révolutions sont toujours désastreuses et ensuite parce que je crois
qu'il vaudrait mieux forcer le chef de la démocratie à devenir
libéral que de chercher à faire accei)ter à la démocratie des hom-
mes dont elle se défiera toujours, quelque libéraux qu'ils soient, t
(Lettre ms,)
88 LES DERNIERS JANSÉNISTES
jamais à proprement parler son Égérie, quoiqu'elle
fut très digne de l'être. Elle avait rêvé, en 1868, de le
mettre à la tête d'une Sainte-Ligue dont l'idée avait
traversé l'esprit du P. Gratry, alors que la petite
chapelle de l'Oratoire réunissait chaque dimanche au
pied de sa chaire des âmes de bonne volonté. « Cette
association, lui disait-elle, s'approprierait cette magni-
fique devise : Dieu est esprit, et il faut que ceux qui
l'adorent le fassent en esprit et en vérité et elle aurait
sur sa bannière la pauvre femme de Samarie, écoutant
la parole du Christ. Vous en seriez le chef et la vie ;
vous prêcheriez l'Évangile dont on ne parle plus dans
nos églises, et avec lequel on croit se mettre en règle
lorsqu'on lui a emprunté un texte ; vous apprendriez
aux chrétiens ce que c'est que le christianisme vrai, et
à ceux qui ne le sont pas, que ce qu'ils attaquent est le
masque du christianisme, le travestissement que lui
ont fait subir de soi-disant disciples, et qu'ils ne con-
naissaient pas la reUgion chrétienne. Puis, de ce grain
de sénevé pourrait sortir un grand arbre, à l'ombre
duquel les esprits fatigués de notre temps viendraient
se réunir et s'asseoir, et l'œuvre de la Réforme — cette
œuvre qu'il faut recommencer et poursuivre toujours,
que toutes les générations, tous les peuples et tous les
temps sont tenus d'opérer sous peine de périr, comme
le laboureur est tenu à cultiver son champ chaque
année sous peine de le voir encombré d'herbes para-
sites — cette grande œuvre de la Réforme aurait fait
un pas . »
LA MARQUISE DE FORBIN D'OPPÈDE 89
Mais les événements ne lui donnèrent pas le temps
de réaliser son rêve, et c'est en dehors de l'Kglise
catholique-romaine ([ue le P. Hyacinthe devait pour-
suivre l'œuvre de la Réforme à laquelle elle le conviait
avec tant d'éloquence.
Quelques jours avant sa sortie du couvent, elle lui
écrivait l'admirable lettre que voici :
« Mon bien cher Père, il nie semble que j'ai déjà essayé
de vous dire l'autre jour ce que j'avais commence à vous
écrire, et j'ai d'ailleurs cmportô de notre dernière conver-
sation une impression beaucoup plus douce et une sorte
de confiance que les choses n'ii'ont pas jusqu'à l'extrémité.
C'est donc par obéissance que j'en reviens à vous écrire.
« Je crois que vous êtes souffrant et que cet état de
soufTrancc ajoute d'une manière factieuse aux pénibles
impressions du dehors, en les l'cndanl plus vives et plus
profondes ; je crois surtout que vous n'êtes pas où Dieu
veut que vous soyez et que la vie tout exceptionnelle que
vous menez, n'y étant pas appelé, vous met dans un état de
gêne intolérable à la longue. Je crois que pour les esprits
philosoplnques habitués à vivre avec des idées plus qu'avec
des hommes, la vie monastique présente les plus grands
dangers en doublant leur puissance d'abstraction et les met-
tant continuellement aux prises avec l'absolu, tandis qu'ici-
bas tout est relatif et contingent ; le commerce des hom-
mes, le mouvement de la vie, l'action ne faisant plus
contrepoids à la méditation, l'équilibre s'altère. Je pense
donc que vous ne devez pas persévérer dans une voie inu-
tilement douloureuse, et que, malgré les très graves incon-
vénients attachés à un changement de position, il vaut
mieux les braver, puisqu'ils ne sont après tout que secon-
daires, que de s'exposer à se pousser soi-même à bout et à
JANSÉNISTES, T. lU 7
90 LES DEllNIEIlS JANSÉNISTES
venir enfin à rcjcler à la fois ce qui peut être rejeté et ce
qu'il faut garder. Je suis persuadée que si vous étiez délivré
d'un joug, léger pour ceux qui ont la vocation, écrasant
pour ceux qui le portent seuls, puisqu'ils ne sont pas sou-
tenus par une grâce providentielle tout exceptionnelle, bien
des choses s'adouciraient.
« Maintenant, mon bien cher Père, que vous dirai-je !
Je n'ai pas la prétention de faire avec vous de la théologie,
je ne puis vous dire que ce que je sens. Je partage d'ail-
leurs entièrement, vous le savez, votre manière de voir sur
les misères actuelles de notre Église, et sur les nécessités
d'une transformation radicale, mais où serait le mérite de
notre foi si elle ne nous amenait pas à reconnaître ce
qu'il y a do divin dans l'infirmité humaine ; l'honneur du
bon larron n'est-ce pas d'avoir reconnu et adoré un Père
sous une forme humaine défigurée par la souffrance et
couverte de plaies hideuses, et nous, enfants de l'Église
romaine, renierons-nous notre mère parce quelle est
défigurée par les fautes de ses ministres ? Jésus-Christ
était- il moins Dieu, lorsqu'il était couvert des crachats des
soldats ? Je crois que la soumission dans une certaine
mesure, la mesure que comporte l'honneur, le sentiment
de ce que tout homme se doit à soi-même et de ce qu'il
doit à la vérité, est féconde, que la séparation est stérile.
La séparation , c'est le procédé révolutionnaire, qui n'a-
boutit à rien, pas plus en religion qu'en politique. Pour
réformer l'Église, pour y exercer une action efficace, pour
apporter sa pierre à l'édifice de l'avenir, pour opérer en
un mot le bien que vous avez en vue, il faut être dans
l'Église ; pour que la jevine pousse verdisse et devienne un
arbre, il faut qu'elle tienne à la racine ; si elle en est
violemment séparée, elle se dessèche et ne produit ni
fleurs ni fruits.
« Je ne compare point assurément : l'abbé de Lamennais
LA MARQUISE DE FORBIN D'OPPÈDE 91
avait tort et vous avez raison. Tl en avait d'ailleurs librement
et de propos délibéré appelé .'lu jugement de Rome, mais
lui aussi a été durement traité, et ceux qui ont vu les cho-
ses de près ont pu dans le moment croire qu'il avait
le droit de faire ce qu'il a fait. Cependant, qu'a produit sa
.séparation ? Le néant ! Cet homme, ce clief d'école dont les
idées sur quelques points n'avaient que le tort de devancer
son temps, a été condamné à l'impuissance et s'est éteint
dans le vide. Combien a été féconde, au contraire, la
soumission du P. Lacordairc ! On peut contester l'opportu-
nité de sa tentative pour rétablir, sur un sol qui n'est plus
fait pour les porter, des congrégations religieuses ; on
ne saurait nier son heureuse et immense influence sur la
jeunesse de son temps 11 a commencé la réconciliation du
monde moderne avec le catholicisme, et si les circons-
tances filiales semblent pour le moment retarder l'accom-
plissement de son œuvre, elle n'en subsistera pas moins.
Le V. Lacordaire a travaillé à ensemencer le champ, s'il ne
lui a pas été donné de recueillir la moisson, n'est-ce point
parce qu'ici-bas celui qui sème est rarement appelé à
recueillir, et n'est-ce pas vous qui êtes destiné à terminer
l'œuvre, à faire mûrir les gerbes ?
Souffrir pour ceux-là même qui devraient être nos
frères et nos pères, souffrir pour la vérité et la justice, c'est
la plus douce des épreuves, celle que Dieu réserve aux
âmes privilégiées, à celles qu'il sait assez fortes pour y résis-
ter avec sa grâce ; c'est pour ceux qui ont été martyrisés
de la sorte qu'il a été dit : « Bienheureux ceux quisouffrent
pour la justice ! »
€ Je crois que sans rien rétracter, parce qu'il n'y a pas
matière à rétractation, sans rien désavouer, puisqu'il n'y a
rien à désavouer, vous pouvez devenir, avec toute l'autorité
de votre caractère sacerdotal, libre de toute solidarité avec
une congrégation religieuse, et n'ayant plus à compter
9 2 LES DERNIERS JANSÉNISTES
qu'avec votre conscience et Tavitorité épiscopale. Il me
semble que je vous vois, dans une petite chambre de mon
quartier, écrivant, car il faut faire des livres, la parole ne
suffit pas, prêchant , dirigeant, ramenant à l'unité extérieure
les âmes qui appartiennent déjà par le fond à l'unité ;
arrachant les âmes catholiques à leur sommeil et les tirant
de l'ombre de la mort pour les faire s'épanouir au soleil de
la vérité ; opérant dans la piété une réforme urgente, rap-
prochant CG qui n'est séparé qu'en apparence, enseignant
le christianisme des premiers temps et des derniers, le
christianisme des Apôtres qui est celui auquel nous aspirons
et dont nous avons besoin, à ceux qui ne connaissent que
le catholicisme de l'ancien régime, accomplissant en un
mot la plus belle mission qui peut être donnée à un homme
ici-bas, et faisant la tâche d'un fidèle secrétaire du Père
céleste, d'un fidèle ami de l'humanité.
« Pardonnez-moi, mon Père, d'exprimer si mal ce qu'il me
semble que je sens bien profondément; je ne saurais envisa-
ger les choses autrement devant Dieu, et lui qui voit au
fond des cœurs, sait combien je lui demande d'être votre
conseil et votre appui. Tout ce que je puis faire, c'est de
vous réi^élcr que, quoi qu'il arrive, je vous resterai profon-
dément et respectueusement attachée en ce monde et dans
l'autre. ' »
Ainsi, la marquise de Forbin d'Oppède avait été mise
par le P. Hyacinthe dans le secret de ses luîtes inté-
rieures et lui avait donné le conseil de se faire séculari-
ser. Sa brusque sortie du couvent ne lui causa donc
qu'une demi-surprise"-. Il n'en fut pas de même pour
" Lettre rass.
2 « Mon bien cher Père, lui écrivait-elle du château de Saint-
Marcel à la date du 2 3 septembre, je vous écris sous le coup
d'une émotion trop vive pour le faire longuement. La Gazette
APRÈS LA SORTIE DU COUVENT 91)
les catholiques-libéraux, ses amis, qu'elle foudroya
littéralement. Si l'on s'en rapporte à la lettre de blâme
que l'évêque d'Orléans lui adressa cinq jours après et
dans laquelle la marquise disait qu'il avait parlé pour
Rome, M8' Dupanloup aurait appris le soir même ce
que le P. Hyacinthe était sur le point de faire, et,
pour lui éviter à tout prix ce qui devait être pour
lui « une si grande faute et un si grand malheur, en
même temps qu'une profonde tristesse pour l'Église »,
il aurait fait partir de nuit un de ses anciens condis-
ciples' pour l'arrêter, s'il était possible. « Mais il était
trop tard, le scandale était consommé » , la lettre
avait paru dans le Temps, et la presse entière s'apprê-
tait à la reproduire.
D'ailleurs^ fùt-il arrivé à temps , cet ami n'aurait
rien empêché. Le P. Hyacinthe est de ces natures hési-
tantes et absolues qui sont longues à prendre un parti,
mais qu'aucune considération n'arrête une fois qu'elles
de France m'apporte aujourd'hui votre lettre. Elle est très
belle, très éloquente, très touchante ; on ne saurait la lire sans
que les yeux se remplissent de larmes. Je ne l'approuve ni ne la
condamne, l'avenir seul lui donnera sa signification. Qui pour-
rait vous blâmer d'avoir osé dire tout haut ce que beaucoup
pensent tout bas, d'avoir parlé aux chrétiens, déshabitués do
l'entendre, le langage de la vérité, si vous n'allez pas plus loin ?
Mais si cette lettre était un premier pas dans la voie par où l'on
sort de l'Église, je ne vous en serais pas moins attachée, mais je
serais désolée. J'ai un besoin extrême de vous voir ; si j'étais
libre, je serais déjà à Paris, mais tout me retient ici. Dès que
vous le pourrez, écrivez-moi deux lignes seulement pour me dire
comment vous entendez régler votre vie. » (Lettre ms.)
♦ M. Lagraiige, alors vicaire général de l'évêque d'Orléans,
aujourd'hui évèque de Chartres.
94 LES DERNIEIIS JANSÉNISTES
l'ont pris. Il n'avait consulté personne pour quitter son
couvent, pas même ce « courageux archevêque » qui
lui avait ouvert la chaire de Notre-Dame et l'y avait
« maintenu contre le mauvais vouloir » des ultramon-
tains ; pas même ce généreux Montalembert qui l'ai-
mait comme a le fils chéri de son àme » et qui, le len-
demain, dans une lettre admirable et toute pleine de
(( la colère de l'amour », lui reprocha si durement de
n'avoir pas daigné discuter avec lui les termes du
« congé injurieux et calomnieux » qu'il venait de
signifier à l'Église. Il a toujours fait ainsi. Quand il
épousa madame Meriman, il prit conseil de quelques
personnes catholiques et protestantes qu'il savait lui
être absolument dévouées, mais il ne tintaucun compte
de leurs observations qui contrariaient ses desseins.
« C'est un suicide moral' , » lui écrivait la marquise
de Forbin d'Oppède. « C'est l'acte le plus important
de ma vie », lui répondit-il. Un peu plus tard, quand
il donna sa démission de curé de Genève, il n'écouta
que le cri de sa conscience. Depuis quelque temps,
le Grand Conseil avait imprimé au mouvement vieux-
catholique une direction qui froissait ses sentiments
politiques et religieux. 11 se retira à la Grande-Char-
treuse, et, après s'être recueilli plusieurs jours dans
' 11 faut dire à, son honneur qu'il a toujours fait litière de ses
intérêts. En 1869, M. Emile OUivier lui ayant proposé l'archevê-
ché de Lyon, il le refusa. Quelque temps auparavant, Lamartine,
Guizot. Montalembert lui avaient offert un siège à l'Académie
française 11 n'avait qu'à rester dans l'Église pour arriver à tout
ce qvi'il aurait voulu.
LE P. HYACINTHE ET LE JANSÉNISME 95
le silence, il revint à Genève pour se séparer publique-
ment de ceux qu'il avait entraînés dans le schisme.
Monlalembert lui écrivait, après sa sortie du couvent :
« Laissez-inoi vous le dire avec ma liberté ordinaire :
vous êtes très enfant. Vous ne connaissez pas les hom-
mes, ni ce qu'ils sont, ni le peu qu'ils valent. »
C'est peut être à cause de cela que cet enfant terrible
n'en a jamais fait qu'à sa tête.
Quoi qu'il en soit, à dater de sa protestation du 20
septembre, le P. Hyacinthe appartint au parti jansé-
niste ; il renoua la chaîne de l'Appel ; il fut un appelant
et un réappelant dans toute la force du terme, et c'est
aux Pensées de Pascal qu'il avait emprunté les plus
beaux cris de sa lettre : « Les saints ne se sont jamais
tusl Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello\ »
D'ailleurs, il suffisait de l'observer, de le suivre, pour
voir qu'il avait un penchant secret vers le Jansénisme
et qu'il y glissait doucement. Son esprit était trop
nourri des Écritures, il prenait trop de plaisir à leur
interprétation scientifique, il y cherchait avec trop
d'amour « l'idée de Dieu qui se retirait du monde »
pour ne pas y découvrir un jour la vérité dernière. Il
avait déjà un pied dans le parti quand il faisait à Notre-
Dame le procès du pharisaïsme ecclésiastique et qu'il
opposait au sacerdoce du prêtre le sacerdoce universel
du père de famille dans l'enceinte du foyer domestique.
Il s'enfonça jusqu'au cou dans l'ornière du parti quand
* Pensées, t. n, p. hk, éd. Pion.
96 LES DERNIERS JANSÉNISTES
il accepta, après le Concile, les fondions de curé cons-
titutionnel à Genève, et tout récemment encore, en
dépit de son mariage qui l'avait exclu de la commu-
nion janséniste, il se réclamaitde Port-Royal en deman-
dant à l'archevêque d'Utrecht de prendre sa petite
église sous sa juridiction.
Mais n'anticipons pas sur les événements, et revenons
à son manifeste du 20 septembre. Il porta donc un coup
terrible à ses plus chers compagnons de lutte, à M»'
Dupanloup, à Montalembert, à M. Audisio qui, dans
une très belle lettre en date du 4 octobre 1869, lui
disait : « Permettez -moi, mon cher ami, d'offrir pour
texte à vos méditations celte maxime de Leibnitz, dans
son Syslème théologique. Elle est d'un catholique plus
que d'un protestant : Quidvis eniin libentias pati dehe-
mUS, ETIAM CUM MAGNA JACTURA NOSTRA, quaiTl ttb Ecclc-
sia divellamur et schismati causa/n prœbeamus. « Nous
devons souffrir tout, sans exception, plutôt que de nous
séparer de l'Église et de faire un seul pas vers le
schisme. » Cependant tous ne le blâmèrent pas, et
Montalembert lui-même lui écrivait, dans sa fameuse
lettre de la Roche-en-Breny', que, s'il avait su se borner
aux cinq premiers alinéas de son manifeste, il eût
grandi de cent coudées aux yeux du public, tout en
restant irréprochable devant tous ceux d'entre ses amis
qui voulaient rester cathohques. C'est-à-dire qu'il
approuvait sa sortie du couvent. Mais s'il encourut de
' On trouvera cette lettre plus loin.
LETTRE DE M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER 97
ce chef les injures des fanatiques et les reproches des
politiciens, des esprits timorés ou des âmes tendres, il
reçut aussi de toutes parts des témoignages de sympa-
thie et des encouragements précieux. M. Bonjean, pré-
sident de la Cour de cassation, qui devait être fusillé
par les scélérats de la Commune à côté de M»' Darboy,
lui envoya sa carte en y ajoutant ces mots : « Avec l'ex-
pression de mon ardente et respectueuse sympathie
pour son noble courage. Les convictions qu'il vient de
proclamer sont les miennes depuis ma jeunesse, et moi
aussi j'ai subi, pour leur défense, plus d'une injurieuse
attaque, mais il est doux et bon de souffrir pour la
cause du Christ et de la vérité. » (Château d'Orge-
ville, près Pacy-sur-Eure, le 22 septembre 1869.)
De son coté. M. Saint-René Taillandier lui adressait
la lettre suivante :
a Bagnères-de-Luction, 27 septembre 1869.
« Mon RiivÉHEND Père,
« En lisant hier l'admirable lettre que vous venez d'a-
dresser à Rome, je me suis écrié du fond du cœur : v Voilà
donc enfin un vrai fils du Christ! » J'espère que tôt ou
tard la chrétienté répondra à cet appel héroïque. En
attendant, vous aurez bien des insultes à subir, bien des
épreuves ù traverser; c'est pourquoi les chrétiens, dont
vous réjouissez l'âme, vous doivent l'hommage de leur
reconnaissance et l'expression de leurs vœux.
t Vous serez outragé par les pharisiens, par les Veuillot,
par tous les hommes qui, il y a dix-huit siècles, auraient
craché à la face du Sauveur. Ce n'est pas de quoi troubler
une âme telle que la vôtre. La grande, la douloureuse
98 LES DERNIERS JANSÉNISTES
épreuve, ce seront les alarmes des cœurs timides, les
reproches affectueux des âmes tendres qui se méprendront
sur le sens de votre résolution. Voilà si longtemps que le
vieil esprit du Christianisme semble avoir disparu de la
terre ! Parce que vous vous éloignez d'un couvent devenu
la prison de votre âme, on verra en vous un Luther nouveau,
un nouveau Lamennais ! — Quelle erreur ! Lamennais s'éloi-
gnait du christianisme, Luther rompait avec le catholicis-
me ; vous, au contraire, vous avez la sainte ambition de
relever le gi'and catholicisme, défiguré, dénaturé, détruit
par les doctrines des pharisiens.
« Courage, mon Révérend Père, des millions de cœurs
vous attendaient L'humanité ne veut renoncer ni à l'Évan-
gile ni aux principes du monde moderne. Ceux qui ensei-
gnent l'opposition absolue, irréconciliable du christianisme
et de la Révolution, sont les ennemis de Dieu et du genre
humain. Il faut les combattre au même titre ; il faut prou-
ver aux pharisiens comme aux démagogues, aux falsifi-
cateurs de l'Évangile comme aux falsificateurs de l'esprit
de 89, que tout ce que la Révolution a fait de légitime et
de durable est i'appUcation temporelle des principes de
TÉvangile.
«La crise que la chrétienté traverse était peut-être néces-
saire pour fonder le grand « Catholicisme », le catholicisme
universel, dont le monde na encore vu que les commence-
ments, et dont le pharisaïsme jésuitique nous éloignait
chaque jour davantage. Si le Concile qui se prépare assure
le triomphe de ce pharisaïsme, il faudra lui opposer le
Concile de toutes les consciences chrétiennes. Vous avez un
grand rôle à jouer. Que Dieu soit votre guide ! Que Jésus-
Christ soit votre force !
« Permettez-moi de me dire, avec la sympathie la plus
tendre et le respect le plus profond, votre tout dévoué
serviteur. »
LETTRE DE M. SAINT-KENÉ TAILLANDIER 99
Enfin, le docteur Pusey lui écrivait de l'Université
d'Oxford : « G est avec la plus grande admiration et en
même temps avec une certaine sollicitude, que j'ai lu
et relu dans les journaux voire puissante lettre de
protestation. Comme la vieille doctrine de votre grand
Bossuet, ce grand gallicanisme presque anéanti est
dans notre conviction l'unique espoir d'union entre les
églises: nos yeux à nous tous sont tournés vers vous qui
l'avez défendue, croyons-nous, au prix de bien des souf-
frances, contre les idées nouvelles de la curie romaine. »
Quant à M»"" Darboy, dont je n'ai encore rien dit, à
peine avait-il pris connaissance de la lettre du P. Hya-
cinthe, qu'il lui envoyait M8' Thomas, évêque de la
Rochelle, en le priant de venir immédiatement à l'arche-
vcclié. Certes, si quelqu'un avait le droit de se plain-
die de n'avoir pas été consulté dans la circonstance,
c'était surtout lui qui depuis cinq ans avait essuyé
toutes sortes d'attaques à cause de son prédicateur. Il
ne lui fit cependant entendre aucune plainte ; mais
prenant son air ironique, sous lequel il avait coutume
de dissimuler son dépit ou son chagrin, il lui dit affec-
tueusement : « Oh ! moi, mon cher Père, je n'aurais pas
écrit ces choses-là. Celamène au bûcher de Savonarole,
et je suis politique, je ne veux pas y aller. . . »
Hélas ! tout politique qu'il était, cela ne l'empêcha
pas de mourir dans le chemin de ronde de la
Roquette ! . .
CHAPITRE V
Montalembert et la dictature. — Son erreur de quinze
jours. — Il ne peut se résigner au pouvoir absolu —
Comment le définissait Doudan. — Entêté des idées par-
lementaires. - Montalembert et les Jésuites. — Expli-
cation de sa volte-face, — Sa lettre à un avocat. — Le
gallicanisme ressuscité. — La double idolâtrie d'après
M^'' Sibour. — Montalembert et le P. Hyacinthe. — His-
toire de son livre sur V Espagne et la liberté. — Les Jésuites
d'Espagne et les Pères de la Civiltà. — La chute de la
reine Isabelle jugée par la marquise de Forbin d'Oppède.
— L'Espagne, et [a liberté corrigée par M, Guizot et
M^"" Dupanloup. — Les Jansénistes et les Pensées de
Pascal. — Lettre de Montalembert à Arnaud de PAriége,
— la catholique républicain. — Procès fait au P. Hya-
cinthe à propos de l'Espagne et la liberté. — Un mandat
post mortem. — Lettre de Montalembert au P. Hyacinthe
après sa sortie du couvent. — Il lui ouvre sa bourse
comme M*'' Dupanloup avait ouvert la sienne à M. Renan
à sa sortie de Saint-Sulpice. — Le P. Hyacinthe et M. de
Pressensé. — Montalembert et la marqviise de Forbin
d'Oppède le conjurent de garder le silence. — Son dé-
part pour l'Amérique.
MONTALEMBERT 101
Il était du parti de la liberté, le chevalier sans peur
et sans reproche qui porta le nom de Monlalembert.
Sans reproche, hélas ! pas tout à fait, et lui-même
s'est repenti publiquement d'avoir trahi la liberté dans
une heure de méprise ou d'illusion. Que celui qui ne
s'est jamais trompé lui jette la première pierre !
Lorsqu'il prêta la main à l'établissement de la dic-
tature, Monlalembert croyait servir l'Église, car, ainsi
que le vieux Polonais de la confédération de Bar, s'il
aimait la liberté plus que tout au monde, il aimait la
religion catholique plus que la liberté. Encore eut-il
soin de dégager sa responsabilité des événements qui
pouvaient sortir de cette dictature. Il disait dans son dis-
cours sur la dotation du prince-président : «■ Il y a bien
des points sur lesquels je ne suis pas d'accord avec le
président de la République. Je ne suis ni son garant,
ni son ami, ni son conseiller, ni son avocat. Il pourra
me faire regretter le témoignage que je lui rends. . . )>
Et encore dans sa lettre aux catholiques, en date du
12 décembre i85i :
« Je ne prétends pas plus garantir l'avenir que
juger le passé. Voler pour Louis-Napoléon, ce n'est
pas approuver tout ce qu'il a fait, c'est choisir entre lui
et la ruine totale de la France. » . ^^<iai
102 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Il croyait de bonne foi que la dictature sauverait
la France de l'anarchie.
« C'est vrai, a-t-il dit depuis, j'ai commis alors une
grande faute, la plus grande de ma vie. Il m'en coule
peu de l'avouer : il m'en a coûté beaucoup plus de la
commettre. Après mille hésitations et avec mille ré-
serves, j'ai partagé l'illusion de l'immense majorité
des Français. Trompé sur la nature et l'étendue du
danger réel que nous courions alors, j'ai cru à la
nécessité d'un coup d'Etat pour sauver la société et la
liberté qui me semblaient toutes deux menacées par
l'anarchie. Je l'ai cru, et ce que j'ai cru, j'ai eu le tort
de le dire. Sans avoir pris la moindre part au renver-
sement de l'ordre légal ni à la création de ce pouvoir
nouveau, j'ai pensé un moment que l'on pourrait tirer
parti de ce nouveau pouvoir, comme de la République
en i848, pour le bien. Ce tort incontestable, je crois
l'avoir suffisamment expié. Une longue suite de luttes
et de protestations sans relâche, qui n'ont pas toujours
été sans péril, peuvent bien contrebalancer une erreur
de quinze jours . . »
Son illusion, en effet, ne dura pas davantage. Après
avoir refusé le poste de sénateur que lui offrait le
prince-président, il rompit avec l'Élysée, le jour même
où furent rendus les décrets sur les biens de la famille
d'Orléans; il donna sa démission de membre de la
commission consultative; en un mot, dès qu'il eut
reconnu son erreur, il ne voulut pas « devenir le
complice de l'ennemi victorieux. »
MONTALEMBERT 1Ô3
Vainement le duc Pasquier, qui recevait ses confi-
dences, lui prêchait-illa résignation au pouvoir absolu,
« comme une pénitence de nos fautes, de nos sottises,
de nos folies même, pendant le cours de trente-six
années où toute liberté nous a été accordée pour ar-
river, en matière de gouvernement, au bien que nous
n'avons jamais su faire, que nous avons même plus
d'une fois repoussé', » Monlalembert ne pouvait se
résigner à jouer le rôle de comparse après avoir refusé
celui de compère. « Entêté » comme il l'était, des « idées
parlementaires- », le silence de la tribune lui pesait
plus qu'à tout autre, car, ainsi qu'il l'a dit lui-même,
il avait « le tourment de la parole publique ». Il tailla,
sa plume et, pendant toute la durée de l'Empire, il se
tînt debout , ferraillant avec ce glaive improvisé contre
tous les sectaires de « l'alliance du corps de garde et
de la sacristie. »
Doudan disait qu'il avait rempli pendant quarante
ans le monde de ses invectives contradictoires et de son
éloquente inquiétude. Sa vie, en effet, ne fut qu'une
longue série de révoltes. Seulement, il savait à l'occasion
se rétracter et se soumettre. En matière religieuse sur-
tout, il se montra jusqu'au bout catholique pénitent.
« Je suis de l'opposition autant qu'on peut l'être,
écrivait-il un jour à Lady Herbert, mais je suis très ré-
solu^ quoi qu'il arrive et quoi qu'il m'en coûte, à ne
♦ Favrc : Vie du chancelier Pasquier, p. :i34.
* Louis Veuillot : Rome pendant le Concile.
104 LES DERNIERS JANSÉNISTES
jamais franchir les limites inviolables \ » Il s'était sou-
mis, en 1882, après l'encyclique de Grégoire XVI qui
condamnait les doctrines de l'Avenir. Nul doute qu'il
se fût incliné, s'il avait vécu, devant le dogme de l'in-
faillibilité du Pape qu'il avait combattu sans espoir ni
peur, fidèle à salière devise. Mais autant il se montrait
soumis dans les choses qui touchaient au dogme ou à
la discipline de l'Église, autant il savait « garder invio-
lable cette part de son âme et de sa conscience où il
n'admettait pas que la foi pût prévaloir^ ». C'est ainsi
qu'à dater du Syllabus, les Jésuites trouvèrent en lui
un Montalte aussi ardent à les combattre qu'il l'avait
été autrefois à les défendre. J'ai dit Montalte et ne m'en
dédis point, car je ne crois pas que, depuis les Provin-
ciales, les Jésuites aient été traités par une plume
catholique comme ils le furent par Montalembert dans
son livre de l'Espagne et la Liberté.
Quelle fut donc la cause de cette volte-face ? Il nous
l'a expliquée lui-même dans une lettre du 28 février
1870 et publiée par la Gazette de France cinq jours
avant sa mort. Un avocat lui avait reproché de contre-
dire le discours qu'il avait prononcé en 1847, ^ ^^
Chambre des pairs, en donnant son approbation aux
lettres récentes du P. Gratry à l'archevêque de Malines.
11 lui répondit :
' Lettre du 9 octobre 1869, publiée par M. Foisset dans son
livre : Le comte de Montalembert.
> Plaidoirie de M^ AUou dans le procès des héritiers de Mon-
talembert contre le P. Hyacinthe.
MONTALEMBERT 105
« ... Je vous prie de remarquer que le gallicanisme
dont j'étais l'adversaire résolu et victorieux, il y a vingt-
cinq ans, n'avait de commun que le nom avec celui que
vous reprochez au R. P. Gratry. Le gallicanisme que je
traite de momie n'était autre que celui dont mon ancien
collègue et ami, le comte Daru, se moquait l'autre jour
en répondant à M. Rouland, et en lui disant : Vous vous
trompez de siècle ! C'était uniquement l'intervention oppres-
sive ou Iracassière du pouvoir temporel dans les intérêts
spirituels, intervention qu'une portion de notre ancien et
illustre clergé de France avait quelquefois trop facilement
acceptée.
« Mais vous ne trouverez, j'ose le croire, pas plus dans
mes discours de 1847 9^^ dans mes autres discours ou
écrits, un mot, un seul mot conforme aux doctrines ou aux
prétentions des ultramontains d'aujourd'hui, et cela par
une excellente raison, c'est que personne n'avait imaginé
de les soutenir ou de les soulever depuis mon entrée dans
la vie publique jusqu'à l'avénemcnt du Second Empire.
Jamais, grâce au ciel, je n'ai pensé, dit ou écrit rien de
favorable à l'infaillibilité personnelle et séparée du Pape
telle qu'on veut nous l'imposer, ni à la théocratie ou à la
dictature de l'Église que j'ai réprouvée de mon mieux dans
l'Histoire des Moines d'Occident, ni enfin à cet absolutisme de
Rome dont le discours que vous me citez contestait l'exis-
tence, même au moyen âge, tandis qu'il forme aujourd'hui
le symbole et le programme de la faction dominante parmi
nous .
« Assurément, si quelqu'un voulait bien m'indiquer
quelque chose à corriger ou à rétracter dans ce que j'ai pu
dire à la tribune du Luxembourg ou à celle du Palais-
Bourbon, et si je me sentais convaincu de mon tort, il ne
m'en coûterait nullement de faire droit à sa réclamation,
car quel est l'homme public à qui vingt-trois années d'expé-
rience et de révolution n'auraient pas appris^ quelque chose?
JANSÉNISTES, T. III. 8
106 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Mais en relisant avec vous mes paroles de 1847, J^ ne
trouve rien ou presque rien à y changer. Je sens que je
combattrais encore et que je proclamerais, tout comme
alors, l'incompétence réciproque de l'Église et de l'État en
dehors de leur domaine propre, sans admettre que leur in-
dépendance mutuelle doive aboutir à leur séparation ab-
solue.
« Toutefois, je reconnais volontiers que si je n'ai rien à
retrancher , j'aurais beaucoup à ajouter. J'ai péché par
omission , ou plutôt p^ir imprévoyance. Je disais à la
Chambre des pairs : « Le gallicanisme est mort, parce qu'il
s'est dit le serviteur de l'État ; il ne vous reste plus qu'à
lenterrer 1 »
« Je crois que je disais vrai alors. Il était mort et bien
mort. Comment donc est-il ressuscité ? Je n'hésite pas à
répondre : par suite des encouragements prodigués, sous
le pontificat de Pie IX, à des doctrines outrées et outra-
geantes pour le bon sens comme pour l'honneur du genre
humain, doctrines dont on n'entrevoyait pas même une
ombre sous la royauté parlementaire.
« Il manque donc à ce discours, comme à celui que j'ai
prononcé à l'Assemblée nationale sur l'expédition romaine,
des réserves essentielles contre le despotisme spirituel,
contre la monarchie absolue que j'ai toujours détestée dans
l'État, et qui ne m'inspire pas moins de répugnance dans
l'Église.
a Mais qu'est-ce qui pouvait nous faire soupçonner, en
1847, *1^6 l6 pontificat libéral de Pie IX, acclamé par tous
les libéraux des deux mondes, deviendrait le pontificat re-
présenté et personnifié par V Univers et la Civiltà ? Au milieu
des cris unanimes que poussait alors le clergé en faveur de
la liberté comme en Belgique, de la liberté en tout et pour
tous, qu'est-ce qui pouvait nous faire deviner l'incroyable
volte-face de presque tout ce même clergé en iSSa ? Qui
MONTALEMBEUT 10?
est-ce qui pouvait prévoir l'enthousiasme de la plupart des
docteurs ultrarnontains pour la renaissance du césarisme, les
harangues de Me"" Parisis, les mandements de AI"" Salinis,
et surtout le triomphe permanent de ces théologiens laïques
de l'absolutisme, qui ont commencé par faire litière de
toutes nos libertés, de tous nos principes, de toutes nos
idées d'autrefois, devant Napoléon III, pour venir ensuite
immoler la justice et la vérité, la raison et l'histoire en
holocauste à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican '
♦ Que si ce mot d'idole vous semble trop fort, ^euille
vous en prendre à ce que m'écrivait, dès le lo septembre
i853. M" Sibour, archevêque de Paris :
« La nouvelle école ultramontaine nous mène à une
« double idolâtrie : l'idolâtrie du pouvoir temporel et
a l'idolâtrie du pouvoir spirituel. Quand vous avez fait
« autrefois comme nous, monsieur le comte, profession
« d'ultramontanisme, vous n'entendiez pas les choses ainsi.
( Nous défendions contre les prétentions et les empiéle-
« ments du pouvoir temporel l'indépendance du pouvoir
« spirituel ; mais nous respections la constitution de l'État
« et la constitution de l'Église. Nous ne faisions pas dispa-
« raitre toute hiérarchie , toute discussion raisonnable,
« toute résistance légitime, toute individualité, toute spon-
« tanéité. Le Pape et l'Empereur n'étaient pas l'un toute
« l'Église et l'autre tout l'État.
« Sans doute, il y a des temps où le Pape peut s'élever
« au-dessus de toutes les règles qui ne sont que pour les
« temps ordinaires, et où son pouvoir est aussi étendu que
« les nécessités de l'Église. . . Les ultramontains anciens en
« tenaient compte ; mais ils ne faisaient pas de l'exception
« la règle. Les nouveaux ultramontains ont poussé tout à
« l'extrême, et ont raisonné à outrance contre toutes les
« libertés, celles de l'État comme celles de l'Église.
« Si de pareils systèmes n'étaient pas de nature à com-
108 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« promettre les plus graves intérêts de la religion dans le
« présent et surtout dans l'avenir, on pourrait se contenter
« de les mépriser ; mais, quand on a le pressentiment des
<» maux qu'ils nous préparent, il est difficile de se taire et
« de se résigner. Vous avez donc bien fait, Monsieur le
« comte, de les stigmatiser. »
« Voilà, Monsieur, comment s'exprimait, il y a dix-sept
ans, le pasteur du plus vaste diocèse de la chrétienté, en
me félicitant d'une de mes premières protestations contre
l'esprit que je n'ai cessé de combattre depuis lors. Car ce
n'est pas aujourd'hui, c'est dès iSSa que j'ai commencé à
lutter contre les détestables aberrations politiques et reli-
gieuses qui se résument dans l'ultramontanisme contem-
porain.
« Voilà donc, tracée par la plume d'un archevêque de
Paris, l'explication du mystère qui vous préoccupe et du
contraste que vous signalez entre mon ultramontanisme de
1847 et mon gallicanisme de 1870... »
J'aime à croire que le correspondant de Montalem-
bert fut satisfait de cette explication. Quant à moi, je
ne trouve rien à répliquer et je passe.
II.
On connaît les rapports de Montalembert avec le
P. Hyacinthe. Du jour où il l'entendit, il crut revoir
le P. Lacordaire ; il l'adopta « comme le fils chéri de
son âme. » — « Il n'est personne au monde vers qui je
MONTALEMBERT ET 1,K P. HYACINTHE 109
me sente plus entraîné que vers vous, lui écrivait-il.
Chacune de vos lettres, chacune de vos paroles res-
serrent le lien déjà si fort et si doux qui m'attache
à vous. — Comptez qu'il n'y a pas d'âme plus capable
de vous comprendre et de vous aimer que la mienne*. »
On a lu plus haut sa lettre du 20 juin i864, dans
laquelle, après avoir flétri le terrorisme exercé par
des journalistes sans mission et sans pudeur, il ajou-
tait : « Je cesserais d'être catholique, si je pouvais
croire que l'Église dût se personnifier dans de tels
hommes ! />
Jusqu'à sa sortie du couvent, il ne cessa d'être en
communauté d'idées avec le P. Hyacinthe, de l'en-
courager, de le soutenir dans sa lutte de tous les jours
conlre la faction ultramontaine. Quand il se sentit
mourir;, il lui légua ses dossiers de notes manuscrites
et le chapelet du P. Lacordaire, et ne révoqua ce legs
que lorsqu'il eut quitté l'habit du Carmel. Enfin il le
chargea par mandat spécial de publier après sa mort
Y Espagne et la Liberté, qu'il regardait comme son tes-
tament politique et religieux.
Ce livre a donné lieu, en 1877, à un procès si re-
tentissant que je ne puis me dispenser d'écrire son
histoire. Habent suajata libelli? Il était dans la destinée
de cet écrit de circonstance de révéler au public les
dissentiments que l'approche du Concile avait fait
éclater parmi les catholiques-libéraux.
« Lettre de 1868.
110 LES DERNIERS JANSÉNISTES
C'était en 1868. Le P. Hyacinthe venait d'adresser à
la Rivîsta universale de Gênes sa fameuse lettre sur la
révolution en Espagne. Montalembert, malgré le dé-
plorable état où il languissait, voulut écrire pour le
Correspondant quelques pages dans le même sens,
« mais M. Foisset et d'autres se récrièrent avant même
de savoir ce (Ju'il voulait dire, et montèrent un coup
pour le réduire au silence'. « Cependant il se mit au
travail, et le 25 décembre 1868, soit trois mois après
la chute de la reine Isabelle, il livra sa brochure au
Correspondant qui la lui refusa, sans même lui faire
l'honneur de l'admettre à correction ? Que contenait-
elle donc de si extraordinaire? C'est ce que nous allons
voir, d'après le compte rendu du procès de 1877 et les
fragments publiés par le Journal de Genève le 5 juillet
1872.
Rappelons d'abord que Montalembert avait pris la
plume sous le coup des mesures violentes exercées
contre le clergé, alors qu'on proclamait en Espagne la
liberté de toutes les Églises, à l'exception, comme disait
spirituellement M. Weiss dans le Journal de Paris, à
l'exception de la seule Eglise que connaissent les Es-
pagnols.
« Montalembert commence par demander au passé le
secret du présent . II interroge ces huit^ siècles de grandeur
qu'il dépeint dans un langage éclatant, poétique ; puis,
tout change par l'union trop intime, trop absurde, du Trône et
de l'Autel; il a alors des pages ardentes sur l'Inquisition
d'Espagne. Lui qui avait dit déjà : « L'Inquisition plus
Lettre ms. de Montalembert.
L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ ni
hideuse à mon sens que la Terreur, » dit de Philippe II :
« L'dine de l'Espagne se pélriHa entre ses mains sanglantes. »
Il poursuit et se fait le juge impitoyable de ce pays qui
s'abandonne au despotisme spirituel et temporel. Il a, pour
ces souverains abaissés qui se succèdent, des stigmates inef-
façables ; il dit de Philippe IV : « Ce roi catholique a trente-
deux bâtards, et ne laisse pour fds légitime qu'un avorton ! »
« Il ressort, écrit-il, de toute l'histoire de l'Espagne mo-
derne, la plus terrible et la plus nécessaire des leçons. C'est
la décadence, l'irrémédiable déchéance d'un pays qui, par
amour excessif de l'unité, du r^pos, de l'ordre apparent,
s'abandonne au despotisme spirituel et temporel. Tout a
péri en Espagne sous cette influence mortelle. Nulle part
l'absolutisme n'a été plus complet, plus universel ; nulle
part les résistances générales, provinciales, locales, person-
nelles n'ont été plus étouffées, et nulle part aussi la dé-
chéance n'a été plus universelle, plus rapide, plus in-émé-
diable. La lutte y avait tout vivifié, le monopole y a tout
perdu. »
« Puis, après avoir acheté par la condamnation du passé
le droit de juger le présent, il se retourne du côté du parti
révolutionnaire et lui demande compte, avec la même
àprelé, des sacrifices imposés par lui, au nom de la liberté,
à la croyance et à la foi.' »
Mais le morceau capital de Touvrage est le chapitre
XIII qui concerne les Jésuites. Il occupait, au dire de
M. Jean Wallon, les pages 95 à 99 des exemplaires
d'épreuves. Le voici :
« Ces pères de la Civiltà m'obligent à ouvrir ici une
parenthèse très essentielle, pour bien établir que, si
* Le Comte de Montalemhert et le P. Hyacinthe, i vol.
n-80 chez Dentu.
iVl LES DERNIERS JANSÉNISTES
je suis encore, comme j'ai toujours été, l'avocat des Jésuites,
ce n'est pas que je les trouve t( >us également irréprochables ;
sans avoir été leur élève ou leur affilié, j'ai été pendant
toute ma vie militante leur ami ou leur défenseur : et j'en
suis fier. Mais au moment jù je pousse, sans doute pour
la dernière fois, un cri, co.nme il y a vingt-cinq ans, pour
revendiquer leur droit et proclamer leur innocence, il faut
bien que je fasse mes réserves. Si je plaide volontiers pour
les Jésuites de France et d'Espagne, victimes d'une persé-
cution aussi stupide que perverse*, il n'en est pas de même
de ceux de Rome, qui prennent chaque jour à tâche, en dé-
fendant l'Église et le Saint-Siège, d'outrager la raison, la
justice et l'honneur. Je ne puis ni ne veux me taire sur les
monstrueux articles de la Civiltà catholica publiés en cette
même année de 1868 contre la liberté en général, et préci-
sément contre les libéraux catholiques qui ont eu la naï-
' Ce n'était point l'avis du chanoine Dœllinger, qui, dans son
livre de la Réunion des Églises, s'exprime ainsi sur le compte
des Jésuites d'Espagne :
« C'est à l'Espagne, son berceau, que la Société de Jésus a consacré
ses meilleurs services. Fille de la race espagnole, héritière du
caractère espagnol, elle a, pendant soixante ans, déployé dans
toute l'Europe son zèle pour l'Espagne. Elle a traAaillé avec
ardeur à étendre et à consolider la monarchie universelle de
l'Espagne. Quel a été le résultat ? La banqueroute et la dépopula-
tion de ce puissant royaume, la perte de ses professions les unes
après les autres, une condition telle qu'à la fin du XVII« siècle
un auteur espagnol le comparait à un corps inanimé, au squelette
d'un géant. Au sein même de la péninsule, les Jésuites ont, de
concert avec l'inquisition, travaillé, durant deux siècles, à imprimer
leur esprit dans la vie du peuple. Ils n'ont réussi qu'à détruire
l'esprit scientifique, à étouffer l'éducation supérieure, et leur pays,
ruiné pour ainsi dire, dans chaque département de la pensée et
de la vie, est descendu, auprès de la Turquie, au dernier rang
des nations de l'Europe. Quand cet ordre fut supprimé, un
diplomate espagnol, à Rome, disait avec raison : « Les Jésuites
sont le ver qui nous ronge les entrailles. » (p. i65).
L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ 113
veté, comme moi, de faire valoir et triompher à la tribune
parlementaire le droit public des Jésuites, au nom de la
liberté .
t Si les libérâtres espagnols avaient eu assez d'esprit ou
assez de connaissance des choses dont ils parlent pour
exploiter cette mine précieuse, ils auraient certainement
réussi à s'attribuer le bénéfice des circonstances atténuantes
dans la récente campagne contre la pauvre Compagnie.
Car, d'après les Pères de la Civiltà, l'Eglise ne peut coexister
a\ec aucune liberté moderne. C'est M. Renan, parmi les
publicistes contemporains, qui, toujours selon eux, a le
premier et le mieux compris la vérité, quand il a proclamé
dès i848 que l'Église n"a jamais élé tolérante et ne le sera
jamais', et qu'un catholique libéral ou un libéral catho-
lique ne pouvait être qu'un hypocrite ou un sot. Nous
autres, qui, en cette même année i848 et 1849, réclamions
et obtenions le droit d'enseigner pour les Jésuites comme
pour tous les autres Français, au nom de la liberté et de la
tolérance, nous n'y entendions absolument rien, ou, pour
mieux dire, nous n'étions pas de bonne foi, car aucun catho-
lique-libéral ne peut être de bonne foi. iNous sommes « le
juste objet de dérision et des catholiques qui ne sont pas
libéraux et des libéraux qui ne sont pas catholiques ».
« Pour bien servir la cause catholique dans la seconde
moitié du dix-neuvième siècle, il n'y a rien de mieux que
d'étaler aux yeux de l'Europe contemporaine toutes les
théories et tous les exemples de persécution que l'on peut
• Voir les articles de la CiriJfà, celui surtout du 6 mai 1868
sur le cas de conscience présidé par l'archevêque de Paris au
milieu de son clergé, plus divera autres soigneusement reproduits
par ['Univers, et non moins favorablement accueillis par le
Journal des Dibats, comme par d'autres feuilles ennemies do la
cause catholique.
» Voir l'article traduit dans l'Univers du 28 juillet i848.
114 LES DERNIERS JANSÉNISTES
découvrir dans le moyen âge, et de les justifier en les pla-
çant sous l'étiquette d'un pape ou d'un saint. Pour l'Es-
pagne, par exemple, il faut avoir soin, avec un à-propos
tout à fait divinatoire, de remettre en 1 imière une certaine
instruction de saint Pie V au nonce accrédité près de Phi-
lippe II, pour déplorer la mollesse de ce roi dans la pour-
suite des hérétiques et pour insister sur la nécessité de leur
infliger des châtiments temporels*. En thèse générale, il
faut déclarer tout haut et tout net, qu'il n'y a pas de li-
berté moderne qui ne soit en elle-même une chose déré-
glée, pernicieuse « et mortelle en ses effets », que la liberté,
non pas la liberté absolue et illimitée, mais telle liberté en
soi, est une peste, une peste spirituelle et bien plus funeste
que la peste corporelle, le tout assaisonné de citations, de
définitions et de dissertations théologiques que l'on a
parfaitement résumées en bon français, ainsi qu'il suit : il
n'y a pas de liberté sainte, toute liberté est une maladie ;
il n'y a pas de liberté sage, toute liberté est un délire. Et à
rencontre de ce que nous citions plus haut du métropo-
litain espagnol et de ses suffragants' : il n'y a pas une
bonne et une mauvaise liberté de la presse, c'est toute
liberté de la presse qui est en elle-même esssntiellement
mauvaise ; il n'y a pas une bonne et une mauvaise
liberté de conscience qui ne porte avec elle sa propre con-
damnation ; il n'y a pas une bonne et mauvaise liberté
des cultes, c'est la liberté des cultes qui doit être réprouvée
en elle-même d'une manière absolue. Et ainsi de suite
pour toutes les libertés, toutes les franchises, toutes les
émancipations dont se glorifie la société moderne.
« Sur quoi je remarque que, quand mes contemporains
et moi nous avons réclamé pendant vingt ans, à la Chambre
' Voir l'article traduit dans l'Univers du a3 juillet i848.
' Allusion à la page 8i de l'exemplaire d'épreuves.
L'ESPAGNE ET L\ LIBERTÉ 115
des pairs, à la Chambre des députés et à l'Assemblée natio-
nale, au profit de l'Église et spécialement des Jésuites, la
liberté d'enseignement et d'association, c'était uniquement
au nom et au moyen des chartes et des constitutions mo-
dernes, au nom de la liberté moderne, de la liberté de
conscience, et au moyen de la liberté de la presse comme
de la liberté de la tribune. Quand nous cherchions à
nous préserver nous-mêmes des passions et des préjugés
du jour, à nous éclairer sur la vraie nature des Jésuites
modernes et de leur institut, nous rencontrions le bon et
saint Père de Ravignan, retranché comme nous sur le
teirain de la charte, et qui disait à son pays avec une
loyauté incontestable : « Français, j'ai cru à la liberté reli-
« gieuse de mon pays ... Je compte sur la liberté de
« conscience que m'assure la loi fondamentale... La
■i liberté de conscience est la promesse solennelle de la
« charte. . . Je prétends qu'elle soit une réalité comme en
Angleterre, en Belgique, aux États-Unis. . . Si nous
« devons succomber dans la lutte, nous laissons derrière
« nous la charte violée, la liberté de conscience opprimée'»
Quand, dans la mémorable séance du 24 février i85o, mon
illustre ami et collègue M. Thiers, au nom de la commission
dont je faisais partie avec lui, a gagné la bataille définitive'
qui a fait ouvrir en France tous les collèges des Jésuites, ce
fut en agitant devant les yeux de l'Assemblée, et à la face des
Montagnards furieux, le texte de la constitution républi-
caine ainsi conçu : « Chacun professe librement sa religion,
« et reçoit de l'État, pour l'exercice de son culte, une
4. égale protection ... ; les citoyens ont le droit de s'associer.
'•De l'Existence et de V Institut des Jésuites, p. ii, a3, aô,
36, cf. p. 207. Edit. de i855.
' Par le rejet, à la majorité de i5o voix contre i/|0, de l'amen-
dement Bourzat, qui interdisait aux Jésuites le droit d'enseigner.
116 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« de manifester leurs pensées par la voie de la presse ou
« autrement. »
« Nous avions tous tort alors, cela est clair. En bonne
théologie, M. Renan seul avait raison, lui et ses pareils, qui
soutenaient que le catholicisme et surtout les Jésuites,
étaient absolument incompatibles avec la liberté ! Seu-
lem^nt il fallait nous le dire alors C'était alors, et non pas
maintenant, qu'il fallait nous apprendre que la liberté est
une peste au lieu d'en profiter, grâce à nous, pour venir,
vingt ans plus tard, l'insulter et la renier en même temps
que nous.
« J'ai passé depuis longtemps l'âge des mécomptes et
des émotions passionnées, mais j'avoue que, à la lecture
de ces palinodies cFrontées, j'ai rougi jusqu'au blanc des
yeux et frémi jusqu'au bout des ongles. Je ne suis plus
assez enfant pour me plaindre de l'inconséquence ou de
l'ingratitude des hommes en général et des Jésuites en par-
ticulier, mais je dis tout haut que ce ton de faquin et de
pédagogue, appliqué à d'anciens défenseurs qui ne sont
pas tous morts, à d'anciennes luttes qui pourront se renou-
veler demain, ne convient ni à des religieux nia d'honnêtes
gens : cela est peut-être parfaitement orthodoxe -, je ne
suis pas juge en fait de théologie, mais je crois l'être en
fait d'honneur et d'honnêteté et j'affirme que cela est
parfaitement malhonnête
« Gela est surtout parfaitement maladroit : mais c'est pré-
cisément cette maladresse qui les excuse et qui les sauve.
Ils savent sans doute ce qu'ils disent, mais ils ne savent
certainement pas ce qu'ils font. S'ils avaient l'ombre de
prévoyance, je ne dis pas de celte politique profonde et
calculatrice que leur attribue le vulgaire, mais de ce bon
sens qui sait simplement ouvrir les yeux sur ce qui se passe
dans un monde où, après tout, on tient beaucoup à vivre
et à prospérer, ils seraient les derniers à professer de telles
L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ 117
doctrines et à se créer de tels antécédents. Le passé, un
passé si rapproché, aurait pu et dû les éclairer, en atten-
dant les leçons, les dangers, surtout les besoins d'un très
prochain avenir. Si un seul jésuite, tant soit peu accrédité
à Rome, s'était exprimé de i848 à i85o comme là Civiltà
de nos jours, on peut être bien sur que pas un seul collège
de Jésuites n'eût été ouvert en France, et, en outre, que pas
un seul soldat français n'eût marché pour rétablir le pou-
voir temporel à Rome ! Voilà pour le passé ; et quant à
l'avenir, sans se poser en prophète, on peut affirmer que
plus d'un jésuite des deux mondes versera des larmes amèrcs
en retrouvant sur le chemin de la Compagnie les pages que
leurs confrères romains viennent d'imprimer dans leur
Journal oj'ficiel.
« Lequel d'entre ces bons Pères peut s'étonner ou se
plaindre de ce que, trois mois après la publication de ce
manifeste, les libéràtres espagnols, en proclamant la liberté
des cultes, aient supprimé et dépouillé les Jésuites\ On n'a
• Madame la marquise de Forbin d'Oppède écrivait à ce sujet au
P. Hyacinthe, le 3o novembre 1868 :
«... Tandis que les Jésuites prospèrent aux États-Unis, sur cette
terre où la liberté des cultes est poussée à ses dernières limites,
ils sont chassés de Loyola et forcés de quitter un pays où hier
encore le fait de posséder une Bible protestante était puni des
galères. Et ce qui est pire, lorsqu'on entend répéter ce qu'un
homme malheureusement éloigné du christianisme me disait der-
nièrement en parlant de la reine : les Jésuites lui pardonnaient
sa morale en faveur de sa politique et lui passaient Marfori en
raison de son dévouement au pouvoir temporel du Saint-Siège.
« Quand on entend cela, on ne sait que répondre, car si rien ne
doit être plus sacré et hors de tout examen que les rapports d'un
confesseur avec ses pénitents, tant qu'ils restent dans l'ombre,
autant l'on est en droit de demandera un personnage pourvu
d'un traitement et d'une charge officielle compte de la manière
dont il l'exerce. Cette aventure espagnole, cette chute d'une mo-
narchie dans le pays resté le plus monarchique de l'Europe, me
118 LES DERNIERS JANSÉNISTES
fait, au fond, que les prendre au mot et leur fournir un
argument à l'appui de leur thèse. Mais, est-ce bienfait?
Non, mille fois non ! Faut-il leur appliquer leurs propres
doctrines, et, parce qu'ils se trompent, selon nous, leur
refuser le droit de vivre et de prêcher même contre nous ?
Non, mille fois non ! Celui qui ne sait pas défendre et in-
voquer la liberté au protit de ses adversaires, ne l'aime
ni ne la comprend. C'est surtout à ceux qui la nient et qui
la calomnient qu'il faut l'infliger. C'est le vrai, le seul châ-
timent qui leur convient. Pour qui donc est faite la liberté,
si ce n'est pour ses adversaires, puis et surtout pour ceux
qui ne sont pas les plus forts ? Double raison pour la donner
aux Jésuites, même malgré eux.
« La liberté pour soi et pour autrui ! Chère et sainte
liberté I Malgré les sots qui la blasphèment et malgré les
méchants qui la souillent, elle sera toujours le meilleur
remède à tous les maux, comme la plus belle récompense
de toutes les vertus, Dussé-je passer pour un vieux rado-
teur, pour un triple sot, ou, ce qui est pire, pour un triple
hérétique, ce sera là, jusqu'à mon dernier soupir, le cri de
ma conscience et de mon cœur.
o Quant à ces pauvres casuistes, qui compromettent si
gravement l'honneur et l'avenir de leur Compagnie, re-
connaissons bien vite que nous n'avons affaire qu'à de
simples théoriciens, et qu'il y aura toujours une différence
considérable entre eux et leurs persécuteurs modernes.
Ceux-ci professent en théorie des principes excellents, basés
sur la justice et l'humanité, mais qu'ils n'hésitent pas à
paraît contenir de graves enseignements, et de nature à grossir
l'acte d'accusation qu'on pourrait dresser contre le pharisaïsme
moderne, car n'est-ce pas imiter les pharisiens que d'attacher une
si extrême importance à maintenir le dogme à l'abri de toute con-
troverse, sans s'inquiéter de préserver le véritable esprit chrétien ? >i
[Lettre ms.)
L'ESPAGNE Eï LA LIBERTÉ 119
violer sans pudeur quand il s'agit de leurs adversaires ; les
autres recherchent et paradent tout ce qu'il y a de plus
violent, de plus inhumain, de plus impitoyable en fait de
théories, mais ils sont heureusement incapables de les
appliquer. Ils ne le voudraient pas, quand ils le pourraient.
Je suis convaincu que, malgré leur zèle rétrospectif pour
l'extermination des hérétiques et la persécution des impies,
il n'y en a pas une qui ferait le moindre mal à un petit
oiseau pour la plus grande gloire de Dieu et du Saint-Ofïice.
« Seulement il faut convenir qu'ils ont inventé une sin-
gulière façon de servir la religion, de la faire accepter,
comprendre et aimer du monde moderne. On dirait qu'ils
traitent l'Église comme une de ces bètes féroces que l'on
promène dans les ménageries. Regardez-la bien, semblent-
ils dire, et comprenez ce qu'elle veut, ce qui est le fond de
sa nature. Aujourd'hui elle est en cage, apprivoisée et
domptée par la force des choses ; elle ne peut pas vous faire
de mal quant à présent, mais sachez bien qu'elle a des
griffes et des crocs, et, si jamais elle est lâchée, on vous le
fera bien voir. »
III.
Voilà le livre daas ses grandes lignes, « dans son
courant tumultueux et débordant, » ainsi que M. Allou
le disait à la barre du tribunal. Certes, les Jésuites de
Rome y sont fortement houspillés, mais comme ceux
de France et d'Espagne y sont traités avec beaucoup de
ménagements, je ne pense pas qu'il ait été refusé par le
150 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Correspondant à cause de ces pages qui ne sont pas
plus véhémentes, en somme, que beaucoup d'autres
de Montalembert. Ne serait-ce pas plutôt le morceau
sur l'Inquisition, par lequel s'ouvre le volume, qui
aurait été le véritable motif du refus de publication ?
On serait tenté de le croire, à l'examsn des corrections
que M. Guizot indiqua sur l'exemplaire qui lui avait
été soumis. Car, chose digne de remarque et qui dénote
que l'école du Correspondant avait perdu peu à peu
son homogénéité première, c'est ce doctrinaire pro-
testant qui dans la circonstance fit l'office de l'index
avec M»'' Dupanloup. L'évêque d'Orléans demanda,
parait-il, la suppression pure et simple du chapitre sur
les Jésuites. M. Guizot, en vieux routier politique, qui
savait la valeur des mots et le poids exact des paroles,
biffa les phrases suivantes des chapitres sur l'Inquisition:
Page 6 : « ... L'Espagne déshonorée par la mo-
narchie absolue et V Inquisition. »
Page lo : « Avant que la royauté eût tout absorbé,
confisqué et anéanti à son profit ...»
Page 12 : « ... L'esprit de la liberté ...»
Page 12 encore : « Les droits toujours et partout
réclamés par les esprits sains et libres, et que la France
moderne a tant de peine à se faire reconnaître et res-
tituer. . . »
Page i8 : « . . . Le double vampire du despotisme
religieux et monarchique ...»
L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ 121
Page 22 : « L" esprit de cour et d' inquisition . »
Page 23 : « Celte autocratie dont tant de catholiques
sont encore si Jollement épris . . . »
Page 53 : « Parmi les catholiques et même parmi les
Jésuites.
Toutes ces suppressions ont leur éloquence et me
font songer au petit travail d'éclaircissement et d'em-
bellissement auquel se livrèrent jadis, sur les Pensées
de Pascal, les meilleurs de ses amis Seulement Arnauld
et Nicole étaient mus par un sentiment plus noble : ils
avaient des scrupules d'orthodoxie ; l'esprit qui les ani-
mait était avant tout chrétien ; ils craignaient de donner
prise aux attaques des adversaires de Port- Royal, en impri-
mant telles quelles les Pensées du grand Biaise. Tandis
que M.Guizot, en épluchant ainsi l'Espagne et la Liberté,
cédait évidemment à des préoccupations toutes poli-
tiques. Ce n'était pas le réquisitoire de Montalembert
contre l'Inquisition qui lui faisait peur, — il réprouvait
au fond comme lui u le despotisme religieux et monar-
chique », - mais semblable à ces républicains qui dans
leur for intérieur rougissent des abominations de la
Terreur et ne veulent pas qu'on leur en parle, de crainte
des éclaboussures, il estimait sans doute que ce procès
était inopportun, au lendemain de la chute de la reine
Isabelle. N'est-il pas des morts qu'il faut laisser dormir ?
Mais le comte de Montalembert n'entendait rien aux
finesses de la politique. Ce n'était pas un diplomate,
c'était un soldat qui ne connaissait que son devoir, et
JANSÉmSTES, T. Fil. g
122 LES DERNIERS JANSÉNISTES
il faut lui rendre cette justice qu'il sut toujours le
faire, quoi qu'il pût lui en coûter. Aussi, tout en
étant « disposé à accepter les corrections et même
les suppressions qu'on jugerait nécessaires », comme
il le dit dans une lettre que l'on trouvera plus loin,
se révolta-t-il à la nouvelle que ses amis du Corres-
pondant avaient parlé de mettre son œuvre au rebut.
Tout d'abord il voulut passer outre et la publier quand
même, après avoir effacé ces mots qui avaient choqué
M. Guizot : le double vampire du despotisme religieux
et monarchique, et corrigé quelques fautes d'ortho-
graphe ou de style'. Mais il subit « l'influence plus
tendre, plus délicate, des afTections qui l'entouraient »
et il ajourna la publication de son livre jusqu'à sa
mort. Seulement, comme il avait quelque raison de
se méfier^de ses exécuteurs testamentaires, qui appar-
tenaient à la rédaction du Correspondant, il en fit
tirer et brocher, avec titre et faux titre, une dizaine
d'exemplaires d'épreuves' qu'il distribua à des amis
fidèles^ notamment au P. Hyacinthe et à M. Arnaud
de TAriège.
On a reproché au P. Hyacinthe d'avoir abusé du
mandat post mortem qui lui avait été confié, en pu-
bliant, en 1877, l'Espagne et la Liberté dans la Biblio-
« Celles-ci par'exemple : à l'envie pour à l'envi ; sachons grâce
pour sachons;;'gré. {Le comte de Montalembert et le P. Hya-
cinthe, p. 60),
> Ces exemplaires avaient 124 pages, texte, imprimeur et format
au Correspondant, et portaient : l'Espagne et la Libertf', par le
comte de Monlalembert, de l'Académie française. - Douniol
libraire éditeur, 1869. '
L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ 123
thèque universelle, et le tribunal civil de la Seine a
donné gain de cause aux héritiers de Montalembert qui
l'avaient poursuivi de ce chef. Sans vouloir faire appel
de ce jugement, il est permis de se demander si la
lettre suivante adressée par Montalembert à M. Ar-
naud de l'Ariège, le jour même (7 mai 1869) où il
léguait au P. Hyacinthe les dossiers de ses notes ma-
nuscrites, n'est pas de nature à l'infirmer.
Paris, le 7 mai 186g.
Mon cueu ancien collègue,
t Ma fille a dû vous écrire, il y a quelques jours, en mon
nom, pour vous dire combien votre lettre, ariivce au plus
fort de la crise douloureuse que je subis depuis deux mois,
m'avait touché et consolé et combien je vous en étais
reconnaissant !
« Je vais maintenant un peu mieux, sansentievoir encore
la chance de retrouver l'état relativement supportable où
vous m'avez vu. Mais je veux profiter de cette éclaircie pour
vous donner une nouvelle marque de la reconnaissance et
de la sympathie que vous m'inspirez.
« Je vous fais adresser sous bande l'épreuve d'un écrit
intitulé l'Espagne et la Liberté, que j'avais très lentement et
très laborieusement rédigé pendant les derniers mois de
l'année dernière, et où j'avais distillé goutte à goutte une
partie des émotions dont mon âme était encore inondée.
Cet écrit était destiné au Correspondant ; mais à ma grande
surprise, MM. de Falloux, Cochin et autres principaux
rédacteurs de ce recueil ont jugé qu'il ne devait ni ne
pouvait èlre publié. J'étais disposé à accepter les corrections
et même les suppressions qu'on jugerait nécessaires. Mais
U4 LES DERNIERS JANSÉNISTES
j'avoue qu'il m'a semblé très dur de voir ainsi mettre au
rebut l'ensemble d'un travail si considérable qui était
comme la dernière effusion de ma plume, le dernier cri de
mon âme, sur le passé, le présent et l'arenir. Dans l'état
misérable où je suis, j'ai dû céder et même promettre à
mes anciens collaborateurs effarés que je ne chercherais pas
ailleurs la publicité qui m'était refusée au Correspondant.
Mais je ne me suis pas interdit de communiquer ces pages,
comme une sorte de testament, au tout petit nombre
d'hommes, tels que le P. Hyacinthe et vous, qui sentent
et souffrent comme moi. Seulement vous me pen^iettrez
de vous imposer, comme un devoir d'homme chrétien, l'obli-
gation de ne lui donner aucune publicité directe ni in-
directe, tant que je vivrai. Quand je serai mort vous en
ferez ce que vous voudrez.
« J'appelle toute votre indulgence sur ce pauvre produit
de la verve expirante d'un vieux malade, les imperfections
du style et de la composition doivent y être innombrables.
Je n'ai eu ni la force ni le loisir de me livrer à une révision
attentive. Il y a d'ailleui-s une grande moitié de l'argu-
mentation et surtout des citations qui est devenue tout à
fait surannée, grâce à la marche des événements depuis
l'automne dernier. Je vous paraîtrai sans doute aussi avoir
frappé trop fort sur quelques-uns de vos amis démocrates.
« J'accueillerai à cet égard toutes les observations et
toutes les rectifications que vous voudrez bien m'adresser,
surtout en ce qui touche, s'il y a lieu, V Émancipation de
Toulouse, dont j'ai cité, d'après un autre journal, un pas-
sage vraiment indigne . Mais je ne crois pas me tromper en
supposant que, après avoir passé rapidement sur toutes les
longueurs inutiles, vous trouverez des pages qui vous iront
au cœur, à cause de notre horreur commune pour la con-
trainte en matière de foi, et de notre invincible confiance
dans l'alliance future de la religion et de la liberté.
MONTALEMBERT ET ARNAUD DE L'ARIÈGE 125
« Je vous demande pardon de vous importuner ainsi
au milieu de vos agitations électorales, mais n'ayant jamais
pu savoir votre adresse hors de l'Ariège, je profile de celle
que vous m'avez donnée pour vous faire mon envoi. Ayez
la charité de m'écrire un mot pour me dire s'il vous arrive
à bon port, ou si la poste impériale le confisque en route.
a Croyez encore et toujours à mon affectueuse sym-
pathie*. »
Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble
que cette lettre confirme pleinement le mandat spécial
donné au P. Hyacinthe, et que, si le tribunal en avait
eu connaissance, il aurait été mal venu à déclarer,,
comme il l'a fait, que le codicille du 7 octobre 1869,
par lequel Montalembert révoquait son legs du 7 mai,
avait rendu ce mandat caduc. En tout cas elle prouve
clair comme le jour qu'en communiquant son testa-
ment « au tout pelit nombre d'hommes, tels que le
P. Hyacinthe et M. Arnaud de l'Ariège, qui sentaient
et soufraient comme lui Montalembert entendait qu'il
fut publié après sa mort. »
Arnaud de l'Ariège était un catholique libéral d'une
espèce toute particulière. Il était républicain, et c'est
comme républicain catholique qu'il se glorifiait, en
18^9, dans une adresse au Pape, d'avoir, avec ses amis
de l'Ère nouvelle, accepté la démocratie et fait alliance
avec elle. Très lié avec l'abbé Maret qui lui avait donné
asile au 2 décembre, il ne cessa de correspondre avec
lui pendant toute la durée de l'Empire. Par contre
' Lettre ms.
126 LES DERNIERS JANSÉNISTES
le coup d'État l'éloigna quelque temps de Montalem-
bert dont la foi avait été ébranlée, disait-il^ par les
mêmes causes qui avaient affermi la sienne' . Mais
l'attitude franchement libérale du comte les rapprocha
peu à peu, en dépit de leurs dissentiments sur la
question romaine. Partisan résolu de la séparation de
l'Église et de l'État, tandis que le Correspondant dé-
fendait le pouvoir temporel contre les entreprises des
Piémontais, Arnaud de l'Ariège protestait ouverte-
ment contre « les funestes confusions de la foi et de la
politique ». Et voici en quels termes il parlait de la
souveraineté temporelle du Pape, en i858 :
« Dès qu'en un point quelconque du monde civilisé une
atteinte grave est portée au droit de la conscience, toute
conscience se sent solidaire, et à l'instant même s'élève une
protestation universelle.
« Qu'à Rome, un enfant juif soit enlevé à sa famille par
des prêtres fanatiques, tout homme, ami de la justice, qu'il
soit rationaliste, qu'il soit protestant, qu'il soit catholique,
oublie sa foi religieuse pour ne songer qu'au droit du père
outiagé. Qu'en Espagne, des chrétiens dissidents soient
condamnés pour leurs actes religieux par la justice tempo-
relle, l'Alliance Israélite universelle fait entendre, en faveur
de ses frères chrétiens, la plus noble, la plus touchante des
revendications.
« Rome seule, au milieu de ce concert des peuples civi-
lisés, manquera-t-elle à sa mission ? Lorsque la liberté est
le premier besoin de ce siècle, besoin tellement impérieux
que ceux-là mêmes qui la maudissent au fond du cœur
« G. Bazin : Vie de Ms' Maret, t. i, p. 4ao.
Arnaud de l'ariège 127
sont obliges d'en prendre le masque ; lorsqu'elle est l'étoile
vers laquelle sont tournés les regards de tous les opprimés
de la terre, la Rome temporelle des papes restera- t-elle
l'obstacle insurmontable ? Cette situation qui tient en échec
et ritalie et l'univers chrétien est un immense malheur et
presque un défl de l'esprit du passé aux aspirations du
monde civilisé.
« Aussi, nul événement s'accomplissant en Europe ne doit
faire perdre de vue ce grand intérêt qui domine tous les au-
tres. Que les peuples ne l'oublient pas, toute conquête libérale
sera précaire, toute solution sera incomplète, tant que la
question ne sera pas radicalement tranchée à Rome par
l'abolition de la papauté temporelle. Voilà pourquoi, depuis
des années, nous en avons fait notre Delenda Carlhago.
« Il faut, du reste, que toute institution subisse l'épreuve
de la liberté. L'oLstination du clergé catholique à s'ap-
puyer sur une base politique ne persuade que trop au
monde libéral que l'Église n'a pas d'autre fondement, et
que ce fondement venant à manquer, l'édifice croulera tout
d'une pièce*.
Ce langage élait en contradiction formelle avec celui
que tenait sur la question romaine l'organe officiel des
catholiques -libéraux. Comment donc se fait-il que
Montalembert, qui était leur chef avoué et reconnu,
se rapprochât d'Arnaud de l'Ariège vers le temps
où celui-ci battait en brèche la souveraineté politique
du Saint- Père? C'est d'abord que Montalembert avait
toujours été à la gauche de son parti ; qu'il ne redou-
tait pas, au contraire, l'alliance du catholicisme avec la
démocratie, telle que la comprenait Arnaud de l'Ariège,
' Arnaud de l'Ariège : l'Italie.
128 LES DERNIERS JANSÉNISTES
et qu'il était à la veille de faire à sa suite un pas dé-
cisif vers la séparation de l'Église et de l'État. En
avait-il bien conscience ? Je ne saurais le dire, car son
système était rempli d'inconséquences, mais au fond
son discours de Malines n'était pas autre chose que la
condamnation du régime théocratique et de l'union
des deux pouvoirs à Rome, bien qu'il essayât de justi-
fier celte union dans une phrase retentissante. La
preuve en est que le fondateur de l'unilé italienne,
Cavour, qu'il appelait un grand criminel, devait s'em-
parer de sa devise : l'Église libre dans l'État libre. Le
Syllabus acheva de le convertir. Après s'être rapproché
d'Arnaud de l'Ariège, il se rapprocha de M*' Darboy à
l'égard duquel il ne partageait pas, disait -il, les impla-
cables rancunes de plusieurs de ses amis », et auquel il
était disposé à pardonner « toutes les platitudes imagi-
nables à cause du service immense qu'il avait rendu
à l'Église en lui donnant un orateur tel que le Père
Hyacinthe*. »
Hélas ! cet orateur, l'Église ne devait pas le garder
longtemps, en dépit des efforts que déploya Montalem-
bert pour l'empêcher de rompre avec elle. « Soyez irré-
prochable, lui disait-il, en i864, quand il s'apprêtait à
monter dans la chaire de Notre-Dame. Irréprochable, il
l'avait été sous le rapport des doctrines, de l'avis même
de Mb"- Darboy, mais sous le rapport de la discipline on
est bien forcé de reconnaître que sa conduite laissait un
> Voir, au chapitre VII de ce volume, la lettre de Montalembert
au P. Hyacinthe.
MONTALEMBERT ET LE PÈRE HYACINTHE 129
peu à désirer. Le P. Hyacinthe se répandait trop en
dehors de l'ÉgHse et montrait trop de goût pour la
controverse. Il était trop séculier pour un régulier. Cinq
ans après, au mois de février 1869, Monlalembert lui
criait encore : « Soyez prudent, très prudent, trop pru-
dent, s'il le faut ! « Cette recommandation, comme il en
convenait lui-même, était contraire à ses antécédents,
à sa nature, mais, connaissant le caractère impres-
sionnable du P. Hyacinthe, il redoutait qu'il ne fît un
coup d'éclat et le conjurait de ne rien compromettre
par des mouvements trop précipités, u Vous ne servirez
bien la cause qui nous est si chère, ajoutait-il, qu'en
restant au dedans, au lieu de vous laisser entraîner ou
rejeter au dehors. C'est par là seulement que vous
pouvez déconcerter nos implacables adversaires : ils
seraient trop heureux s'ils pouvaient, à force de pro-
vocations et de dénonciations, vous faire sortir du
giron de l'ÉgUse'. » On sait quel cas le P. Hyacinthe
fit de ces sages conseils. Quand Montalembert apprit
sa sortie du couvent, il était malade dans son beau
domaine de la Roche-en-Breny. Huit jours après, c'est-
à-dire le ternps de se remettre un peu du coup terrible
quil avait reçu de son manifeste, il lui adressa l'ad-
mirable lettre suivante dont il dicta les quatre pre-
mières pages à son secrétaire et dont il écrivit les
trois dernières, comme pour mieux lui marquer sa
douleur :
' Lettre du 9 février 1869.
130 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« La Roche-en-Breny, le 28 septembre 1869.
« Mon pauvre cher ami,
« Huit jours se sont écoulés depuis le coup terrible que
vous m'avez infligé par la publication de votre lettre dans
le Temps, et je n'en suis pas encore revenu. Pourquoi donc
faut-il que j'aie été condamné d'assister deux fois, dans une
trop longue vie et de si près, à des catastrophes comme celles
de M. de Lamennais et la vôtre ? La sienne, du moins, s'est
fait attendre trois ans, et pendant tout ce temps j'ai fait
tous les efforts que comportaient ma jeunesse et ma fai-
blesse pour détourner le coup. Mais vous, mon pauvre
ami, vous m'avez foudroyé ! Gomment avez-vous pu mé-
priser à ce point mes conseils, mes avertissements, mes
prières? Je vous ai aimé avec la tendresse d'un vieillard et
d'un mourant pour le fils chéri de son âme. Je vous ai pro-
digué toute la lumière que je puisais dans cette affection,
dans les nombreuses et profondes sympathies qui nous
unissaient, et aussi dans une longue et rude expérience des
luttes d'ici-bas. Et vous avez pris cet affreux parti, que
vous nous laissiez à peine entrevoir, non-seulement sans
me consulter, mais sans même daigner discuter avec moi
les termes de ce congé injurieux et calomnieux que vous
venez de signifier à l'Église et à vos frères, à vos amis les
plus chers et les plus dévoués !
« Vous avez méprisé bien plus encore que mon amitié :
le grand exemple du P. Lacordaire, que je vous ai tant de
fois cité, qui a rencontré, tout le long de sa vie, des croix
bien autrement lourdes, des calices bien autrement amers
que les vôtres, et dont le nom surgit dans toutes les mé-
moires et sur toutes les lèvres dans cet orage que vous
venez de soulever si follement.
MONTALEMBERT ET LE P. HYACINTHE 131
Si vous aviez su vous borner aux cinq alinéas de votre
lettre, vous eussiez grandi de cent coudées aux yeux du
public, tout en restant irréprochable devant tous ceux
d'entre vos amis qui veulent rester catholiques. Mais dans
tout ce qui suit, tout est inexcusable.
« Vous n'avez pas clé persécuté, comme on le croirait, à
vous entendre ; de ce pharisaisme que vous avez mille fois
raison de délester et de dénoncer, personne n'a moins
souffert que vous, puisqu'il ne vous a pas empêché d'ac-
quérir avant quarante ans une autorité et une renommée
sans rivales dans l'Église de France. Vos supérieurs, reli-
gieux eux-mêmes, vous avaient traité jusqu'ici avec une
indulgence singulière et vous avaient laissé une liberté à
peu près complète. Ce qui a manqué précisément à votre
gloire, ce sont les persécutions et les adversités où le génie
et le cœur de Lacordairc ont pris leur trempe surna-
turelle.
« Vous auriez eu encore mille fois raison de signaler la
guerre déclarée par l'école dominante à la société moderne
et à la nature humaine -, mais nul chrétien ne comprendra
que vous en ayez rendu responsable le catholicisme tout
entier, et qu'un prêtre, un religieux, en pax'lant de la
façon dont la religion est depuis longtemps comprise et
pratiquée , n'ait pas trouvé un mot, un seul mot de
justice et de vérité au profit de ces merveilles de charité,
de chasteté, d'humilité et d'abnégation que l'Église enfante
chaque jour avec une fécondité sans pareille dans son
histoire.
« Vous en appelez au Concile et vous ne l'attendez pas,
alors que deux mois à peine nous séparent de sa réunion.
Mais d'avance vous laccusez, vous le déclarez suspect, et
avec une iniquité par trop criante, vous lui imputez de
n'être pas libre dans sa préparation, au moment même où
les évêques d'Allemagne viennent de manifester à la fois
t32 LES DERNIERS JANSÉNISTES
leur souveraine indépendance et leur résolution de n'ad-
mettre aucun décret incompatible avec la civilisation et la
science, avec la juste liberté des peuples et les besoins des
temps actuels ; au moment où vingt symptômes divers
démontrent que ce qui a tout arrêté jusqu'à présent, ce
n'est pas la pression d'en haut, mais la mollesse et la
diplomatie mal avisée de ceux qui avaient le droit et le
devoir d'agir et de parler, qui allaient enfin se réveiller
et que votre chute va peut-être replonger dans une
inaction et une prostration dont vous, mon pauvre et
cher ami, vous serez responsable devant Dieu et devant les
hommes.
« Mais le plus grand des reproches que j'ai à vous
adresser, c'est d'avoir trahi vos amis, vos frères d'armes,
en procurant le triomphe le plus éclatant aux délations et
aux prévisions insultantes de nos adversaires. J'ai vu, pen-
dant quinze ans,le nom de Lamennais servir d'épouvantail,
exploité par tous les esprits étroits et soupçonneux, servîtes
et jaloux. Si j'avais le malheur de vivre quinze ans de plus,
j'entendrais de même opposer chaque jour votre nom à
tout prêtre, à tout chrétien chez qui l'on verrait poindre,**,
une étincelle d'intelligence ou de générosité.
« En trahissant vos amis, vous avez surtout trahi notre
cause, celle que nous vous avions tous confiée, nous cham-
pions jeunes et vieux de cette royale liberté qui est la loi
propre du chrétien. Vous avez agi comme agirait M. Thiers,
s'il s'avisait de quitter le terrain légal et constitutionnel où
il a remporté des victoires si imprévues et si fécondes, pour
aller construire une barricade dans le faubourg Saint-
Antoine.
« Hélas ! mon pauvre ami , que votre châtiment sera
terrible ! En perdant toute autorité sur le vrai public, vous
avez perdu tout moyen de servir la liberté, la justice, la
vérité, que vous avez si noblement servies jusqu'à présent,
MONTALEMBERT ET LE P. HYACINTHE 133
que vous avez tant aimées, que vous aimez encore avec
une passion si légitime.
Je ne dis pas, du reste, que votre faute soit aussi irré-
parable qu'elle me parait inexcusable. Si après cette ex-
plosion terrible vous savez vous tenir tranquille, vous
condamner au silence, à un silence absolu pendant plu-
sieurs années ; si vous savez réclamer une place obscure,
mais régulièrement obtenue dans les rangs du clergé sé-
culier et pratiquer avec lui les vertus modestes et austères
qui le distinguent ; si vous êtes capable, comme je n'en
doute pas, de vous imposer ce sacriQce, ne fût-ce qu'en
expiation de la douleur cuisante où vous venez de plonger
tant d'âmes chi'étiennes, alors vous pourrez désarmer
non-seulement l'acharnement de vos trop heureux adver-
saires, mais encore le désespoir de vos amis et admirateurs,
et avec l'aide du temps et des événements vous remon-
terez peut être dans la chaire où vous aviez encore tant de
conquêtes à faire et qui est la seule tribune où vous puissiez
parler avec honneur, je dirai même avec décence. Mais si
vous avez le malheur de céder aux invitations, aux pro-
vocations dont les libres penseurs et les protestants surtout
vont vous assaillir ; si vous entreprenez de vous justifier
en attaquant l'Église votre mère ; si vous devenez un ora-
teur de réunions profanes et vulgaires, vous tomberez dans
le néant, au-dessous de Lamennais lui-même, qui a au
moins fini par se retrancher dans le silence, et tandis que
vos amis, comme moi, ne pourront que pleurer en silence
sur votre déchéance, vous deviendrez le jouet d'une publi-
cité sans entrailles et sans frein ludibriuin vulgi, comme ces
gladiateurs captifs, exploités et déshonorés, malgré leur
noblesse naturelle, par les caprices de la foule obscène des
païens.
« Vous le voyez, je vous parle sans détour, sans pré-
caution, sans réserve ; je ne vous parle pas en chrétien,
en confesseur, en docteur. Je n'en aurais pas plus le
134 LES DERNIERS J4NSÉMSTES
droit que l'envie. Je vous parle uniquement en ami, en
homme du monde, en vieux libéral , en vieux soldat
amoureux de la lutte, de l'honneur, de la gloire et de la
vôtre, non moins et peut-être plus que de la sienne. Ecoutez,
je vous en conjure, celte voix qui ne vous a jamais trompé,
jamais trahi, jamais flatté, et qui vous indique aujourd'hui
votre dernière chance de salut.
« Laissez-moi vous donner encore une dernière preuve
de cette affection, dont vous n'avez évidemment jamais
mesuré la profondeur, ni compris l'intensité. Mon âge me
donne à la fois la triste expérience des nécessités de la vie
et le droit de prendre avec vous une liberté devant laquelle
d'autres reculeraient peut-être. Vous devez être sans res-
sources matérielles, et cette pénurie ne peut qu'aggraver
les difficultés inexprimables de votre situation. Eh bien, je
vous en supplie, confiez-moi vos embarras, et pour on
sortir, ne vous adressez qu'à moi et à ceux qui, corrme
moi, sont avant tout les amis de votre passé. Je ne suis pas
opulent, mais j'ai une grande aisance, et jamais je n'aurai
fait du superflu que Dieu m'a accordé un usage plus doux
à mon cœur.
« C'est ce cœur, et lui seul, qui a dicté cette lettre. Par-
donnez à ce cœur blessé, meurtri, profondément troublé
par vous ; pardonnez l'âpre franchise de mon langage.
Sachez reconnaître cette « colère de l'amour » dont parle
M. de Maistre. Surtout plaignez-moi de cette épreuve
dont vous êtes l'auteur, épreuve ajoutée à tant d'autres et
d'autant plus cruelle qu'elle tombe sur moi au moment où
vient de m'être arrachée cette chère sœur Saint-Marcellin,
que vous avez vue chez moi, et dont les soins incompa-
rables, prodigués depuis plus de ti'ois ans, avaient un peu
adouci mon triste sort. Mais, certes, de toutes les peines
qui pouvaient m'être encore infligées avant ma fin, aucune
ne saurait dépasser ni même égaler la cuisante amertume
montaLEMbert et le p. hyacinthe 135
que vous me vaudriez, si je vous voyais poursuivre la voie
fatale où vous êtes entré et sortir misérablement de cette
Église que vous êtes fait pour servir, pour affranchir, pour
honorer mieux que tous vos contemporains . Je m'arrête,
après en avoir dit beaucoup trop pour ce qu'il nous reste,
à moi de force, à vous peut-être de patience. Je vous em-
brasse encore avec une triste, mais invincible affection. »
Je ne crois pas que Montalembert aitjamais écrit une
plus belle page. Quelle élévation ! quelle grandeur !
quel cri de colère et de tendresse ! Il n'y a vraiment
que la religion pour inspirer de pareils élans. Lorsque
M. Renan quitta le séminaire de Saint-Sulpice, il ra-
conte non sans émotion, dans ses Souvenirs , que
M^"" Dupanloup lui offrit sa bourse. On vient de voir
que Montalembert mit le superflu que Dieu lui avait
accordé à la disposition du P. Hyacinthe. Il m'a paru
que ces traits de délicatesse, accomplis dans des cir-
constances presque identiques, valaient la peine d'être
rapprochés. Mais M. Renan avait sa sœur Henriette, et
le P. Hyacinthe avait sa mère : ces deux cœurs de
femme furent leur refuge et leur providence à tous
deux : ils n'acceptèrent rien de l'ancien supérieur et de
l'ami. Montalembert n'avait pas besoin, d'ailleurs, de
mettre le P. Hyacinthe en garde contre les provocations
des protestants. Les seuls hommes qu'il aitjamais eus
pour amis dans l'Église réformée étaient incapables de
lui donner un mauvais conseil. Bien loin de l'attirer à
eux, je sais pertinemment qu'ils le dissuadèrent de
commettre l'acte qui dans l'esprit public pouvait
136 LES DERNIERS JANSÉNISTES
passer pour une abjuration. Je veux parler de son ma-
riage. M. dePressensé, surtout, était un protestant delà
grande école pour qui la véritése trouvait, dans la ré-
forme catholique accomplie au sein même du catholi-
cisme transformé, dégagé des pratiques idolâtres de
l'ultramontanisme. Il était convaincu que ce n'était pas
sous la forme du protestantisme actuel que la France
recevrait l'Évangile*. Quand il visitait le P. Hyacinthe
dans sa cellule — ce qui lui arrivait souvent — ce n'était
donc pas pour le faire sortir de l'Église, mais pour le
consoler et le fortifier^. J'ajouterai, pour montrer son
indépendance, que lorsque le P. Hyacinthe était en
Suisse à la tète du mouvement vieux-catholique, M. de
Pressensé fut un des premiers à élever la voix contre la
persécution religieuse qui avait suivi ce mouvement.
Mais au moment où l'illustre prédicateur déppuilla la
robe du moine, Montalembertn'était pas seul à craindre
qu'il ne passât au protestantisme. Madame la marquise
deForbin dOppède lui écrivait le 4 octobre 1869 :
«... Non, Dieu ne permettra pas que, selon l'expres-
sion dont vous vous serviez cet hiver, vous vous soyez
brisé et que vous nous ayez brisés avec vous, car il est
évident que les catholiques-libéraux vont avoir beau-
coup à souffrir à cause de vous. Pour qu'il y ait en
France un protestant de plus, le résultat serait hors de
toute proportion avec le sacrifice, et si cela arrivait
♦ Le Concile du Vatican, par Edmond de Pressensé :
» Edmond de Pressensé par Hyacinthe Loyson.
LE P. HYACINTHE ET LES PROTESTANTS 137
jamais, mon cher Père, j'éprouverais la seconde grande
douleur de ma vie et je porterais ma seconde blessure
à côté de celle qui ne se fermera jamais. Je ne crois pas
que personne puisse m'accuser d'intolérance ; bien
souvent même mes meilleurs amis m'ont adressé le
reproche contraire. Je suis persuadée que la plupart de
nos frères séparés appartiennent à l'àme de l'Église ;
j'ai souvent admiré leur foi, leur piété, et des vertus
que nous devrions prendre pour exemple, mais enfin
ils n'ont pas la vérité complète, et si Dieu, eu égard à
la sincérité de leur foi supplée dans sa bonté à ce qui
leur manque de ce côté et permet qu'avec moins de
secours ils fassent souvent mieux que nous, parce que
Cœil de leur intention est plus droit, ces grâces ne peuvent
être accordées à celui qui a possédé la vérité pleine et
entière et qui s'est détourné d'elle, à celui qui a quitté
la source abondante dont Notre-Seigneur parlait à la
Samaritaine pour demander au ruisseau d'étancher sa
soif ...»
Et la conclusion de tout ceci, la recommandation
suprême que lui faisaient Montalembert et la marquise
de Forbin d'Oppède, c'était de se recueillir, de s'en-
fermer dans le plus profond silence. « Je vous supplie
de vous l'imposer tant que durera l'orage que vous
avez suscité. Comment le coup de tonnerre que vous
venez de faire entendre ne vous suffirait-il pas quant à
présent? Gomment ne sentiriez-vous pas que toute
• Lettre ms.
JANSÉNISTES, T. lU. 10
138 LES DERNIERS JANSÉNISTES
réplique, toute explication, toute démonstration nou-
velle ne saurait qu'en affaiblir l'effet? Au contraire, le
silence déconcertera tous vos adversaires et vous gar-
dera à vous-même la liberté de l'avenir*. » — Ainsi
parlait Montalembert. I^a marquise de Forbin d'Op-
pède lui écrivait de son côté :
Mon bien cher Père, aujourd'hui, je viens vous sup-
plier de toute la force de mon attachement et de ma con-
viction de garder le silence. Fermez l'oreille à tout ce qui
se dit pour vous et contre vous, ignorez les éloges et les
injures, ne faites rien, ne dites rien, enfermez-vous avec
votre crucifix et vos livres et oubliez ce qui se passe en
contemplant les beautés éternelles toujours anciennes et
toujours nouvelles. Soyez persuadé que toute demande,
toute parole, quelle qu'elle fût, vous placerait maintenant
dans la position la plus fâcheuse et compromettrait les
vérités et les idées que vous voulez servir. Vous les avez affir-
mées assez hautement, vous avez poussé un cri assez reten-
tissant pour réveiller les consciences catholiques ; mainte-
nant, je vous en supplie, ne proférez plus une parole ; que
ni l'infâme joie de soi-disant chrétiens en vous voyant
affronter le péril d'un blâme infligé de haut, ni les félici-
tations des autres ne vous arrachent un mot ; oubliez tout,
faites-vous oublier et dans deux ans peut-être, dans moins
de temps encore vous pourrez retrouver votre autorité
qui est en ce moment trop contestée pour vous permettre
de faire du bien ! Vous pourrez après cette retraite com-
mencer cet apostolat dont nous avons si souvent parlé
ensemble. L'Église sera toujours catholique, apostolique
et romaine, il faut seulement qu'elle devienne de plus en
plus catholique et apostolique et de moins en moins
romaine !
' Lettre du 4 octobre i86q.
I.E P. HYACINTHE EN AMÉRIQUE 139
Si j'avais le bonlieur de vous posséder sovis mon toit,
je ne permettrais pas qu'un journal vous arrive, quel
qu'il soit ; je voudrais vous faire vivre avec nos Pères dans
la foi et ne permettre à aucun bruit du jour de parvenir
jusqu'à vos oreilles. Ne vous verrai-je pas ? Vous savez que
je ne suis pas libre d'aller à Paris. Croyez à mon bien
profond et sincère atlachcmcnt'. »
Le P. Hyacinthe partit pour l'Amérique, afin de se
dérober ù la curiosité malsaine des reporters, et trouva,
à son retour, l'Eglise de France dans une agitation
(extraordinaire.
' Lettre ms.
CHAPITRE VI
Imprévoyance des catholiques-libéraux. — Enthousiasme
de Ms*" Dupanloup à l'annonce du Concile, d'après une
lettre de la marquise de Forbin d'Oppède. •«— Mauvais
présages. — Pie IX dominé par les Jésuites. — Démêlés
du P. Theiner avec la Compagnie de Jésus. — Ses lettres
au professeur Friedrich . — Intervention du Pape dans la
préparation et la conduite du Concile. — Le cardinal
Mathieu « enterré tout vif » par Pie IX. — Brefs du Pape
au P. Ramière, à Mb"" Deschamps, à dom Guéranger, à
M"' de Ségur. — Mort de Montalembert. — Pie IX fait
célébrer un service en son honneur. — Lettres de Monta-
lembert à Dœllinger et au P. Hyacinthe. — Montalembert
et le Correspondant. — Le courant Foisset dans celte revue,
à partir da Congrès de Matines. — Le manifeste du Cor-
respondant jugé par Louis Veuillot. — Le duc de Broglie
historien de l'Église au IV*^ siècle. — Comment il enten-
dait l'histoire. — Il est accusé de naturalisme. — Les
évêques de France avant et pendant le Concile. — Un
mot de Ms' Meignan. — La thèse de l'inopportunité. —
Le Concile était -il libre ? Pourquoi les évèques n'agirent-
ils pas collectivement auprès de M. Emile OUivier. —
Le rôle de M*'" Maret. — Gallican à la façon d'Arnauld.
— Il est traité de schismatique par les ultramontains. —
AVANT LE CONCILE 141
Il contribue à la réorganisation des Facultés de théologie.
— Ce qui le sépare des catholiques-libéraux du Corres-
pondant. — Plus clairvoyant qu'eux. — II s'appuie sur
le ministre des cultes. — Ses mémoires à l'Empereur sur
le Concile. — Conditions que mettait Pie IX à l'admission
des princes dans l'assemblée conciliaire. — L'Empereur
se charge des frais du livre de Ms"" Maret. — Analyse du
Concile général et la paix religieuse. — Réfutation de dom
Guéranger dans la Monarchie pontificale. — L'abbé de
Solcsmes et la liturgie. — Casuistique ultramontaine et
falsifications romaines. — M»' Deschamps pris en flagrant
délit d'erreur à propos de la déclaration de 1683. — Lettres
du P. Gratry à l'archevêque de Malines. — Son portrait,
sa science, son style. — Ses lettres font songer aux Provin-
ciales. — Il appelait Louis Veuillot le Thersite du XIX* siècle.
— Louis Veuillot à Rome. — Ses lettres à l'Univers. —
A lui seul il est une armée. — Ce qu'il dit des laïques
et des ecclésiastiques. — Comment il déflnit le talent de
M»"" Dupanloup. — Ses attaques contre le P. Gratry. —
Pourquoi il ménage Ms"" Darboy. — Une ambulance ! —
Comme quoi Louis Veuillot aurait pu remplir les fonc-
tions de brancardier.
Montalembert confessait, à la veille de mourir, qu'il
avait péché par imprévoyance. On pourrait faire le
même reproche à l'état-maj or de son parti si ondoyant,
si divers, si rempli surtout de mouvements contra-
dictoires. La plupart des catholiques-libéraux furent
surpris par les événements ; quelques-uns même
IW LES DERNIERS JANSÉNISTES
les préparèrent à leur insu en poussant à la réunion
du Concile après avoir applaudi à la proclamation du
dogme de l'Immaculée Conception, Dans le courant
de l'été de 1867^ madame la marquise de Forbin d'Op-
pède écrivait de Kissengen au P. Hyacinthe :
«... J'ai eu^ en venant ici, la bonne fortune de passer
quelques heures avec l'évêque d'Orléans, il est si lieureux
du résultat de son séjour à Rome que sa santé est vrai-
ment meilleure. Il regarde comme un fait qui tient du
miracle la résolution du Saint-Père. Assurément, ce n'est
point par goût et penchant naturel que le Pape convoque
un Concile, et personne autour de lui ne veut en en-
tendre parler ; mais chez ceux qui ont charge d'àmes, Dieu
agit parfois directement en les obligeant à faire en quelque
sorte malgré eux et malgré leurs dispositions naturelles ce
qui est de son service. Personne à Rome n'est pour la
réunion du Concile et bien des évêques français ont été
aussi d'avis qu'on n'en avait pas besoin. « S'il y a des ques-
tions à résoudre, disaient-ils, n'avons-nous pas le Pape ? »
« On dit que la société se transforme », ajoutaient-ils ; eh
bien, attendons que sa transformation soit achevée, il sera
bien temps alors de voir ce qu'il y a à faire. L'évêque
d'Orléans a, je crois, contribué plus que tous les autres à
confirmer le Pape dans sa résolution et il se dévoue avec son
ardeur ordinaire à en presser la réalisation. Vous avez dû
être content de sa lettre sur les conciles ; je trouve que
c'est une des belles choses qu'il ait écrites et qui tranche
d'une manière éclatante sur les mandements dont nous
sommes accablés. Là où les autres ne parlent que du
Pape, resserrant éternellement les mêmes choses, lui parle
de l'Église en évêque des anciens jours C'est déjà une
grande chose que la convocation du Concile, alors même
que les circonstances ne permettraient pas de le réunir
immédiatement ; un nom comme celui-là n'est jamais
AVANT LE CONCILE 143
prononcé inutilement, tout le monde sait maintenant que
l'Église à besoin d'un Concile, que là est le remède, que
là seulement l'Église et la société moderne pourront s'em-
brasser et s'unir pour marcher ensemble de concert dans
des voies nouvelles ; on ne l'oubliera plus désormais et le
Concile se tiendra dans quelque couvent ignoré, s'il ne
peut se réunir à Latran, mais j'ai la confiance qu'il se
tiendra à Rome'. »
Ainsi donc, ô cruelle ironie des choses de ce monde,
ce sont ceux-là même que devait écraser le Concile qui
en conçurent le plus d'enthousiasme. Encore si leur
aveuglement n'avait duré qu'un jour ! mais i) dura
deux années et même davantage, en dépit des avertis-
sements qu'ils reçurent de tous les côtés. Ni la bulle
d'indiction où Pie IX affirmait son infaillibilité en se
qualifiant d'évêque universel : Ego Plus catholicœ Ec-
clesiœ episcopiis, — ni la convocation du Concile à la
date fatidique du 8 décembre, — ni la lettre du Pape à
M*' Darboy, l'accusant defebronianisme, — ni le pro-
gramme des Jésuites romains publié par la Civiltà, —
ni la lettre pastorale de l'archevêque de Westminster,
— ni les dénonciations dont était l'objet, avant son ap-
parition, l'ouvrage de M»"" Maret, — ni le silence obs-
tiné gafdé par le nonce à l'endroit des évêques sur les
questions qu'ils devaient préparer, — ni le refus des
chrétiens schismatiques d'Orient et d'Occident de pren-
dre part au Concile', — rien n'avait réussi à leur ouvrir
t Lettre ms.
• Eh ! qu'y seraient-ils venus faire, 8:ran(l Dieu ? On ne les
aurait pas plus entendus que les délégués de la Petite Église dont
je raconte à V Appendice la mission à Rome à la fin de l'année iSOy-
144 LES DERNIERS JANSÉNISTES
les yeux. Ce fut le P. Hyacinthe qui, le premier, jeta
le cri d'alarme, déclarant qu'il ne voulait être ni dupe,
ni complice. Or, voici ce que lui répondit Montalembert :
« Vous en appelez au Concile et vous ne l'attendez pas,
alors que deux mois à peine nous séparent de sa réu-
nion. Mais d'avance vous l'accusez, vous le déclarez
suspect, et avec une iniquité par trop criante vous lui
imputez de n'être pas libre dans sa préparation ...»
La marquise de Forbin d'Oppède, d'ordinaire si
clairvoyante, partageait à ce sujet l'optimisme de Mon-
talembert : « Le Concile qui va s'assembler, disait-
elle, rien ne vous autorise humainement à en désespérer
à l'avance. Le manifeste des évêques de Fulda est bien
propre à ranimer notre confiance, et nous ne pouvons
oublier que c'est le Pape seul qui, de son propre mou-
vement, alors qu'il n'était nullement poussé par l'o-
pinion publique, a convoqué le Concile et l'a voulu
malgré toutes les oppositions ' . »
Hé, mais, c'est précisément ce qui faisait le danger
de cette convocation conciliaire, car le Pape était à la
merci des Jésuites, quoi qu'en dise M. Emile Ollivier, et,
comme on l'écrivait de Rome à Mg"" Maret, les Jésuites
n'auraient pas voulu du Concile, le Concile n'aurait
pas eu lieu, si le Pape n'avait été persuadé que le Syl-
labus, l'infaillibilité papale et tout le reste du moyen
âge y triompheraient'. « Il ne faudra pas négliger de
rendre dans tous vos écrits les Jésuites responsables
* Lettre ms.
' Vie de Mgr Maret, par l'abbé G Bazin, t. m, p. 86.
LE P. THEINER ET LES JÉSUITES 145
des dogmes du Vatican, parce qu'ils en sont les uniques
auteurs, écrivait le P. Theiner au professeur Friedrich
en 187 1*. Ces aveugles et mauvais religieux n'ont fait
que faire adopter les opinions excentriques de leur école,
nullement par amour de l'ÉglisC;, mais pour la glorifi-
cation de leur orgueil et au plus grand détriment de
l'Église et du Saint-Sicge. Ils n'ont pas eu grand'peine
à réussir avec un épiscopat d'une ignorance dont on ne
peut se faire une idée, et avec un Pape qui n'a presque
aucune connaissance ou qui n'a du moins que des no-
tions superficielles d'histoire, aussi bien ecclésiastique
que profane, de théologie et de droit canonique, et qui
ne se distingue que par une foi de charbonnier digne
de vieilles femmes, qui le rend souvent même ridicule.
Je passe sous silence ses autres qualités, et je confesse
ouvertement que jamais Pape ne s'est rendu l'instru-
ment si volontaire des Jésuites que Pie IX. »
On ne tarda pas à s'en apercevoir. Dans une question
de la nature de celle qui était enjeu au Concile, le Pape
* Le P. Theiner, prêtre de l'Oraloire, fut pendant trente ans
honoré de la confiance de Pie IX qui l'avait nommé préfet des
Archives secrètes du Vatican à la mort de Marino-Marini dont il était
coadjuteur. C'était un prêtre d'une piété exemplaire et d'une vaste
et solide érudition. On lui doit l'Histoire des deux Concordats
etla publication du Journaldu Concile de Trente, dont le chanoine
Dœllinger a surveillé l'impression. Après le Concile, le P. Theiner
fut en butte aux persécutions des Jésuites qui lui firent enlever
les clefs des archives et dont il se vengea dans une série de lettres
adressées au professeur Friedrich et publiées peu de temps après sa
mort, laquelle arriva le 10 août 1874. Ces lettres ont été traduites
en italien et en allemand et recueillies par M. Jean Wallon dans
son ouvrage intitulé : Jésus et les Jésuites.
146 LES DERNIERS JANSÉNISTES
aurait du s'abstenir de toute intervention directe, ne
fût-ce que pour sauver les apparences. Du commen-
cement à la fin , au contraire, dans la préparation
comme dans la conduite du Concile, il s'arrangea de
façon à ce qu'on vit sa main partout. Il fit de l'infailli-
bilité une affaire personnelle, et fut en toute vérité le
Deiis ex machina de ce que la marquise de Forbin
d'Oppède appelait « un simulacre de Concile' ».
« Moi, Jean-Marie Mastaï, disait-il an cardinal
Schwarzenberg, je crois à l'infaillibilité. Pape, je n'ai
rien à demander au Concile, le Saint-Esprit l'éclairera.»
Et comme s'il n'avait eu qu'une confiance médiocre
dans les lumières du Saint-Esprit, il exaltait ses par-
tisans et combattait ceux qui résistaient à son apo-
théose '< avec l'ardeur d'un homme départi et l'autorité
du souverain qui ne permet pas qu'on le discute' ». Le
cardinal Mathieu, revenant de présider les fêtes de Noël
à Besançon, disait : « Que voulez-vous, le Pape m'a
enterré tout vif'.» Après avoir refusé de recevoir l'évêque
de Sura et menacé de mettre son livre à l'index, il
' « Je vous envoie, écrivait-elle au P. Hyacinthe au mois de
février 1870, quelques numéros de V Univers , vous y remarquerez
la manière dont ce parti comprend le rôle des Conciles devant la
Papauté ; on ne s'étonne que d'une chose, après avoir lu ces
lignes, c'est qu'on ait voulu faire à Rome les frais d'une cérémonie
aussi inutile et qu'on ait assemblé un simulacre de Concile. »
9 Le Concile du Vatican, par E. de Prcssensé, p. 3o3.
' Mélanges sur quelques questions agitées de mon temps
et dans mon coin de pays, par l'abbé Boillot, curé de la Ma-
deleine de Besançon, p. 80.
PIE 1\ KT LE CONCILE 147
adressait un bref au P. Ramière pour le féliciter
« d'avoir si bien mis son adversaire (Ms"" Maret) aux
prises avec lui-même, qu'il a dispensé ses contradicteurs
du soin de renverser l'édifice* ». Il faisait défense aux
imprimeurs de Rome d'imprimer les écrits de la mi-
norité, et l'évêque d'Orléans, dont il qualifiait les lettres
de « vains sophismes ennemis, seule et unique cause
du trouble qui s'est élevé dans les consciences- o, était
obligé de confier aux presses de Naples sa réponse à
M*"" Deschamps. Dans un bref d'honneur à dom Gué-
ranger qui dans la Monarchie ponlijicale avait dit
que « le papisme est la grâce de ce temps », il traitait
les catholiques-libéraux c d'hommes qui, tout en se
faisant gloire de ce nom, se montrent complètement
imbus de j rincipes corrompus et ne savent plus se
soumollreaujugementdu Saint-Siège. » — « Leur folie,
ajoutait-il, est montée à l'excès depuis qu'ils ont en-
trepris d'adapter la divine constitution de l'Église aux
formes modernes, afin d'abaisser plus aisément l'au-
torité du chef suprême. Ils mettent en avant avec audace
certaines doctrines maintes fois réprouvées, ressassent
des chicanes historiques, des calomnies, des sophismes
de tout genre. Ils nous réduisent à déplorer dans leur
conduite une déraison égale à leur audace. » Dans un
autre bref du 22 janvier 18-0 adressé à Ms"^ de Ségur
pour qui le Pape est « tout >>, il disait : « Si les puis-
sances de l'enfer déploient leur force contre le
I Bref du 2 a janvier 1870.
' Bref du la février.
148 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Concile assemblé, si elles dressent des pièges aux
esprits honnêtes en les divisant de sentiment, afin
du moins de tirer parti des maux qu'enfante la discus-
sion, de traîner les choses en longueur, elles n'échap-
peront point au coup fatal qu'elles voudraient reculer
le plus possible. » Le 9 janvier 1870, recevant un
grand nombre de prélats et d'ecclésiastiques, il pro-
nonçait ces graves paroles : « Je suis le pape, le vicaire
de Jésus-Christ, le chef de l'Église catholique, et j'ai
réuni ce Concile qui fera son œuvre. De prétendus
sages voudraient qu'on ménageât certaines questions
et qu'on ne marchât pas contre les idées du temps,
mais ce sont des capitaines d'aveugles. Je. veux être
libre ainsi que le vent. Des affaires de ce monde, je ne
m'en occupe pas. Priez donc, forcez le Saint-Esprit par
vos supplications à éclairer les Pères, » Enfin, quand
il apprit la mort de Montalembert, son premier mot
fut pour l'appeler « un monstre d'orgueil », et il inter-
dit le service solennel qu'on avait commandé dans
l'église d'Ara-Cœli pour en faire célébrer un — auquel
il assista de la loge grillée — dans une petite église du
Transtevère en faveur d'un certo Carlo.
Or, « ce certain Charles « n'était autre que celui à qui
Pie IX écrivait, en 1849, ^près son magnifique discours
sur l'expédition de Rome, que « cet acte vivrait cà jamais
dans la mémoire des gens de bien. »
Pauvre Montalembert ! le bon Dieu lui fit une belle
grâce en le rappelant à lui avant la fin du Concile, car
malgré les défections des uns et le découragement des
MONTALEMBERT ET LE CONCILE 149
autres, il ne cessa d'espérer contre toute espérance. De
temps à autre cependant, ses craintes se faisaient jour,
comme dans sa lettre du 7 novembre à Dœllinger*,
mais il ne pouvait croire « aux bassesses qui allaient
se produire et qui risquaient de triompher ». Le bruit
qui se faisait autour des mandements et brochures des
évêques de la minorité l'abusait et lui rendait courage.
Le 4 décembre il écrivait au P. Hyacinthe de la Roche-
en-Breny :
* Dans cette lettre, Montalcmbert suppliait Dœllinger de se
rendre à Rome : « Rien ici-bas, lui disait-il, ne peut justifier ou
môme excuser l'abstention ; c'est le signe certain de la décrépitude
de l'intelligence pour les partis comme pour les individus. Je
vous jure que si j'entrevoyais pour moi, simple laïque, un moyen
quelconque d'être admis au Concile, rien ne m'arrêterait. Tout
misérable que je suis, j'essaierais de me traîner jusqu'à Rome,
dussé-je périr en route, et quand même, une fois arrivé, je ne
dusse point obtenir la parole ; mais j'irais, ne fût-ce que pour
protester par ma présence, par le triste et intrépide regard dont
parle Bossuet, contre les bassesses qui vont se produire et qui
risquent de triompher.
« Vous admirez sans doute beaucoup l'évcque d'Orléans, mais
vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer
l'abîme d'idolâtrie où est tombé le clergé français. Cela dépasse
tout ce qu'on aurait jamais pu s'imaginer aux jours de ma jeu-
nesse, au temps de Fràyssinous et de Lamennais. Le pauvre
Mgr Maret, pour avoir exposé des idées tiès modérées, dans un
langage plein d'urbanité et de charité, est traité publiquement,
dans les journaux soi-disant religieux, d'hérésiarque et d'apostat
par les derniers de nos curés ! De tous les mystères que présente
en si grand nombre l'histoire de l'Église, je n'en connais pas qui
égale ou dépasse cette transformation si prompte et si complète
de la France catholique en une basse-cour de l'anti-camera du
Vatican. J'en serais encore plus désespéré qu'humilié si, comme
partout, dans les régions illuminées par la foi, la miséricorde et
l'espérance ne se laissaient entrevoir à travers lei téaèbres. »
150 LES DERNIERS JANSÉNISTES
«... L'évêque d'Orléans vient de donner un bien grand
exemple de ce qu'il est encore possible de faire, au sein de
lÉglise actuelle, pour, servir la vérité et la liberté. Il a
parlé beaucoup trop tard, mais ses deux coups de tonnerre
n'en ont pas moins eu un retentissement prodigieux. 11 est
parti, calme et plein de confiance, pour entrer dans la lutte
qui va couronner sa glorieuse vie. En rapprochant ses deux
lettres contre l'infaillibilité et contre l'Univers des mande-
ments de l'archevêque de Paris, du manifeste des évoques
de Fulda, vous aurez reconnu que tout n'était pas perdu,
et que si vous aviez seulement su attendre un peu, vous
auriez été à même de combattre plus que jamais le bon
combat. »
Et encore le 1 6 janvier 1870 :
« Excepté en ce qui touche les soi-disant catholiques-
libéraux de France, qui sont, à mes yeux comme aux vôtres,
des prévaricateurs, je n'adhère pas à votre appréciation du
moment actuel. Je crois que les choses marchent mieux
que vous ne le supposez, et cependant, vous le savez, je ne
suis pas optimiste ... »
Enfin, dans sa fameuse lettre du 28 février, publiée
cinq jours avant sa mort par la Gazette de France, il
disait :
« .... Sans vouloir ni pouvoir entrer dans la discussion
de la question qui va se décider au Concile, je salue avec la
plus reconnaissante admiration d'abord le grand et géné-
reux évêque d'Orléans, puis le prêti-e éloquent et intrépide,
qui ont eu le courage de se mettre en travers du torrent
d'adulation, d'imposture et de serviUté où nous risquons
d'être engloutis. — Grâce à Dieu, la France catholique ne
MONTAI.RMBERT ET LE CONCILE 151
sera pas restée trop au-dessous de l'Allemagae , de la
Hongrie et de rAmérique. — Je m'honore publiquement et
plus que je ne puis dire de les avoir pour amis, pour con-
frères à rAcadcmic. — Je n'ai qu'un regret, celui d'être em-
pêché par la maladie de descendre dans l'arène à leur suite,
non certes sur le terrain de la théologie, mais sur celui de
l'histoire et des conséquences sociales et politiques du sys-
tème qu'ils combattent. Je mériterais ainsi ma part, et
c'est la seule ambition qui me reste, dans ces litanies d'in-
jures, journellement décochées contre mes illustres amis
par une portion trop nombreuse de ce pauvre clergé qui se
prépare de si tristes destinées, et que j'ai autrefois aussi dé-
fendu et honoré comme il ne l'avait encore été par personne
dans la France moderne.
« Du reste, j'ai pleine confiance en l'avenir. Dans l'ordre
politique, nous sommes déjà délivrés du système que tant
d'esprits faux et serviles avaient acclamé comme l'apogée de
l'ordre et du progrès, et nous voyons renaître la vie pu-
blique avec la liberté.
« Dans l'ordre religieux, je reste convaincu, malgré toutes
les apparences contraires, que la religion catholique, sans
subir la moindre altération dans la majestueuse immuta-
bilité de ses dogmes ou de sa morale, saura s'adapter en
Europe, comme elle l'a déjà fait en Amérique, aux con-
ditions inévitables de la société moderne et qu'elle demeu-
rera comme toujours la grande consolation et la grande
lumière du genre humain. »
N'avais-je pas raison de dire qu'il espéra jusqu'à la
fini' Quant aux catholiques-libéraux de son parti qu'il
traitait de prévaricateurs, les événements ont démontré
qu'en étant plus politiques que lui ils avaient été
beaucoup plus sages. On ne coupe pas les ponts
152 LES DERNIERS JANSÉNISTES
derrière soi quand on veut se ménager une retraite.
D'ailleurs, avant d'être libéraux ils étaient catholiques
et, comme tels, a ils avaient à cœur de ne laisser
aucun doute sur leur volonté absolue de demeurer
orthodoxes'. « C'est ainsi qu'au lendemain du Syllabus
qui les visait tout particulièrement, ils délibérèrent sur
le point de savoir s'ils ne devaient pas suspendre la
publication du Correspondante A dater du Congrès de
Malines il s'établit dans le parti deux courants très
distincts : le courant Foisset qui côtoyait l'ultramon-
tanisme de l'Univers d'aussi près que possible, et le
courant Montalembert qui s'en éloignait chaque jour
davantage. M. Foisset se prononçait pour la soumis-
sion quand même et préalablement à toute discussion
Ihéologique. Montalembert ne l'admettait qu'après la
bataille et tout à fait în extremis. Ce fut le courant
Foisset qui l'emporta. Déjà, lors du Congrès de Ma-
lines, M. Foisset avait trouvé que Montalembert était
allé trop loin et il avait été chargé par le Correspondant
de dissiper les équivoques résultant de son discours'.
Au moment de la réunion du Concile, il admit sans
hésiter l'infaillibilité du Souverain Pontife, tout en ayant
des doutes sur l'opportunité du dogme. Aussi aurait-il
désiré que le Correspondant se renfermât dans un si-
lence absolu. Ses amis furent d'un avis contraire.
« Après tout, lui disaient-ils, on n'a un cheval de
* Théophile Foisset, par Henry Boissard, p. 200.
* Id. p. aïo.
» Id. p. 199.
LE (( CORRESPONDANT » ET LE CONCILE 153
bataille que pour le mener au feu, le jour de péril,
et non pour le laisser à l'écurie'. »
Ils se décidèrent donc à publier le lo octobre 1869
un article-manifeste sur le Concile, mais comme si
aucun d'eux n'avait osé en prendre la responsabilité,
personne ne le signa — ce qui fit dire à Louis Veuillot :
« C'est l'œuvre d'une plume habile, d'une science
inexacte et d'une conscience passionnée... En attestant
sa foi, l'auteur anonyme ne laisse voir que ses doutes,
et il prend si grand soin de justifier ses doutes qu'ils
semblent former le capital de sa foi... Cela fait, il
signe : Pour la rédaction du Correspondant : P. Dou-
haire. Cette formule de signature est la chose sérieuse
de cette pièce ardente et médiocre. Elle lui donne le
caractère d'un manifeste, elle révèle, non pas une
légion, mais une École qui ne s'était pas encore si clai-
rement accusée, . . II importe de savoir qui est là.
MM. de Montalembert, Falloux, Albert de Broglie,
Th. Foisset,* Louis de Carné, Augustin Cochin, les
RR. PP. Perraud et Largent^ membres de l'Oratoire
font tout le talent et toute l'importance du Corres-
pondant. Ces patriciens ont-ils donné leur assentiment
au manifeste de la Rédaction?... L'importance du
document serait autre pour nous et pour tout le monde
s'il émanait des personnages notables que nous venons
de nommer, que s'il ne contenait que l'expression des
communes pensées de MM. Douhaire, Gaillard, Lave-
dan et Marins Topin^. »
' Théophile Foisset, par Henry Boissard, p. aCo.
' Rome pendant le Concile, 3i octobre 1869.
JANSÉNISTES, T. HI. Il
154 LES DEUNlEIiS JANSÉNISTES
Louis Veuillot avait raison, et le Correspondant n'a-
vait pas tort. Il était inutile d'étaler au grand jour les
divisions du parti libéral, au moment même où il avait
le plus besoin d'être uni. Quels cris de joie n'aurait pas
poussés le le directeur de l'Univers s'il avait vu que le
manifeste ne portait ni la signature de M. Foisset qui
l'avait désapprouvé, ni celle de Montalembert à qui peut-
être il n'avait pas été soumis ! Quant aux PP. Perraud
et Largent, Louis Veuillot n'avait qu'à relire l'article du
Correspondant pour s'apercevoir qu'ils y étaient étran-
gers, puisque la rédaction déclarait qu'il n'engageait
que les laïques, a On conçoit quelle réserve est imposée,
sur un point qui est à ce degré du ressort de la théo-
logie, à une rédaction laïque comme la nôtre, dont la
prétention a toujours été de défendre la loi_, non de la
commenter ou de la définir. >) Ce qui n'empêchait pas
le rédacteur de dire très librement son sentiment sur
la question capitale qui allait être débattue au Concile.
Après avoir rendu hommage à a la hardiesse et à la
perspicacité » de Pie IX, il affectait d'avoir pleine con-
fiance dans la réunion solennelle de tous les représen-
tants de l'Église. « Comment penserions-nous, disait-il,
que ce qu'on pourrait appeler par une expression pro-
fane la convocation des Étals-Généraux de l'Église ait
pour effet de créer dans son sein une monarchie des-
potique qui n'y a jamais existé ? Il y a là quelque chose
de contradictoire dans les idées comme dans les termes
qui répugne au sens commun. Ce n'est ni l'usage, ni le
penchant naturel des grandes assemblées de consommer
LE MANIFESTE DU « CORRESPONDANT » 15d
elles-mêmes leur propre abdication... Rien ne peut
sortir du Concile que de son libre et commun consen-
tement. De quoi donc, gens de peu de foi, irions-nous
nous alarmer P Comment croire qu'une assemblée vé-
ritablement œcuménique, sur laquelle ne pèse aucune
pression, dont n'est exclu aucun membre légitime,
sera assez abandonnée de l'Esprit-Saint pour se dé-
pouiller elle même sans motif, au profit d'un autre
pouvoir, de ce qu'il y aurait d'essentiel, d'exclusif et de
divin dans ses prérogatives? Supposer chez une assem-
blée purement humaine un renoncement irréfléchi de
cette nature, ce serait déjà une absurde hypothèse;
mais appliquée à une assemblée infaillible, la suppo-
sition est presque sacrilège , car c'est admettre que
l'Esprit-Saint prendrait plaisir à nous égarer sur le
choix de ses interprètes. Le Concile a le droit de nous
demander de n'être pas plus difficile que lui-même sur
rétendue de ses droits et l'usage qu'il en peut faire.
« Et quand nous nous en remettons ainsi avec
pleine soumission à la décision du Concile, il est bien
entendu que c'est au Concile tout entier et à son chef
que s'adresse notre confiance. 11 n'est point d'usage,
on le sait, dans les Conciles de procéder par la voie
parlementaire des majorités relatives ou absolues. Les
décisions ne sont prises, surtout en matière dogma-
tique, que par un concours de sufirages suffisants pour
que le décret puisse être réputé l'œuvre de l'Église
entière. La raison de ce scrupule est simple, c'est que
les Conciles ne créent pas les dogmes, ils les recon-
156 LES DERNIERS JANSÉNISTES
naissent seulement et les déclarent. Ils proclament
avec une rigueur et une netteté nouvelles ce que l'Église
partout et toujours a cru par une foi au moins expli-
cite : Quod semper et ubique et ab omnibus creditum est.
Il suffit donc qu'une croyance soit contestée par une
partie notable et pieuse de l'Église, qui n'est jamais
sortie du giron commun, pour qu'un Concile hésite à
la faire passer à l'état dogmatique. Telle est la réserve
qui a toujours prévalu en toute matière ; mais dans
celle-ci en particulier, dans ce qui touche aux rapports
mutuels du Pape, du Concile et des évêques, il y aune
jurisprudence établie à Trente dont à coup sûr le
Vatican ne s'écartera pas. On sait en effet que si rien
n'a été décrété au concile de Trente sur ces points
épineux, c'est qu'on n'y put tomber d'accord d'une
rédaction commune avec les prélats qui représentaient
l'Église de France, et le pape Pie IV fut le premier à
demander que le sujet fut entièrement écarté, pour
qu'aucune définition n'eût lieu sans le consentement
unanime de tous les Pères. »
Et comme s'il avait eu le pressentiment de ce qui
devait arriver, l'auteur du manifeste ajoutait : « Pro-
clamer n'est pas définir et c'est une définition avant
tout qui serait nécessaire au principe de l'infailbbilité
pontificale si le Concile jugeait à propos de lui rendre
hommage. » Nous verrons plus loin qu'après la pro-
clamation du dogme les cathohques-hbéraux s'échap-
pèrent par cette porte dérobée.
Louis Veuillot ne disait donc que la moitié de la
M. LE DUC DE BROGLIE 157
vérité quand il écrivait que l'article du Correspondant
était « l'œuvre d'une plume habile, d'une science
inexacte et d'une conscience passionnée. » Plume ha-
bile oui, et il n'était pas possible que le rédacteur
de l'Univers n'eût pas reconnu dans ce morceau ma-
gistral le style alerte, incisif, et de grande tournure, qui
distingue l'historien de l'Eglise au IV' siècle. Mais la
passion en était absente et il fallait toute la mauvaise
foi du pamphlétaire ultramontrain pour y voir l'œuvre
d'une science inexacte. M. le duc de Broglie ne s'est
jamais piqué de théologie, mais en matière d'histoire
religieuse il pouvait en remontrer à Louis Veuillot. En
tout cas il entendait l'histoire autrement que lui.
o II semble, écrivait à ce sujet la marquise de Forbin
d'Oppède, il semble, lorsqu'on étudie l'Église, non-seule-
ment dans sa doctrine, mais dans les moindres détails de
sa discipline, qu'on y trouve les plus grandes comme les
plus petites choses marquées au coin d'une souveraine
raison, et s'il est permis de parler ainsi, de ce bon sens qui
mène le monde en dernière analyse. Les doctrines catho-
liques tiennent toujours le milieu enti"e deux opinions
extrêmes ; les règles de discipline sont placées le plus or-
dinairement entre deux exagérations, pourquoi faut-il que
de notre temps ceux qui gouvernent les choses de Dieu
semblent vouloir quitter cette voie tracée par les siècles et
toujours reconnaissable malgré des déviations passagères,
et tomber dans les exagérations en versant d'un côté au
lieu de rester au milieu ? Il me semble qu'une des in-
nombrables erreurs de l'école historique néo-catholique,
qui en a tant commis et en commet tant encore, con-
siste à envisager l'histoire de l'Église dans son dévelop-
158 LES DEIINIERS JANSÉNISTES
pemenl maléiiel et humain comme étant en dehors du
mouvement généi-al et ayant sa vie propre, étrangère aux
transformations que les sociétés subissent autour d'elle. Le
prince de Broglie, dans ses beaux volumes, a réagi contre
cette manière de voir, ce qui tout aussitôt Va fait accuser de
naturalisme. Je suis frappée tout au contraire de la simul-
tanéité qui se rencontre entre les tendances des esprits en
politique et dans les questions religieuses ; cela n'a assuré-
ment rien d'étonnant et ce serait plutôt le contraire qui
serait extraordinaire, puisqu'après tout l'homme qui s'oc-
cupe de religion n'est pas un autre homme que celui qui
s'occupe de politique. Qu'on l'attribue au travail de démo-
lition de l'école soi-disant philosophique du siècle dernier,
aux violentes secousses imprimées à l'ordre social par notre
Révolution et les crises qui l'ont suivie, le caractère par-
ticulier de notre temps que personne ne nie est le doute
répandu sur toutes les questions qu'on avait pu croire ré-
solues. L'ancienne société vivait sur certaines idées incon-
testées, qu'on peut appeler des principes, qu'on ne songeait
pas plus à discuter qu'un axiome de géométrie , à présent
rien de semblable, rien qui soit généralement admis,
beaucoup de matériaux de toute sorte répandus sur le sol
et pas une construction ; un sol qui semble rejeter les fon-
dations qu'on y creuse, comme celui de Jérusalem rejetait
les pierres avec lesquelles Julien l'Apostat prétendait refaire
le temple. La terreur causée par cette situation porte les
esprits à se réfugier en politique dans les bras du pouvoir
absolu, à qui ils ne demandent plus que de les protéger
par la force contre les désordres matériels ; et en religion
à demander à l'omnipotence papale le privilège d'avoir le
moins possible à penser et à agir, et de s'endormir sur
toutes les difTicultés de la vie en laissant au Souverain-
Pontife le soin de les régler. C'est cette coïncidence qui me
paraît constituer le plus grand danger ; le parti qui nous
perd va dans le sens du courant, cela est certain, et le
LES EVÈQUES OPPOSANTS I :)
nôtre qui a pour lui l'expérience du passé et les espérances
de l'avenir doit luller dans le présent contre ce courant.
Il y aurait, je crois, un curieux livre à faire sur l'histoire
des idées qui prennent le dessus en ce moment, mais ce
qui vaut mieux que tous les livres, c'est l'action et la
parole, la plus puissante des actions. »
II.
La marquise de Forbin d'Oppède voyait juste ; par
malheur les catholiques-libéraux qui pensaient comme
elle avaient marché trop longtemps dans le sens du
courant, et maintenant que le torrent était déchaîné, il
était bien difficile de l'arrêter-. La majorité des catho-
liques avait abdiqué, comme on le leur reprochait à
Notre-Dame. Quant au petit groupe qui s'élait rangé
autour de Montalembert, que pouvait-il, divisé comme
il l'était lui-même, que protester pour l'honneur, au
nom du bon sens, de l'histoire, des traditions et des
principes de l'Église gallicane ? C'était aux évêques à
faire tout leur devoir, à éclairer le Concile dont ils
étaient membres, à le retenir sur la pente fatale où le
* Lettre ms.
' Quelques-uns même « dans un but d'apaisement faisaient
d'étranges concessions aux intransigeants. Le Français, par
exemple, allait jusqu'à reconnaître que l'itifailUbUité du Pape
est une conséquence de l'infaillibilité de l'Eglise. » ( Vie de
Ms^ Maret, par l'abbé G. Bazin, t. lii, p. 90 )
160 LES DERNIERS JANSÉNISTES
poussait l'ultramontanisme. Or, il faut bien le dire, si
quelques-uns d'entre eux s'étaient jetés courageuse-
ment dans la mêlée, la plupart se résignaient d'avance
à la défaite et à la capitulation.
— Il faut descendre dans la rue, disait M^"" Meignan
au P. Hyacinthe.
— Pardon, Monseigneur, répliquait l'ancien carme,
c'est aux évéques à nous donner l'exemple.
— Mais non. Nous ne sommes que les grands prêtres
et vous, vous êtes un prophète'.
Ils en étaient presque tous là. Quand ils ne pous-
saient pas le P. Hyacinthe, ils excitaient le P. Gratry,
ils le complimentaient de ses vaillantes lettres, sauf à
l'abandonner ensuite aux coups de M^"" Deschamps et
de dom Guéranger, ou même à le désavouer si par
malheur une indiscrétion quelconque rendait leur
témoignage public. « Et quand tant de gens qui se por-
taient bien ne disaient rien pour soutenir leurs cham-
pions, c'était un malade qui se levait de son grabat
pour parler*. » Au fur et à mesure que le péril aug-
mentait on les voyait se décontenancer, perdre la foi
dans leur cause. Tout d'abord ils avaient combattu le
* Un prophète, de malheurs à qui l'on avait fini par donner
raison. Le i^'' juillet 1870, pendant un déjeuner chez M- Cochin,
celui-ci lui dit : « Ma foi est comme une flamme qui vacille et
qu'il faut tenir à l'écart du vent de la tempête. Nous nous re-
faisons une foi meilleure, plus solide, plus vraie et qui sera
l'appui sur lequel nous vivrons, l'oreiller sur lequel nous
mourrons. » Il ajouta qu'après l'avoir blâmé en septembre, il ne
le comprenait que trop à présent.
s Lettre de Montalembert à M. Cuvillier-Fleury.
LES ÉVÊ^tUES OPPOSANTS 161
dogme au nom du principe, peu à peu ils ne s'y
opposèrent plus qu'au nom de l'inopportunité'. C'était
l'euphémisme sous lequel ils masquaient leur retraite.
Aussi l'évêque d'Angoulême disait-il fort spirituelle-
ment à Pie IX : « Quod inopporlunum dixerunt necessa-
rium Jecerunt . » Un article du règlement — violant
la liberté du Concile et dirigé plus particulièrement
contre les gallicans de l'opposition — défendait ex-
pressément aux évêques de se réunir par nation et de
se concerter. Ils pouvaient en prendre texte — et de
combien d'autres' ! — pour adresser une plainte col-
lective au ministre des cultes qui déclarait n'attendre
que cela pour agir^. Ils s'y refusèrent pour des raisons
' Comme s'il pouvait être jamais inopportun, selon le mot de
Dœlliiigoi « de donner aux croyants la clef de tout l'édifice de la
foi, de promulguer l'article fondamental duquel dépendent tous
les autres ! »
' Rappellerai-je ici toutes les entraves apportées par le Vatican
à la liberté du Concile : la mauvaise disposition de la salle, —
la remise par lo Pape à chaque évèque d'une bulle réglementaire
du Concile, bulle qui souleva la plus vive opposition et fit rap-
peler trois fois à l'ordre un évèque hongrois qui protestait contre
ces mœurs inouïes, — l'exclusion de la minorité de la commis-
sion des propositions, — la mise à l'Index du manifeste des
opposants et l'interdiction de la lecture deJanus, — l'affichage sur
les murs de Rome peu de jours après l'ouverture du Concile de
la Bulle frappant d'excommunication majeure tous ceux qui
n'admettaient pas les doctrines du Syllabus ou qui contesteraient
le moindre bref papal? etc., etc. Il fallait s'appeler Louis
Veuillot pour oser écrire que le Concile était libre pirce que
M8' Maret y avait été admis malgré les polémiques de V Univers
sur lo non-droit des évoques annulaires.
' L'Église et l'État cm Concile du Vatican, par Emile
Ollivier, t. ii, p. aJg.
162 LES DERNIERS JANSÉNISTES
d'ordre politique, ce qui ne les empêchait pas d'écrire
séparément lettre sur lettre à M. Emile OUivier et de
déléguer le P. Gratry auprès de l'empereur pour ap-
puyer le projet d'ultimatum' qu'ils avaient envoyé à
son premier ministre. En un mot ils manquaient de
cet esprit d'entente et de solidarité qui double la force
du nombre. Ils ne s'entendirent que pour faire des
démonstrations platoniques, jamais pour une action
qui pût être efficace. Leur dernière démonstration de
ce genre fut leur adresse au pape, la veille de la pro-
clamation de l'infaillibilité, c'est-à-dire quand le dogme
avait déjà « triomphé de l'histoire ».
Il n'y eut vraiment parmi eux que deux hommes
dont la conduite avant et pendant le Concile ait été
irréprochable — au point de vue libéral, s'enteud —
et qui aient eu jusqu'au bout le courage de leur opi-
nion. J'ai nommé M»"" Darboy et M^"" Maret. Un poli-
tique de l'école de Richelieu, un théologien de l'école
du grand Arnauld. Nous verrons plus loin quel fut le
rôle de l'archevêque de Paris. Disons tout de suite quel
fut celui de l'évêque de Sura.
Ms"" Maret rappelait Antoine Arnauld parla science, la
logique, la méthode, l'opiniâtreté, l'esprit belliqueux et
aussi par l'invincible démangeaison d'écrire. Il eut toute
sa vie la plume ;\ la main. Arnauld avait été poursuivi,
traqué, condamné pour ses opinions jansénistes, bien
qu'à différentes reprises il eût désavoué les cinq pro-
* L'Église et rÉtat au Concile du Vatican par Emile 01-
livier, t. ii, p. 288.
MONSEIGNEUR MARET, 16:<
positions et qu'en toute circonstance il eut protesté de
son attachement au Saint-Siège. Ms"^ Maret, devenu
comme Arnauld le centre de la controverse théologique
de son temps, fut en butte aux mêmes persécutions
pour ses opinions gallicanes et représenté à Rome
comme un futur instrument de schisme, bien qu'il eût
donné vingt fois la preuve de son orthodoxie, notam-
ment dans le procès du traditionalisme qu'il dénonça
un des premiers.
A une autre époque, sous M. de Frayssinous*, par
exemple, son gallicanisme aurait reçu l'approbation
du chef même de l'Église. Il se réduisait en effet à ces
quatre articles : i° Indépendance du pouvoir séculier à
l'égard de toute juridiction politique attribuée à
l'Église. — 2" Légitimité des principes de 1789 et de la
Constitution de la société moderne. — 3" Résidence de
la souveraineté spirituelle dans le corps épiscopal uni
au Souverain-Pontife. — 4° Caractère tempéré de la
monarchie pontificale'. Mais depuis, lultramontanisme
avait fait en France de tels progrès que Louis Veuillot
se vantait, en 1867, d'avoir trente mille sectateurs. Dès
lors le gallicanisme de M»"" Maret ne pouvait être que
suspect à la faction ultramontaine puisqu'il ne tendait
à rien moins qu'à endiguer le courant qui entraînait
l'Église vers la dictature universelle du pape.
L'évêque de Sura avait déjà pris position dans l'Ère
• N'est-ce pas lui qui disait qu'on rendrait plutôt la France
protestante qu'ultramonlaine ?
* Vie de Mk"" Maret, par l'abbé G. Bazin, t. 11, p. Sa.
l«4 LES DERNIERS JANSÉNISTES
nouvelle. Il s'affirma davantage encore quand il fut
nommé doyen de la Faculté de théologie de Paris. On '
sait quelle importance il attachait à la réorganisation
de ces Facultés. Pour lui, c'était le seul moyen de re-
lever le niveau des études théologiques et la pépinière
indiquée d'un épiscopat vraiment national. MaislaCour
de Rome voyait ces Facultés d'un mauvais œil, d'abord
parce qu'elles n'étaient point instituées canoniquement
et qu'elles dépendaient uniquement de l'Université ;
ensuite parce qu'elle sentait qu'un jour ou l'autre elle
se heurterait à la résistance des théologiens de la Sor-
bonne. 11 n'est pas jusqu'aux catholiques du Corres-
pondant qui ne tinssent en suspicion le doyen de la
Faculté de théologie, non qu'ils fussent en désaccord
avec lui sur la question religieuse, mais ils étaient sé-
parés par le bonapartisme : ils lui reprochaient de
s'être rallié à l'Empire après l'avoir ouvertement com-
battu, sans se rendre compte des raisons vraies de sa
conversion. Ce n'est que plus tard, à l'approche du
Concile, qu'ils se départirent à son endroit de leur
froide réserve. « Je vous sais un gré infini, lui écrivait
Montalembert le 28 septembre 1869, après avoir lu son
livre Du Concile général, d'avoir bien voulu vous sou-
venir que nos dissentiments n'ont jamais roulé que sur
la politique, et que sur les questions vitales qui touchent
à la liberté religieuse ou à la constitution de l'Église^
nous sommes toujours restés ce que nous étions l'un
et l'autre, lorsque, il y a vingt ans, j'ai eu l'honneur
de vous être associé dans la direction du Correspon-
MONSEIGNEUR MARET 165
dant' . i> Avec un peu plus de perspicacité ou un peu
moins de prévention politique, ils auraient vu que
M»' Maret était dans le vrai en s'appuyant sur le minis-
tère des cultes pour arrêter le flot montant de l'ultra-
montanisme. N'est-ce pas au ministère des cultes que
se font les nominations des évêt|ues, et n'est-ce pas
par la main des évêques qu'on pouvait espérer de re-
virer l'opinion ? Ms"" Maret l'avait si bien compris que,
du jour où il fut en rapport avec le ministre des cultes,
il appela son attention de ce côté. Il avait déjà contri-
bué dans le temps à la nomination de M?' Sibour, il
contribua également à celle de M»' Darboy, et obtint
peu à peu de M. Rouland qu'il nommât aux évêchés
vacants des gallicans avérés, de préférence à des hommes
« neutres ».
Je passe sur le scandale auquel donna lieu sa nomi-
nation au siège épiscopal de Vannes et j'arrive à son
grand ouvrage sur le Concile général qui fut l'acte
capital de sa vie.
« Il y avait quinze ans, nous dit son biographe, que
M*"" Maret pensait à la question du Concile quand le
Pape la mit à l'ordre du jour. » Il y était donc suffi-
samment préparé lorsque les évêques lurent convoqués
à Rome pour célébrer le dix-huitième centenaire du
martyre de saint Pierre. Immédiatement il se mit à
l'œuvre et fit imprimer sans nom d'auteur un Mémoire
qu'il distribua au petit nombre d 'évêques qui étaient
' Vie de Mf Maret, par l'abbé G. Bazin, t. m, p, iia.
166 LES DERiNlERS JANSÉNISTES
en relations avec lui. Dans ce Mémoire qu'on peut
regarder comme la préface de son livre, il posait les
trois questions suivantes : « La définition de l'infail-
libilité est-elle utile ? est-elle nécessaire? est-elle pos-
sible? » Il y répondit par la négative et, comme con-
clusion, il émit le vœu que les évèques profilassent de
leur prochaine réunioi) à Rome pour demander au
pape Pie IX la convocation d'un Concile général « seul
compétent pour chercher, trouver, proposer les grands
moyens qui doivent fa c'était la thèse officielle de
l'infaillibilité papale, appuyée sur des preuves plus
ou moins contestables.
Après avoir invoqué l'Écriture, les Pères et l'École,
dom Guéranger invoque les actes de la papauté depuis
le moyen âge. Les papes ont agi comme s'ils étaient in-
faillibles, donc ils le sont. Le fait emporte le droit. Ne
lui opposez pas l'opinion de l'école de Paris, la décla-
ration de 1682, le concile de Constance, tout cela est
sans autorité. Il n'y a de vrai que les conciles de Lyon,
de Florence qui contiennent la doctrine de l'infaillibilité
dans leurs décrets. Il est tellement sûr de ce qu'il
avance, qu'il ne se donne même pas la peine d'établir
dans quelles circonstances on reconnaîtra que le Pape
parle ex cathedra. Pour lui, dès que le Pape déclare
qu'il parle ex cathedra, il est infaillible : la simple pro-
mulgation suffît. Il y manque cependant une signature,
' Le Concile du Vatican par E. Je Presscnsé, pp. 272-274.
LE P. GRAÏRY 177
tant que l'anathème n'a pas été fulminé contre l'opi-
nion contraire, — ce qui revient à dire, selon la re-
marque de M. de Pressensé : « Vous reconnaîlrez le
pape infaillible à ceci qu'il maudira ! »
Pascal, où es-tu ? ^
III
Tout à coup, une voix se fit entendre, qui jusque-là
n'avait parlé que d'amour, de progrès, de fraternité, et
cette voix disait : « Dieu n'a pas besoin de vos men-
songes ni de vos ruses pour son service. . . Ceux qui
soutiennent la thèse de l'infaillibilité personnelle du
pape ont tous travaillé sur des documents frelatés. Dans
l'histoire de l'esprit humain, il n'est pas une question
théologique, philosophique, historique ou autre, qui
ait été aussi déshonorée par la mauvaise foi, le travail
des faussaires, si totalement gangrenée par la fraude...
Il est temps que les hommes d honneur, les hommes
de cœur, les hommes de foi regardant ce scandale en
face, et chassent du temple non-seulement les vendeurs,
mais les voleurs et les fabricateurs de fausse monnaie
religieuse et morale... Les derniers des hommes peuvent
recevoir et reçoivent des ordres de Dieu. J'en ai reçu
dans ma raison, dans ma conscience et dans ma foi.
Pour obéir, je souffrirai ce qu'il faut souffrir' ».
' Lettre du P. Gratry à Mgr Deschamps.
178 LES DERNIERS JANSÉNISTES
C'était Pascal qui revenait sous les traits naïfs d'un
mathématicien mystique, doublé, comme lui, d'un
écrivain original.
Certes le P. Gratry n'a pas le vaste savoir théolo-
gique de l'abbé de Solesmes. Il est plus littérateur que
canonisle et plus philosophe que théologien. Mais il
est très versé dans les sciences humaines et, selon le
précepte de l'Oratoire, il s'en sert « comme d'un ha-
meçon pour gagner les âmes à Dieu'.» C'est un logi-
cien qui s'adresse moins à l'esprit qu'au cœur. Il se
peut qu'il commette, au cours d'une discussion, plus
d'une inexactitude, mais il ne commettra jamais de
falsifications, il rougirait de s'appuyer, comme M^"" Des-
champs, sur des documents faux et qui prouvent dia-
métralement contre la thèse même en faveur de laquelle
on les exhume^. Ce qu'il veut avant tout c'est convaincre
' Histoire de V Éducation dans l'ancien Oratoire de France
par le P. Paul Lallemand, p. 2i7.
' Dans son livre sur V Infaillibilité et le Concile, l'archevêque
de Malines disait •« la déclaration de l'Assemblée de 1682 n'est
qu'une note discordante dans le concert des voix de l'épiscopat
français Ecoutons la vraie voix des évoques.... En i6a5, réunis
en assemblée générale, ils écrivent aux autres prélats du royaume :
« Les évoques seront exhortés à honorer le Siège apostolique et
l'Église romaine.... Ils respecteront aussi notre Saint-Père le
Pape... sur lequel Jésus-Christ a fondé son Église en lui baillant
les clefs du cielaA'ec l'infaillibilité de la foi, etc » La citation n'a
pas moins d'une page et l'éminent prélat termine en disant :
L'Église de France confesse donc, avec toutes les Eglises de
l'univers, non seulement la primauté mais V infaillibilité de Pierre
et de ses successeurs. »
Cette citation ayant paru suspecte h M. Jean Wallon, il s'em-
pressa d'en vérifier l'exactitude au tome 11, pièces justificatives
LE P. GRAIRY 179
de fraude, de mensonge et de ruses les fauteurs de l'in-
faillibilité auxquels il s'attaque, et il a tout ce qu'il faut
pour cela : il a la science, il a la verve, il a l'éclat et la
sainte indignation dont parle Jnvénal, celle qui fait le
vers et aussi la prose. Hier encore sa prose était un
chant, et parfois « elle montait si haut, qu'on y sentait
comme un bruit de harpes, quelque chose des accents
des prophètes et des ardeurs des saints'. » Son style
était celui d'une àme candide, et Sainte-Beuve disait un
jour malicieusement qu'il portait écrit sur le front :
p. 95 de la Collection des procès-verbaux du clergé de France,
où il la trouva, en effet. Remontant alors au premier chapitre do
ce document qui n'occupe pas moins de trente pages in-folio à
deux colonnes, il lut : « La promesse infaillible de Dieu qu'il
serait au milieu de deux ou trois qui s'assembleraient en son
nom a été le plus grand recours qu'ait eu rÉ^-lise pour se main-
tenir dans l'ordre et empêcher la corruption de la doctrine et des
mœurs... L'infaillibilité de celte promesse étant dérivée comme
par degrés des Conciles généraux aux nationaux et d'iceux aux
provinciaux, l'Église les a jugés si nécessaires, que le grand
concile de Nicéc a oblige les évêques de les tenir deux fois en
un an. » Noiis voilà bien loin de l'infaillibilité papale. Parcourant
alors le préambule de ce document, M. Jean Wallon vit en tète :
(i Avis de l'assemblée générale du clergé de France à MM. les
archevêques et étéques de ce royaume et en note : « Après que
ces avis adressés par M?"" do Chartres eurent été imprimés et
exnminés, ils furent supprimés par l'ordre de l'assemblée. Une
des principale; causes de la suppression est V infaillibilité du
Pape, qui parait établie dans l'article i.'Jy » Or l'article 187 est
justement celui que cilail Ms'^ Deschamps. « Ainsi, dit M. Jean
Wallon, le document cité par l'archevêque de Malines et qui a eu
siH' les décisions du Concile la plus déplorable influence, n'est
pùs seulement faux, il prouve encore contre la thèse en faveur de
laquelle on l'invoque. » (La vérité sur le Concile, pp. iSg-i^i.)
* Éloge du P. Gratry par le P. Hyacinthe, Rome, 26 février
180 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« Je crois à l'Immaculée Conception' ! » S'il n'avait eu
que cette croyance ! Mais il croyait à une foule de choses
bien autrement dangereuses ; il croyait, il disait que
les Jésuites étaient les plus purs des hommes et que Pas-
cal, en attaquant les casuistes, n'était qu'un calomnia-
teur''. C'est pour cela sans doute qu'une fois revenu de
son illusion, son encrier qui débordait d'amour se remplit
soudain de colère ! . . . Et maintenant qu'elle a pris son
vol, dom Guéranger et M»"" Deschamps peuvent braquer
leur grosse artillerie contre cette abeille irritée. Elle se
moque de leur poudre, de leurs arguments, de leurs
anathèmes. Elle va de l'un à l'autre, les ailes déployées
et l'aiguillon en avant, pour venger l'évêque d'Orléans
et l'évêque de Sura des injures qu'ils ont reçues ; elle
les crible de ses piqûres farouches. Et l'on aura beau
dire et beau faire, le P. Gratry lui-même aura beau
vouloir, lors de sa soumission, en effacer les traces
sanglantes, ses traits demeureront attachés au flanc de
larchevêque de Malines et de ses caudataires, comme
ceux des Provinciales au flanc des Jésuites.
Ils portèrent si bien, d'ailleurs, que Louis Veuillot
accourut à la rescousse et y répondit par une grêle de
flèches.
Ce Thersite du dix-neuvième siècle, comme l'appe-
lait le P. Gratry^ avait établi son quartier-général à
Rome près du Monte-Pincio, « pour mieux contempler
Saint-Pierre plein du pape et du concile' » , et surtout
* Lettres à la princesse.
' De la Connaissance de Dieu,
LOUIS VEUILLOÏ 181
pour mieux diriger le chœur des évoques dont le Monlc-
Pincio était la promenade favorite. C'est de là qu'il
écrivait à l'Univers ses fameuses lettres qu'on ne sau-
rait mieux comparer qu'à des bulletins de victoire.
Tant de morts, tant de blessés, tant de drapeaux pris
sur l'ennemi ! Jamais on ne vit pareil carnage. Et tous
ces morts qui se portent bien et tous ces blessés qui
guériront sont tombés sous les coups de sa plume !
prose, mâle outil ! disait-il un jour. Le fait est que
dans sa main la plume devenait une véritable flamberge,
aussi bonne pour l'attaque que pour la riposte . « Une
injure pour substantif, une injure pour, adjectif, voilà
le secret* 1 » Evidemment, Joseph de Maistre avait été
son maître d'armes. Louis XVIII disait de telle bro-
chure de Chateaubriand qu'elle lui valait une armée.
Pie IX pouvait en dire autant des lettres de \ euillot
pendant le Concile. Il aurait pu se passer des disserta-
tions savantes de dom Guéranger, de M*^'^ Deschamps
et de M»"" Manning, mais des invectives de Veuillot,
jamais. La grosse artillerie ne vaut rien dans une guerre
d'embuscades et d'escarmouches. Pendant que l'abbé
de Solesmes était aux prises avec M^' Maret, et l'arche-
vêque de Malines avec l'évêque d'Orléans, Veuillot se
portait sur le front de bandière de l'armée infaillibiliste
et ferraillait avec toutes les plumes de l'ennemi, laïques
ou ecclésiastiques, épiscopales ou monacales. Il était à
la fois partout, il avait réponse à tout, il suffisait à tout.
' Vie du P. Lacordaire par Montalcmbert, p. a5o.
18: LES DERNIERS JANSÉNISTES
Parlait-il de Janicot ? il disait : : C'est une poutrelle qui
flambe ; — de Villemot : c Rien ne lui manque, sauf
l'art puissant d'ennuyer, et ce seul défaut l'écarté des
grands rôles ; » — de Jourdan et La Bédollière : c Je sais
bien qu'ils ne comprennent pas, mais il y a encore sur
la terre des hommes qui comprennent que leur intelli-
gence ne peut rien, parce qu'elle n'a pas la foi ! » —
Du Français : « Si je me connais en physionomie, le
Français mourra jeune. Il vit dans l'air qui a tué tous
ceux qui ont vécu : l'Union, V Alliance, les Villes et les
Campagnes , l'Étendard et jusqu'à ce pauvre vieil Ami
de la Religion qui semblait constitué pour durer tou-
jours ; » — d'Aubry-Foucault : « il écrit sous un faux-
nez dans un taudis de la rue Coquillière ; » — de Co-
quelet : u Tng'nieur civil, chevalier de la Légion d'hon-
neur, publicislc cl penseur de l'École libérale, auteur
d'un article dans la Revue des Deux-Mondes, M. Co-
quelet n'aime pas les Romains. C'est un Villemot sé-
rieux. Il n'a rien plus à cœur que de voir l'Église ab-
solument comme il faut. L'Église libre dans l'État
libre et Coquelet officier de la Légion d'honneur, il
dira : Nunc dimitlis! Mais le Concile écoutera-t-il, com-
prendra-t-il Coquelet ? Cette mouche du coche a eu
la singulière idée de s'atteler derrière le coche. »
Quant à Montalembert, sa mort le désarme, et pour
un peu il blâmerait Pie IX d'en avoir accueilli la nou-
velle en termes si peu généreux. Mais comme il* se
rattrape sur les compagnons du Correspondant, sur
M. de Falloux qui n'a pas eu le courage d'avouer son
LOUIS VEUILI.OT 183
« 89 de lÉglise' » et sur le duc de Broglie dont
M. Daru, c ce doclrinaire philippien », voudrait faire un
ambassadeur au Concile ! « On n'a plus sous la main
M. Baroclie, l'excellent dégustateur des sujets épisco-
paux et qui a proposé tant d'évcques quoique non pas
tous acceptés. . . Il y a bien M. le duc Albert de Bro-
glie. On croit voir en lui du Baroche, je crois qu'on ne
se trompe pas. Moins de voix, mais plus de plume ;
moins de vigueur, mais plus de culture ; moins de po-
sition actuelle^ mais peut-être pliis de dispositions.
Baroche de l'avenir, qui pourra nous faire regretter le
Baroche du passé, M. le duc est né ambassadeur, il est
né académicien, il est né doctrinaire II a du sang de
Genève; il a étudié à l'école de Rossi. Tout jeune il
combattait déjà la liberté d'enseignement. Homme mûr,
il a fait très proprement un livre religieux et insidieux.
Plus mûr, il a rédigé le manifeste du Correspondant.
Parmi les catholiques-libéraux sa taille égale presque
celle de M. Auguste Cochin. Voilà des titres pour re-
présenter M. Daru. Pour représenter la France il lui
manque quch^ue chose. Aux dernières élections, l'État,
le clergé et le peuple, par un accord assez rare, l'ont
refusé. Il doit laisser oublier cette catastrophe. «
Ainsi chacun reçoit son petit paquet. Mais c'est prin-
cipalement sur le dos des évoques et du P. Gratry que
Louis Veuillot aiguise sa plume. Il écrit de Rome le
17 novembre 1869 :
* Le bruit avait couru, et le pape s'en était montré très irrité,
que M. de Falloux, dans une lettre de félicitations adressée au P.
Gratry avait dit que la religion avait besoin d'un 89.
184 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« La campagne contre la doctrine de l'infaillibililé
poursuit son cours, et nous voyons se succéder les
coups annoncés dans l'adresse des « laïques de Co-
blence » à M. de Montalembert . Nous avons eu les con-
sultations et les décisions de Munich, les brochures
pseudonymes de Janus, le livre de M^"" Maret, les expé-
ditions de l'Avenir catholique, le manifeste du Cor-
respondant. . . M*"" Maret prépare un nouveau volume et
l'abbé Dœllinger, qui semble l'instigateur du mou-
vement, se dévoile. Le concert devient de plus en plus
évident... Mais une pièce plus inopinée que toutes
celles qui ont paru et beaucoup plus importante par la
situation de l'auteur, va s'emparer de l'attention
publique. C'est une lettre de M^"^ l'évêque d'Orléans au
clergé de son diocèse, contenant des Observations sur
la controverse soulevée relativementàla définition de l'in-
faillibilité au prochain Concile. Cette lettre fort animée,
est un véritable événement. Par le fait elle donne une
tête épiscopale régulière et officielle à cette prise
d'armes, où l'on ne voyait jusqu'ici que des écrivains
de qualités diverses. »
Cette tête épiscopale lui servira dorénavant de tête
de turc. Quand Ms' Dupanloup répondra à M*''^ Des-
champs, il trouvera que sa lettre appartient au genre
iumultuaire.
« Opus tumultuarium, c'est la. bâtisse de hâte et de
décadence, élevée en un moment, pour un moment,
déjà ruineuse et penchante, et qui n'apparaît que
ruinée. L'opus tumultuarium est bien connu et bien
LOUIS VEUILLOT ET MONSEIGNEUR DUPANLOUP 185
reconnaissable : construction sans art, matériaux sans
choix, pierrailles, tessons, briques cassées, blocs hété-
rogènes, toutes sortes de choses ayant déjà servi à autre
chose, nulle étude et nul autre génie dans l'ouvrier que
l'instinct militaire de l'attaque et de la défense. . . Tel
est l'opus tumultuarium et tels sont les écrits de M*' Du-
panloup. Quiconque les voudra relire acceptera la
comparaison. Ils se ressentent de la décadence, de la
hâte, du tumulte. Ils sont composés sans art, de pièces
et de morceaux vulgaires, de lieux communs. Point de
sévérité, point de sérénité, point de solidité, rien qui
ressemble à un monument, pas même à un édifice.
Tout est construit pour porter un moment quelque
artillerie. En effet l'informe bâtisse se couronne de feux.
L'artillerie éclate et la construction croule. Grand
fracas ; rarement beaucoup de morts.
« Cependant, comme le prêtre catholique est en fami-
liarité avec les Saints Livres, on trouve çà et là chez
M^-^ Dupanloup l'équivalent de ces marbres et de ces
débris qui se rencontrent dans Vopus tumultuarium.
Une parole énergique, une grande sentence sont mêlées
dans la funeste abondance du caillou et du moellon.
Mais de ces marbres de hasard il y en a peu, tous ne
sont pas merveilleusement enchâssés. On a remarqué
que souvent les écrits plus travaillés en sont plus dé-
pourvus. Je me rappelle entre autres une oraison fu-
nèbre qui resta douloureusement au-dessous de la ma-
gnificence du sujet, de la réputation de l'orateur et de
l'attente du public. Jamais héros plus digne de la grande
JANSÉNISTES T. lU l3
18G LE.S OEKNIEHS JANSÉNISTES
peinture et des grandes larmes,, jamais panégyrique
plus digne d'oubli. Ni les batailles, ni la conversion, ni
la beauté du sacriQce et la beauté de la morale ne
purent éveiller un frémissement d'éloquence. Oh ! l'in-
grate pièce ! Pas une période, pas une phrase, pas un
cri : rien, et pire que rien : au lieu de roulement du
tonnerre, le tapage indiscret des pétards. Lamoricière
étant mort, qui pourra pardonner cette oraison funèbre
à Ms' Dupanloup! »
Et voil'i ce que l'évêque d'Orléans avait gagné à
batailler si longtemps avec Louis Veuillot et à lui re-
procher dans son épîlre aux prêtres de son diocèse c de
faire une sorte de pieuse émeute à la porte du Concile! »
Car vous pensez bien que s'il ne s'était agi que de
relever sa lettre à l'archevêque de Malines, il n'aurait
pas été déterrer son oraison funèbre de Lamoricière,
laquelle n'étaitpas, d'ailleurs, si mauvaise qu'il voudrait
le faire croire. J étais là quand elle fut prononcée, et je
me souviens encore du frisson qui courut dans toute
l'assistance, lorsqu'après avoir raconté les derniers mo-
ments du héros d'Afrique, M^" Dupanloup s'écria :
« Tu mourus ainsi, ô Bayard, baisant à défaut du cru-
cifix la croix de ton épée ! » Si ce n'est pas l\ un beau
cri, je ne m'y connais plus.
Passons maintenant au P. Gratry. Les pages qui
lui sont consacrées, pour ne pas sentir la rancune,
n'en sont pas moins de cruelles étrivières :
« Gratry est fort en mathématiques... Tous ces
mathématiciens ont volontiers quelque drôle de vent
LOUIS VEUILLOT lîT LE P. GIl.VTUY 187
dans la cervelle. Le mathématicien Laplace (ou un
autre) n'avait pas besoin de l'hypothèse Dieu pour faire
marcher le monde ; le mathématicien Gratry n'a pas
besoin de l'hypothèse Pape pour faire marcher l'Église.
Jean-Jacques Rousseau rapporte le propos d'une sorte
d'ange qui^.ne le trouvant pas sans doute assez fou,
lui dit : Stàâia la matematica !... Les anges qui ont
parlé à M. Gratry et qu'il devait soumettre à l'épreuve
de l'eau bénite, on les connaît. On en connaît au moins
un. C'est celui qui a pris parmi les hommes le nom de
Janus\ être double, en effet, portant la tonsure et
traînant la queue. Sa queue est si longue, sa tonsure
est si touffue d'hérésie, sa peau est timbrée de tant
de censures catholiques qu'il fallait la candeur de
Gratry pour lui voir des ailes. Cependant le serpent a
pris la colombe. Il lui a présenté un Honorius* de sa
composition et il lui a dit : C'est la science ! L'inno-
cent a cru que c'était de la science puisque c'était de
' DœlUnger.
• Le P. Gratry soutenait que le pape Ilouorius avait été con-
damné comme iicrétiquo avec Sergius et Pyrrhus. « Anathema
Sergio heretico, anathema Honorio herelico, anathema
Pyrrhoheretico, » lel est le texte de la condamnation conciliaire.
Dom Gucranger soutenait au contraire que le pape Ilonorius
avait été condamné non iiour avoir commis une hérésie niais
pour avoir fomenté la flamme de l'hérésie en la négligeant.
Mais cette négligence, dont l'accusait Léon II dans sa lettre aux
évèques d'Espagne, dom Guéranger feint d'ignorer qu'elle a été
qualifiée d'hérésie par trois conciles et que Léon II écrivit aux
chrétiens d'Espagne « qu'Honorius a été rejeté de l'unité catho-
lique pour avoir laissé anéantir la foi immaculée ! » C'est pour-
tant bien clair.
188 LES DERNIERS JANSÉNISTES
l'allemand. mathématique invétérée I ô enfance in-
curable ! ))
Nouvelle lettre du P. Gratry, nouvelle volée de bois
vert :
« ... Je crois que personne maintenant ne peut
plus ignorer où va ce volage... Dans son dernier
Avent, le P. Hyacinthe prêchait qu'il faut briser le vase
pour que le parfum se répande dans la maison. M. Gra-
try dit la même chose. Le vase, c'est l'Église romaine,
c'est la tête. Il verra bientôt comme le P. Hyacinthe
ce qui restera brisé... Oh 1 le pauvre petit homme,
qu'il lui coûtera déjouer si bien du violon ! . . . »
Il n'y a guère que M^"^ Darboy qui soit ménagé dans
ces philippiques ultramontaines. Pourquoi ? La chose
est facile à deviner. Comme il avait l'oreille de l'em-
pereur, et qu'il était au su de tous son correspondant
à Rome^ le Vatican ne savait quelle prévenance lui faire
et le pape le comblait de chatteries. Il est donc probable
que Louis Veuillot avait reçu pour consigne de l'é-
pargner. Quoiqu'il en soit, voici les seules lignes que
je trouve à son adresse dans Rome pendant le Concile.
Elles sont postérieures à la proclamation de l'inlaillibilité
pontificale :
« La politique a voulu donner une certaine pompe
au départ de M^'^ Darboy, archevêque de la cité impé-
riale. L'ambassadeur de France l'accompagnait et il
avait une escorte ecclésiastique composée de M^"" de
Mérode, archevêque de Mélitène, aumônier du pape, et
de deux prélats inférieurs : M»' Vecchiotti^ membre du
LOUIS VEUILLOT ET MONSEIGNEUR DARBOY 189
tribunal de la Consulta et le R. P. Trullet, théologien
de l'ambassade. Ils ne quittèrent l'archevêque de Paris
qu'après l'avoir installé dans une sorte de vv^agon
d'honneur plus spacieux et plus orné que les autres.
Me souvenant de l'évêque qui m'avait dit : « Nous lais-
sons des blessés, » ce beau wagon me parut une ambu-
lance ! »
Ambulance tant qu'il voudra. Le mot pouvait être
drôle au moment où il fut écrit. Il a cessé de l'être à cette
heure. Car, si M. Emile Oilivier avait suivi les conseils
de Ms' Darboy, les blessés du Concile n'auraient pas
été du côté de l'archevêque et Louis Veuillot aurait
pu remplir les fonctions de brancardier-
CHAPITRE VII
M8''Darboy d'après sa biographie par Me"- Foulon. — Le « bon
archevêque » de Sainte-Beuve. — « Toutes les bêles ont
voté oui. » — L'abbé Darboy professeur de théologie à
Langres. — Il est introduit dans le clergé parisien par
M. Martin de Noirlieu — Protégé par M*"" Sibour. —
Guerre ouverte entre YUnivers et l'archevêché. — Une
lettre de Ms^ Maret à Arnauld de l'Ariège. — Mort de
M"" Sibour. — Principes politiques de M"'" Darboy. —
Il s'efforce de créer des mœurs. — Accusé de fébronianisme
par le pape, — L'affaire du chapeau. — Lettres de M. de
Sartiges au P. Hyacinthe. — Ni courtisan, ni ambitieux. —
Comment Montalembert jugeait l'archevêque. — Attitude
M"" Darboy pendant le Concile. — 11 conseille à l'em-
pereur de rappeler notre ambassadeur et de retirer nos
troupes. — Pourquoi ne fut-il pas écouté par M. Emile
Ollivier. — Ce qu'il disait du dogme — Son adhésion au
décret du i8 juillet. — Ses démarches à Rome pour
faire séculariser le P. Hyacinthe. — Lettres de Dœllinger
et de la marquise de Forbin d'Oppède. — Pressentiments
que M*"" Darboy avait de sa fin. — Pourquoi le gouver-
nement de M. Thiers refusa de l'échanger contre Blanqui.
— Il était du parti de la liberté — Le chemin de ronde
de la Roquette.
MON.SRKiNKUK l)Mli;(»\ l'Jl
Le cardinal-archevêque de Lyon a publié, il y a deux
ans, sur la vie et les œuvres de M^' Darboy, une étude
qui, malgré certains sacrifices, tels que lacunes voulues
et réserves doctrinales, n'a pas plu beaucoup à la partie
avancée du clergé français.
N'étant point retenu par les mêmes scrupules et
désireux de faire la lumière sur les points queM»"" Fou-
lon a laissés dans l'ombre, je vais essayer de combler
les lacunes de son livre à l'aide des documents ré-
cemment mis au jour et des papiers inédits qui sont
tombés dans mes mains.
L'ancien grand aumônier de Napoléon III disait une
fois : « Je voudrais avoir une poitrine de verre pour
que tout le monde pût y voir mes intentions. » Il est
certain que ses intentions oependant elle date au moins du temps de saint Bernard, qui
s'en plaignait au pape Eugène, L'archevêque n'avait pas cer-
tainement voulu contester la juridiction universelle du Pape,
mais n'avait-il pas pu réclamer contre l'exercice ordinaire de cette
juridiction ? - La source où avait été puisée l'accusation de fé-
bronianisme n'était autre que le dernier volume du cours com-
plet de théologie de l'abbé Migne. » ( Vie de Mgr Maret par l'abbé
G. Bazin, t. m, p. S3).
MONSEIGNEUR DARBOY 201
la pourpre romaine et qu'il refusa jusqu'à la fin d'inter-
venir « dans les choses au bout desquelles on lui fai-
sait entrevoir cet avantage personnel », M^' Foulon nous
en a fourni différentes preuves dans le beau livre qu'il
lui a consacré. En voici deux autres, tout aussi con-
vaincantes, et qui n'ont pas encore été apportées au
débat. C'est d'abord une lettre de notre ambassadeur à
Rome, qui s'était chargé de négocier l'artairc avec
Ms"" Berardi. M. de Sarliges écrivait au P. Hyacinthe
à la date du 7 juillet 18G8 :
«. ... Ce que vous me rapportez des dispositions de
Ms'" l'archevêque de Paris ne m'étonne pas, mais me désole.
Je savais son haut dédain des honneurs ; aussi était-ce comme
sacrifice à faire que je cherchais avec vous à trouver, la
dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, les moyens
de lui faire accepter ce chapeau dont il ne veut pas. Dans un
conclave, son action eût été puissante, et c'est, à mon
point de vue, une calamité nationale que son absence du
premier qui s'ouvrira. Espérons encore en un retour des
sentiments du Saint-Père à son égard, »
Huit jours après, M^' Darboy adressait le billet sui-
vant au P.Hyacinthe :
« J'offre au liévérend Père Hyacinthe l'assurance de mes
sentiments d'affection dévouée, et je le remercie d'avoir
bien voulu me communiquer la lettre ci-jointe. Il sait
comment j'apprécie l'affaire dont parle M. de Sartiges ;
mon indifférence reste acquise à la chose qui est en jeu et
h tous ceux qui se donnent la peine de me combattre.
\ (i VUCIIEVÈQUE DE PvRÏS.
JANSÉNISTES, T. lU, l4
20Î LES DERNIERS JANSÉNISTES
11 s'est pourtant rencontré des catholiques pour le
traiter de courtisan, d'ambitieux, et même pour lui
faire l'injure gratuite de le comparer au cardinal de
Retz ! Courtisan, il ne le fut jamais' ; ambitieux, je ne
sais pas s'il le fut ; en tout cas il cachait habilement
son jeu^ car il semble que les honneurs soient toujours
allés au-devant de lui^. Quant à Gondi, c'est assuré-
ment le dernier homme auquel on puisse le comparer.
Il avait des mœurs irréprochables et Gondi n'en avait
pas. 11 ne connaissait que la ligne droite et Retz ne
connaissait que l'intrigue. Pour avoir le chapeau, Retz
faisait dire au Pape que, si on le lui refusait, il se
mettrait du côté des Jansénistes, alors qu'il était déjà
du parti. On vient de voir que M^'" Darboy, pour obte-
nir la pourpre romaine, ne voulut pas faire la plus
petite avance. Il avait écrit à Pie IX, après avoir reçu
sa lettre de blâme du 26 octobre i8G5, qu'il s'abstenait
de discuter aucune accusation, aucun reproche,
d'abord parce qu'il n'avait pas eu l'intention de l'offen-
ser et de lui déplaire, ensuite pour épargner à son
noble cœur de la peine et de l'ennui. Il jugea qu'il ne
' Napoléon Tll disait : « J'accepte tout de lui, parce que cela
vient d'un homme qui ne m'a jamais flatté . »
» Quand Ms"" AfTrelui offrit d'être aumônier du collège Henri IV,
il lui répondit : « Monseigneur, on dit que c'est une terre qui
dévore ses enfants ; j'aimerais mieux être second ; je verrais
comment le premier se tire d'affaire. » Quand M. Rouland lui
offrit l'évcché de Nancy, il le trouva « sans désir comme sans
répugnance ». Quand il fut appelé à l'archevêché de Paris, il dit
qu'il acceptait « l'honneur et surtout le fardeau ». {Histoire de la
vie et des œuvres de Mgr Darboy, par Mgr Foulos.)
MONSEIGNEUR DARBOY 203
pouvait pas aller plus loin. Ses actes auraient dément
ses paroles et il ne sut jamais mentir. Gallican il
s'était affirmé chaque fois qu'il en avait trouvé l'occa-
sion ; gallican il entendait mourir, et s'il n'avait pas
réussi, comme tel, à gagner les sympathies de tous les
catholiques-libéraux, il pouvait toujours se flatter
d'avoir conquis l'estime du plus illustre d'entre eux :
«... Ne croyez pas que je partage à son égard les im-
placables rancunes de plusieurs de mes amis, écrivait
Montalembert au Père Hyacintlae, à la date du i*"" janvier
186G. Vous savez le cas que je fais de son esprit et de la
résistance insuffisante, mais déjà très méritoire, qu'il
oppose à la secle qui opprime et exploite le catliolicisme en
France. D'ailleurs, dùt-il vivre cent ans et ne faire pen-
dant ces cent ans que des platitudes, je les lui pardon-
nerais toutes, à cause du service immense qu'il a rendu en
donnant à l'Église un orateur tel que vous*. »
Or, M**" Darboy n'avait pas encore écrit, à cette
époque, sa fameuse lettre à M. Baroche sur la nomina-
tion des évêques :
« Rien ne me paraît plus conforme aux vues d'une
sage politique^ lui disait-il, que de tâcher d'avoir un
épiscopat, et par conséquent un clergé compact, una-
nime, et marchant d'un même pas dans le sens de son
époque et de son pays, autant que la chose est com-
patible avec les principes du ministère ecclésiastique.
A mon avis, ccux-lk doivent être préférés, toutes choses
* Lettre tns.
204 LES DERNIERS JANSÉNISTES
égales d'ailleurs, qui tâchent d'avoir du tact autant que
de la science et de la piété, et sont résolus à vivre de la
liberté autant que de l'autorité. »
Il y a loin de ces paroles à celles que prononçait au
Sénat M»'' de Bonnecliose : « Et moi aussi, j'ai un régi-
ment à faire marcher, et il marche I » Mais l'arche-
vêque de Rouen avait sur le gouvernement de l'Église
des idées diamétralement opposées à celles de
M*' Darboy.
Le choix des évoques tenait beaucoup de place dans
les préoccupations du grand aumônier de l'empereur,
et nous le verrons, durant le Concile, insister auprès
de M. Emile OUivier, dans une lettre toute patriotique,
pour que les sièges vacants fussent donnés de préfé-
rence à des prêtres animés d'un esprit libéral. Par
malheur,, on ne l'écoutait pas toujours. Les mauvaises
langues racontent que, dans ces sortes de nominations,
l'impératrice Eugénie aimait à faire sentir son in-
fluence.
Tout cela revient à dire que M^'' Darboy était un
politique très avisé et un véritable homme de gouver-
nement. Mais c'est surtout pendant le Concile qu'il
acheva de donner sa mesure. Il était parti pour Rome
sans se faire d'illusions sur le résultat final de la ba-
taille engagée entre les deux fractions du parti catho-
lique; il revint battu, mais grandi par sa courageuse
attitude dans l'assemblée du Vatican. Encore ne con-
naissait-on que la moitié de son rôle, puisque ce n'est
que dix ans plus tard que sa correspondance avec
MONSEIGNEUR DAl\BO\ .'05
l'empereur nous fut révélée par M. Emile Ollivier'. Ah !
si on l'avait écouté, lorsqu'il conseillait au gouverne-
ment, comme sanction au Mémorandum « agenouillé »
de M. Daru, de faire une retraite à la Morcau, c'est-à-
dire de rappeler notre ambassadeur et notre armée
d'occupation !... Mais l'homme d'Etat qui présidait
alors aux destinées delà France fermait obstinément
l'oreille aux conseils de l'archevêque. M. Emile Olli-
vier avait, en 1868, prononcé un discours très élo-
quent sur les droits de l'État en matière religieuse. Il
se plaignait que depuis le Concile de Trente tout le
monde fut serf dans l'Église, sauf le pape. « Pour que
l'esprit de vie produise des œuvres nouvelles, disait-il,
pour que l'Église se réconcilie avec le monde moderne,
il faut que le droit des laïques revienne de la main du
prince dans celle des fidèles ; que le droit du prêtre
cesse d'être exercé par l'évêque, et le droit de l'évoque
par le pape ; il faut enfin que le chef de l'Église ne parle
plus désormais, comme dans les temps primitifs, «qu'au
nom des apôtres, des prêtres et des frères, » et qu'à
l'exemple de saint Cyprien, il subordonne ses actes au
consentement du peuple aussi bien qu'à lavis du
clergé ; en d'autres termes, il faut que dans l'Église
comme ailleurs, le gouvernement devienne l'expression
de la volonté générale ». Ce programme n'était autre
que celui de Bordas-Demouliu. Mais quand il arriva au
ministère, M. Emile Ollivier s'empressa de le déchirer
« L'Église et l'État au Concile du Vatican, par M. Emile
Ol.LlVIEh.
206 LES DERNIERS JANSÉNISTES
comme irréalisable. Il ne comprit plus « la gloire qu'il
y aurait à remettre l'Église de France dans le droit
commun canonique' ; » la vérité dernière lui apparut
tout à coup, à la clarté suspecte du plébiscite^, dans la
séparation de l'Église et de l'État, et c'est pour la pré-
parer dans les esprits qu'il se prononça dès les pre-
miers jours en faveur d'une politique d'abstention et
d'effacement, malgré M. Daru qui avait l'appui de l'em-
pereur ; — malgré Montalembert qui le pressait d'agir,
jusque sur son lit de mort; — malgré les évoques de la
minorité, dont il raillait « les communications mys-
térieuses ; » — malgré le cardinal Antonelli à qui
l'abstention paraissait, au début, un pas dangereux
vers la séparation ; — malgré le Pape lui-même qui
avait, à tout événement, ordonné qu'on marquât une
place dans la salle du Concile pour les orateurs des
princes, à gauche du trône pontifical!... Ce faisant,
il avait la conviction de rendre la liberté au Concile,
comme si c'était la lui prendre que de le rappeler à la foi
des traités; — ensuiteil se flattaitd'être impartial en gar-
dant une sage neutralité entre les ultramonlains et les
gallicans qui se partageaient l'Église de France,
* Le i9 janvier, p. 433.
' « Le Garde des Sceaux était absorbé, à ce moment, par les
préparatifs du Plébiscite et da Sénatus-Consulte, devenus son
unique préoccupation. Le gouvernement, croyant avoir besoin du
concours de lous les catholiques pour augmenter le chiffre des
votes favorables dans le scrutin qui allait bientôt s'ouvrir, ména-
geait les intransigeants et sollicitait même leurs suffrages. (Vie
de Mgr Maret par l'abbé G. Bazin, T. ni, p. i8a).
MONSEIGNEUR DARBOY ET M. EMILE OLLIVIER 207
comme si le Concordat ne l'obligeait pas à défendre,
envers et contre tous, les principes de l'Église gallicane
qui lui servent de fondement. Il reconnaît volontiers
que, par le rappel de notre ambassadeur et la retraite
de nos troupes, il empêchait la définition du dogme
de l'infaillibilité, et il se félicite quand même de ne
l'avoir pas fait. 11 n'a pas l'air de se douter que, par
cela seul qu'il avait eu l'honneur d'enterrer le gouver-
nement personnel dans l'ordre civil, il lui était mora-
lement interdit de contribuer à l'établissement du pou-
voir absolu dans l'ordre religieux. Enfin, il se montre
tout fier d'avoir mérité par sa politique des bras croisés
les éloges des ultramontains. Après le service signalé
qu'il leur avait rendu, c'était bien le moins qu'ils le
payassent de retour. Reste à savoir maintenant s'il a
aussi bien servi qu'il le suppose les intérêts de l'Église
catholique. Pour ma part, je ne le crois pas. Ma
conviction profonde est que M^"" Darboy les servait
infiniment mieux que lui, lorsqu'il invitait l'em-
pereur à prendre les mesures désespérées que l'on
sait. Que serait-il advenu si nous avions retiré nos
troupes au mois de juin 1870? Les Italiens seraient
entrés dans Rome deux mois plus tôt, voilà tout, et le
gouvernement français aurait épargné à l'Église le
scandale et le danger d'un nouveau schisme. Sans
compter que l'Église de France risquait d'être déchirée
comme celles de Suisse et d'Allemagne, si la guerre
n'avait pas éclaté le lendemain de la proclamation du
dogme. Dans ces conditions, je ne vois pas qu'il y ait
208 LES DERNIERS JANSÉNISTES
lieu d'être si fier du résultat obtenu, encore moins de
triompher de la soumission des catholiques-libéraux
après le Concile. Abandonnés, comme ils le furent, et
de Dieu et des hommes, il ne leur restait plus qu'à
s'incliner devant le fait accompli. Et encore se sou-
mirent-ils, à de rares exceptions près, avec tristesse et
dignité.
On connaît le mot de M^"" Darboy : « Le dogme n'a
pas l'importance qu'on lui attribue, et au fond il ne
décide rien. Je n'y étais pas opposé comme théologien,
car il n'est pas faux, mais comme homme, parce qu'il
est inepte. On nous a fait jouer à Rome le roledesacris-
tains_, et pourtant nous étions au moins deux cents
qui valions mieux que cela. »
Le 25 février 187 1, quelques semaines avant d'être
arrêté par la Commune, il écrivait à M^^ Maret*.
«... Vous voulez bien me dire que vous avez envoyé au
Saint-Père votre adhésion, dès la mi-novembre, et que
notre entretien du mois d'août n"a pas été sans influence
sur votre résolution J'en suis heureux et j'espère qu'il
vous en sera tenu compte. Pour moi, séparé du monde,
depuis cinq mois, par l'investissement de Paris, je n'ai pu
savoir ce qui se passait, ni correspondre soit avec nos
collègues, soit avec Rome. Je n'ai donc rien fait, d'autant
plus que je n'ai donné à personne le droit de douter de mes
sentiments. Du reste, le Saint-Père ne les ignore pas : il a,
dans les mains, ma note du 16 juillet, rédigée de concert avec
Mê''^ Simor, de Ketteler et Rivet, et où nous lui promettons
même l'unanimité des suffrages, si l'on voulait satisfaire à
' Vie de Mgr Maret, t. m, p. 233, par M. G. Bazin.
MONSEIGNFX'R DARlJOY ET M. EMILE OLLIVIER 20'.)
quelques observations de détail. Ce n'était pas tant le fond
du décret que la question d'opportunité qui arrêtait ; tout
le monde le sait, et, pour ma part, je l'ai dit en plein Con-
cile. Il me semble donc superflu de déclarer aujourd'hui
que j'adhère au décret ; ce serait même singulier, puisque
cela permettrait de supposer, contre toute vérité, que je
réservais mon adhésion jusqu'à présent. Toutefois, si le
Saint-Père désire, pour le public, qu'une adhésion de ce
genre ait lieu, c'est une formalité à laquelle je me prêterai
avec courtoisie. Mais je ne veux pas me précipiter, de moi-
même, dans un acte qui, à raison de certaines circons-
tances, ne paraîtrait peut-être pas suffisamment désinté-
ressé : je crois plus convenable d'attendre qu'on m'en parle
officiellement.
« Votre respectueux et dévoué
« t G. archevêque de Paris. »
Toujours politique et toujours correct ! C'est donc
sur les sollicitations du nonce que M«" Darboy écrivit
au pape le 3o mars suivant :
u y adhère purement et simplement au décret du i8
juillet. Peut-être que cette déclaration paraîtra super-
flue après la note* que j'ai eu l'honneur de remettre à
Votre Sainteté le lO juillet, de concert avec plusieurs
de mes collègues ; mais il suffit que la chose vous soit
> Dans cette note, remise par Ms"" Darboy entre les mains de
Pie 1\, l'arclievèque demandait, en son nom et au nom de la dé-
pulation de la minorité qui l'accompagnait au Vatican, l'intro-
duction dans le schéma d'un mot, d'une phrase, par exemple :
innixus testimonio Ecclesiarum, pour adhérer à la doctrine de
l'infaillibilité. Cette phrase, sans atteindre le fond même du dé-
cret, en adoucissait à leurs yeux la formule, soulageait leur cons-
cience et leur permettait de suivre les vœux de leur cœur et do
210 LES DERNIERS JANSÉNISTES
agréable, comme on me l'écrit, pour que je le fasse
avec plaisir, surtout dans les circonstances que vous
traversez, »
Voilà quelle fut la formule de sa soumission. On
avouera qu'elle n'était pas bien compromettante. Cela
n'empêcha pas les ultramontains de chanter victoire,
et le P. Hyacinthe de blâmer, dans son discours au
congrès de Munich^ tous ceux qui, « se faisant de la
foi une notion très fausse et ne distinguant plus entre
se soumettre et croire, acceptent l'autorité extérieure
des décrets du Vatican sans en reconnaître la vérité
intrinsèque. »
Mais le P. Hyacinthe était moine et, comme tous
les moines, absolu, selon la judicieuse remarque de
W Darboy. Il était sorti de son couvent en dénonçant
({ les doctrines qui se nomment romaines et ne sont
pas chrétiennes » ; il ne pouvait pas y rentrer après la
définition de l'infaillibilité sans donner à son manifeste
du 20 septembre le plus sanglant désaveu. Et cepen-
dant il ne tint qu'à un fd qu'il se fît séculariser dans
l'intervalle. La chose est curieuse et vaut la peine d'être
contée.
Le P. Hyacinthe, sur le conseil de la marquise de
se réunir dans un vote unanime à leurs frères de la majorité. -
Bon Père, s'écria Ms^ Ketteler en tombant aux genoux du Pape,
sauvez-nous ! sauvez l'Église de Dieu. > Pie IX répondit qu'il
était trop tard pour changer ce qui avait été délibéré et arrêté, et
que d'ailleurs c'était au Concile et non à lui qu'une telle de-
mande devait être adressée. C'est alors qu'en désespoir de cause,
les évêques de la minorité rédigèrent la protestation qui fut re-
mise au Pape le iG juillet.
LE P. HYACINTHE A MUNICH aif
Forbin d'Oppède', s'était rendu à Munich auprès du
chanoine DœlHnger qui avait alors bon espoir que le
Concile finirait bien et le pressait de régulariser sa
situation.
I Voici la lettre qu'elle lui écrivait pendant qu'il était à Mu-
nich :
« Paris, 5, avenue de Tovirville, i5 juin I870.
« Mon bien cher Père, je viens solliciter des nouvelles de votre
voyage, pensant que votre séjour à Munich sera peut-être*un peu
plus long que vous ne l'avez supposé d'abord. Sûrement je re-
grette de ne plus vous voir et le mardi matin surtout je sens
tout le vide de l'absence, mais comme il ne faut pas aimer ses
amis pour soi, j'éprouve d'un autre côté une certaine satisfaction
intime, en vous sachant auprès d'un homme, dans les conseils et
les exemples duquel j'ai pleine confiance. Vous êtes parti, mon
Père, dans des dispositions que Dieu bénira, je l'espère, et qui
doivent attirer sur vous la lumière. Dès l'instant qu'on ne se re-
cherche pas soi-même, qu'on ne désire que le bien et la vérité,
celai qui est descendu sur la terre pour nous révéler toute vé-
rité et nous tracer la voie ne saurait refuser à nos prières les
clartés qu'implore un cœur désintéressé des petitesses de l'orgueil.
Depuis votre départ, je ne laisse point passer un jour sans ajouter
à la prière du matin et du soir quelque invocation spéciale pour
vous et je ne m'approche pas de ce sacrement où je sens chaque
jour plus vivement la présence de J.-C, sans demander à ce
maître adorable de me permettre de recevoir encore bientôt de
votre main ce corps que dans la pauvre petite chapelle de Saint-
Marcel vous consacriez pour moi. Oui, j'en ai la confiance, bientôt
j'aurai la joie de vous revoir à l'autel et d'entendre votre voix re-
trempée dans le silence et l'épreuve nous annoncer avec plu» de
puissance que jamais ce que Dieu demande de nous pour être de
vrais chrétiens et ses fidèles disciples, dans la vie morale et poli-
tique, dans nos familles et dans le monde
« Rien n'est perdu, non pas seulement des choses impérissables,
dos choses de l'éternité, mais même des choses du temps, s'il se
rencontre beaucoup d'hommes comme l'abbé Dœllinger, Mg"" Stross-
mayer, Mg^ Rauscher etc. etc., pour travailler à construire sur les
212 LES DERNIERS JANSÉNISTES
(( Si l'archevêque de Paris, lui écrivait-il, ne peut
pas obtenir votre affranchissement à Rome, car c'est
sans doute ce que signifie son silence, vous feriez bien
de vous adresser au cardinal Hohenlohe, dont je sais
qu'il a beaucoup d'influence dans les congrégations
et qu'il a la bonne volonté de vous servir. Si vous
voulez dire dans votre lettre (en cas que vous vouliez
lui écrire) que c'est moi qui vous ai conseillé de vous
adresser à lui, vous êtes en parfaite liberté de vous
servir de mon nom*. »
En arrivant à Munich, le P. Hyacinthe adressa la
lettre suivante à M^' Darboy :
débris de l'Église romaine de l'ancien régime gonflé des tradi-
tions impériales des Césars et des fables du moyen âge, sur les
débris de cette Église, en un mot, qvie le P. Lacordaire a si juste-
ment apiielée une institution d'ancien régime, l'Église apostolique
ancienne comme le cénacle où elle est née, nouvelle comme notre
époque qu'elle doit rechristianiscr.
« Prenez, mon bien cher Père, prenez, je vous en conjure, les
mesures nécessaires pour entrer dans ce groupe d'hommes, qui
n'est pas seulement aj^pelé à nous aitler parla prière etd'obscvirs
sacrifices, mais qui doit agir, et. après avoir été une poignée de
graines de sénevé, est destiné à devenir une grande forêt à l'ombre
de laquelle nous nous reposerons
« Je ne vous parle point de Rome, car vous devez être à Mu-
nich mieux instruit de ce qui s'y passe qu'on ne l'est ici. On
s'accorde à penser que la discussion sur l'infaillibilité sera longue
et on parait croire que la minorité obtiendra une rédaction qui,
ajoutant peu de chose à ce qu'on dit avoir été défini à Florence,
sera souscrite à l'unanimité. Mes informations particulières me
feraient espérer au contraire que quelques évoques au moins ne
céderont rien. » (Lettre nisJ
* Lettre ms.
MONSEIGNEUR DARBOY ET LE P. HYACINTHE 213
Munich, 7 mai 1870.
« Monseigneur,
a Vous m'avez écrit de Rome, à la date du tj téxrier der-
nier, une lettre excellente, dans laquelle vous vouliez bien
me demander quels étaient mes projets pour l'avenir ; et,
en m'engageant à sortir le plus tôt possible de la position
expedanle où je me tenais, vous daigniez m'assurer de
« votre vif désir de m' obliger. » Tout en étant profondé-
ment touché de cette lettre inspirée par un sentiment si
paternel, je ne crus pas devoir alors changer quelque chose
à ma situation. On avait annoncé que la durée du Con-
cile serait fort courte et nous pouvions espérer une solution
assez prompte de la crise que nous traversons. Je savais,
d'ailleurs, que le retour de Votre Grandeur à Paris était
attendu comme prochain.
« Aujourd'hui, les travaux du Concile se piolongeant au-
delà des prévisions, une prorogation en différera probable-
ment l'issue ; et dès lors ma situation personnelle, de sa
nature essentiellement provisoire, prend, avec la durée,
un caractère qu'il n'a pas été dans mon intention de lui
donner. Je n'ai point voulu rompre avec l'Église. En Amé-
rique comme en Europe, j'ai dit hautement, j'ai écrit pu-
bliquement que je lui demeurais fidèle, que je ne résistais
quà un parti, que je ne protestais que contre des abus.
Cette résistance et cette protestation sont toute la pensée
de ma lettré et de mon acte du 20 septembre dernier. Ma
conscience, qui me les imposait alors, ne me permettrait
pas de les rétracter aujourd'hui ; mais je les crois parfaite-
ment compatibles avec l'obéissance due à l'autorité légitime.
« Je viens donc m'adresser à vous, Monseigneur, pour
obtenir dès à présent d'être délié régulièrement de mes en-
gagements monastiques, et pour prendre rang ensuite, si
vous le voulez bien, dans le clergé du diocèse de Paris.
214 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« Je remets entre vos mains cette délicate afîaire, dans
laquelle la dignité de mon caractère et l'avenir de mon
ministère sont si gravement engagés. Je connais trop votre
sagesse et votre afïection pour avoir même la pensée de
faire avec vous des réserves ; et c'est avec une pleine con-
fiance que je m'abandonne à l'avenir aux conditions que
vous voudrez bien m'indiquer.
« Je demeure encore une quinzaine de jours à Munich. Si
Votre Grandeur me fait l'honneur de me répondre dans
cet intervalle, je la prie de vouloir bien m'adresser sa lettre,
par une voie sûre, poste restante ou chez le professeur
Dœllinger, Frishling Strasse, 1 1 . Après ce délai, mon adresse
sera comme d'ordinaire à Paris, boulevard de Neailly, q5.
« Veuillez agréer, Monseigneur, avec l'expression anticipée
de mon éternelle reconnaissance, celle des sentiments les
plus respectueux, les plus affectueux et les plus dévoués
dans lesquels je demeure
'•< Votre très humble serviteur et fils,
. jé « Hyacinthe Loyson'. »
L'archevêque de Paris lui répondit :
Rome, le 25 mai 1870.
« Cher Père Hyacinthe,
« Je me suis engagé à donner à votre première lettre de
Munich la suite qu'elle pouvait recevoir. J'ai agi avec la
plus grande discrétion, afin que, si j'échoue, le public n'en
sache rien et que votre situation à son égard reste ce qu'elle
est aujourd'hui.
«Voici ce que j'ai fait : je me suis adressé au Pape par l'en-
tremise du cardinal Antonelli, mais comme de moi-même
' Lettre ms.
MONSEIGNEUR DARBOY ET LE P. HYACINTHE 215
et sans vous mettre en avant. J'ai dit que j'étais en mesure
peut-être d'aider à bien finir ce qui vous regarde et que,
pour aller plus loin et réussir, faurais besoin de savoir
sous quelles conditions le Saint-Père voudrait bien vous
séculariser. Je n'ai pas encore de réponse. Peut-être devrai-
je mettre en mouvement votre général qui est très bon et
qui vous aime beaucoup, et tâcher de connaître par son
entremise la volonté du Pape. Mon but serait d'obtenir
qu'il se contentât d'une lettre suffisamment édifiante où
vous expliqueriez votre acte de l'année dernière, et d'une
retraite de quelques semaines dans quelque couvent d'Al-
lemagne ou de Suisse que je désignerai moi-même. Je crois
que vous pouvez et devez vous soumettre à cette épreuve.
Je vous tiendrai au courant des phases de cette négociation;
du reste, je ne peux rien conclure sans vous en référer.
Au besoin, donnez-moi vos propres indications.
« Nous sommes ici pour trois ou quatre semaines encore,
mais sans pouvoir deviner encore comment nous finirons.
La lutle est vive : la minorité se comporte bravement,
mais c'est la minorité, et la victoire est aux gros bataillons
d'ordinaire.
« Recevez, cher Père Hyacinthe, l'expression des sentiments
affectueux et dévoués que vous me connaissez pour vous. »
« f G. ARCHEVÊQUE DE PaKIS. »
p. s. — Je reçois, avant le départ du courrier, la ré-
ponse du cardinal, On demande que vous réprouviez fran-
chement votre acte de l'an passé, réparant ainsi le scandale
qui en est venu, et vous soumettant aux dispositions que
le Saint-Père dans sa sagesse et sa bonté paternelle jugera
convenable de prendre. Tout est dans la formule de rétrac-
tation ; quant à rentrer dans un couvent de votre Ordre,
on n'y tient pas, une retraite quelque part suffira. Vous
serez sécularisé.
216 LES DERNIERS JANSÉNISTES
« En conséquence, rédigez un projet de lettre au Saint-
Pèi'e dans le sens indiqué plus haut ; allez jusqu'où vous
pourrez. Envoyez-moi la pièce ; je la communiquerai, non
pas comme venant de vous, mais comme un pi'ojet que,
selon moi, vous ne repousseriez pas. Si on est content, vous
ferez la chose officiellement, et tout sera dit; dans le cas
contraire, vous garderiez la même situation que vous avez.
J'attends votre lettre.
« Tout à vous,
« t G*.
Cette correspondance fait grand honneur à la diplo-
matie et à la délicatesse de sentiments de M^' Darboy,
mais les événements ne permirent pas au P. Hyacinthe de
donner suite à son projet de sécularisation. Il rentra déii-
nitivement dans le siècle d'où il était sorti « dans l'élan
d'un enthousiasme pur de tout calcul humain » , mais
il n'oublia jamais ce que l'archevêque avait fait pour
lui.
Il alla le voir, après le i8 mars, et comme il l'enga-
geait vivement à mettre sa personne à l'abri des dan-
gers qui la menaçait : « S'ils me tuent, lui répondit-il
tranquillement, ils grandiront le principe que je re-
présente. » Puis ayant reconduit l'ancien carme jus-
qu'au bas de l'escalier de l'archevêché : « Au revoir,
ajouta-t-il, ici-bas ou ailleurs ! »
Il avait toujours eu comme le pressentiment de sa
fin tragique, — pressentiment rendu plus vif encore par
les souvenirs mortuaires qu'il portait sur lui. M^"^ Affre
' Lettre ms.
MORT DE MONSEIGNEUR DARBOY 217
lui avait légué sa croix pastorale et M^' Sibour son
anneau. De plus, quand il était évêque de Nancy, le
marquis de Lambertye-Gerbévilier lui avait donné,
en souvenir de son beau livre sur Thomas Becket, la
croix que portait l'archevêque de Cantorbéry le jour
de son assassinat. On raconte même qu'en recevant
cette précieuse relique, il aurait dit : « J'accepte l'au-
gure! » C'est peut-être ce pressentiment qui donnait à
son visage, émacié par le travail intérieur et par l'absti-
nence, cet air de souffrance et de mélancolie que
M. Guillaume a si bien rendu dans le buste en marbre
qui est au musée du Luxembourg. Mais il n'y avait
pas que de la tristesse sur la figure de l'archevêque.
L'œil allumé comme une flamme sous l'arcade sour-
cilière, le front bombé, les pommettes saillantes, les
lèvres serrées, le profil volontaire, tout dénotait en
M"'' Darboy une grande force d'àme et une rare énergie.
Et le fait est qu'il ne manqua ni de l'une ni de l'autre.
« Si les temps deviennent difficiles et que la chose
en vaille la peine, écrivait-il au Pape en i865, je
donnerai ma tête et je passerai le premier. »
Il tint parole, on sait avec quelle simplicité, quelle
résignation, quel courage!
Ses biographes ont reproché amèrement à M. Thiers
d'avoir empêché sa libération et celle de MM. Bonjean
et Deguerry, ses compagnons déchaîne, en n'acceptant
pas l'offre que lui fit la Commune de les échanger
contre le vieux Blanqui. Le moment est venu d'établir
à ce sujet la responsabilité de chacun. D'après mes
JANSÉNISTES, T. IH. l5
218 LES DERNIERS JANSÉNISTES
renseignements personnels — et je les ai puisés à une
source sûre — ce n'est pas tant M. ïhiers que M. Du-
faure qui s'opposa à cet échange. M. Thiers était per-
suadé que la mise en liberté de Blanqui donnerait
une force nouvelle à l'insurrection parisienne ; il
aurait cédé quand même, si M. Dufaure n'avait affir-
mé dans le conseil des ministres qu'on pouvait gracier
un condamné, mais qu'on n'avait pas le droit de
relâcher^ en pleine insurrection, un vieux révolution-
naire accusé d'avoir fomenté une émeute. Cette argu-
mentation étroitementjuridique n'était guère à sa place
dans les circonstances exceptionnelles que l'on tra-
versait, et je crois savoir que M. Jules Simon,, ministre
de l'instruction publique, n'était d'accord ni avec
M. Dufaure sur le point de droit, ni avec M. Thiers
sur l'importance de Blanqui. L'avis de M. Dufaure
n'enprévalut pas moins. Ilfautdire aussi, à la décharge
du cabinet, que personne ne croyait à la possibilité du
massacre des otages.
Quoi qu'il en soit, M8' Darboy fut victime des scru-
pules des uns et de la sauvagerie des autres.
En marchant au supplice, dans le chemin de ronde
de la Roquette, un de ses bourreaux lui demanda à
brûle-pourpoint :
— De quel parti es-tu ?
— Je suis du parti delà liberté, repartit l'archevêque.
11 pouvait se rendre ce témoignage au moment de
paraître devant Dieu.
CHAPITRE VIII
Après le Concile. — Louis Veuillot prend gaiement son
parti d'un schisme. — La guerre met fln à l'agitation
religieuse. — Opinion de la marquise de Forbin d'Oppcde
sur le Concile. Elle recommande au P. Hyacinthe de
garder le silence. — Elle prend la défense des évoques de
la minorité. ■^ Excuses qu'ils pouvaient donner pour
justifier leur soumission. — Dœllinger se révolte et blâme
les évêques allemands et français qui adhèrent aux déci-
sions du Concile. — Ce qu'il pensait de la démarche
faite le 4 août par le P. Hyacinthe pour rentrer au
couvent. — La marquise de Forbin d'Oppède engage le
P. Hyacinthe à se retirer à Munich. — Elle lui demande
d'écrire la vie de Gerson et l'histoire documentée du Jan-
sénisme. — 11 adhère à la déclaration de Dœllinger et de
ses amis. — H prend part au congrès de Munich. —
Déceptions de la marquise à ce sujet. — Sa lettre de
blâme sur la soumission du P. Gratry. — Le P. Gratry
chassé de l'Oratoire. — Sa correspondance avec M"^ Me-
riman. — La marquise de Forbin d'Oppède et le mariage
des prêtres. — Elle se sépare à ce sujet du P. Hyacinthe.
— La réforme catholique en Suisse et en Allemagne. —
Comme quoi le rêve de Bordas-Demoulin est accompli. —
M. Reinkens, évêque vieux- catholique de Bonn, est sacré
par l'évêque janséniste de Deventer.
220 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Le nouveau dogme était à peine proclamé que Louis
Veuillot écrivait de Rome kl' Univers :
« On ne croit pas que les votes négatifs persévèren t
ni surtout qu'ils résistent à l'affirmation du Concile et
du Pape, puisque alors ce serait l'hérésie déclarée. S'il
fallait prévoir ce cas extrême, il se trouverait donc
alors dans l'Église une centaines d'évêques qui n'au-
raient pas la foi de l'Église? Assurément ce serait une
des plus terribles épreuves par où l'Eglise eût passé.
Mais qu'arriverait-il alors? Il arriverait que cent
évêques à la fois cesseraient d'être évêques et catho-
liques. Rien ne serait plus horrible et rien ne démon-
trerait mieux que le Concile est arrivé au moment
opportun. Et les peuples, d'un accord unanime,
repoussant ceux qui oseraient entreprendre de les
appeler à l'erreur, iraient à celui qui a les paroles de
la vie éternelle ; Pasce agnos,pasce oves ! Voilà le titre
inébranlable. Celui qui est chargé de paître le troupeau
est celui qui connaît infailliblement le pâturage, et
l'Église est où il est et va où il va. Pour le reste, nam
oportet et hœreses esse . . . Necesse est enim ut eveniant
scandala. »
Impossible d'envisager l'éventualité d'un schisme
APRÈS LE CONCILE 221
avec plus de désinvolture et d'un cœur plus léger.
Mais Louis Vcuillot savait à quoi s'en tenir sur les vel-
léités belliqueuses de certains évêques opposants.
L'histoire lui avait appris que les gallicans n'ont
jamais eu le tempérament schismatique; il se sou-
venait qu'aux plus mauvais jours de la Bulle, après
avoir résisté plus ou moins longtemps au Pape, les
évêques jansénistes s'étaient soumis*, à trois ou quatre
exceptions près ; et il comptait sur l'intimidation de la
presse ultramontaine, sur la révolte du bas clergé, sur
les intrigues de la Curie, pour amener les récalcitrants
à résipiscence. D'autre part^ j'ignore s'il en avait cons-
cience, la guerre franco-allemande arrivait à point
nommé pour mettre un terme à l'agitation religieuse
«... Cette terrible guerre, qui est peut-être déjà une
première réponse de la Providence aux attentats couverts
du nom de l'Église, écrivait la marquise de Forbin
d'Oppède, au P. Hyacinthe, aura au moins ce résultat de
calmer la polémique ou plutôt de tout ctouffer dans un
même silence ; je ne sais quelle est votre impression, mais
il me semble qu'il n'y a en ce moment plus rien à dire ni
rien à faire : un vote porté dans de pareilles conditions ne
saurait lier aucune conscience. Le Concile qui viendra
n'aura rien à défaire parce que rien n'est fait. Et qui sait si
cette guerre, qui parait devoir entraîner la suppression du
pouvoir temporel du Pape, en obligeant les troupes fran-
çaises à quitter Rome, ne servira pas à balayer l'ancien
' Ils étaient également divisés plutôt sur l'opportunité que sur
l'esprit de la bulle Unigenitus,
222 LES DERNIERS JANSÉNISTES
édifice et à préparer le terrain sur lequel le divin époux
de l'Église construira la Jérusalem nouvelle'. »
Les Jansénistes prétendaient que l'on satisfait à ce
que les bulles ont ordonné sur le fait de Jansénius en
gardant à cet égard un silence respectueux. La mar-
quise de Forbin d'Oppède pensait de même à l'endroit
du dogme de l'infaillibilité. Elle aurait voulu mettre
un cadenas à la bouche de tous les catholiques-libé-
raux pour les empêcher de parler. Aussi, tout en se
réjouissant de la chute du pouvoir temporel, blàmait-
elle le P. Hyacinthe d'avoir osé dire tout haut ce qu'elle
disait tout bas.
a Je suis au fond de votre avis ; seulement je n'aime pas ce
cri de triomphe poussé sur une ruine encore fumante ; il
me semble qu'il y a là un manque de générosité. Respectons
notre passé, respectons, dans l'abaissement et la décrépitude,
les hommes et les choses qui ont tenu une grande place
dans le monde et ayons pour eux de ces délicatesses
qu'exprime si bien ce joli proverbe turc : Entrant chez un
aveugle, ferme les yeux. Il ne dit pas : perds la clairvoyance
comme lui, mais, condescends à son infirmité. »
Elle désapprouvait aussi, pour le même motif, la
lettre du P. Hyacinthe aux évêques, dont elle aurait
voulu « pouvoir retrancher certaines violences, sur-
tout au début. »
«... Loin de les accuser, disait-elle, j'admire le courage
et la persévérance qu'ils ont montrés à Rome, au milieu
' Lettre ms, — Carlsbad, 2/1 juillet 1870.
LE P. HYACINTHE ET M^e DE FORBIN D'OPPÈDE 223
des persécutions et des tracasseries inouïes qu'ils ont dû
subir. Ce notait pas le calice bu d'un trait, c'était un
supplice moral comparable aux ingénieuses tortures in-
ventées pour prolonger la souffrance en respectant la vie qui
leur a été imposée, et à cette heure encore, si vous aviez
comme moi sous les yeux le spectacle des persécutions de
toute sorte qu'il leur faut supporter en silence' : oppression
d'en haut, celui qui devrait être leur père et leur soutien,
recherchant en quelque sorte l'occasion de les humilier et
de les froisser ; révolte den bas, leur clergé ameuté contre
eux, bravant ouvertement leur autorité, et cela au milieu
d'un déchaînement violent de passions anti-religieuses qui
enveloppe dans l'aveuglement d'une même haine et les
généreux prêtres qui ont lutté contre le Syllabus et l'op-
pression des consciences et ceux qui prennent M. Veuillot
pour organe et ne rêvent qu'une domination écrasante et
impossible de l'Église, telle qu'ils la rêvent, sur le monde
moderne ; si vous étiez témoin comme je le suis de ces
choses odieuses, je crois que vous n'auriez que du respect
et de l'attachement pour ceux qui souffrent en se taisant,
qui usent leur vie, leurs forces, leur patience, dans cette
lutte journalière et silencieuse sous l'œil de Dieu et ne
fléchissent point. »
Le P. Hyacinthe aurait pu, en effet, se montrer plus
indulgent envers ces évêques, puisqu'il leur avait
donné lui-même l'exemple de la soumission en expri-
' Elle faisait allusion aux difficultés que M?"" Place avait ren-
contrées dans son diocèse, à son retour de Rome. « Peut-être,
disait-elle, est-il inférieur comme talent et éloquence à l'évcquo
d'Orléans, mais il lui est cerlaiiiemcnt supérieur sous le rapport
de la fermeté du caractère et de la connaissance des hommes. »
{Lettre ms. du 28 août 1870.) M»"" Place se soumit le dernier de
tous les évêques français opposants.
:24 LES DERNIERS JANSÉNISTES
mant, dès le 4 août 1870, au R. P. Défîniteur de son
Ordre « la volonté sincère et le désir ardent de re-
prendre la vie du Carmel. » Mais la lumière ne s'était
pas encore faite dans son esprit. Ce n'est que plus tard,
devant l'attitude arrogante de la Curie et le manque
de dignité de certains évêques, que sa conscience se
révolta. Si les évêques de l'opposition, en rentrant
dans leur diocèse, avaient déclaré franchement et sans
détour qu'ils avaient l'intention de se soumettre par
amour pour l'Église et pour ne pas susciter de schisme
au moment où tous les regards se portaient vers la
frontière, on aurait pu les plaindre, mais non pas les
blâmer, car en somme c'est à leur résistance au sein
du Concile qu'on devait la sagesse relative de la défi-
nition ; ils pouvaient dire avec un semblant de raison,
comme M^' Darboy, qu'au fond le dogme ne décidait
rien ou, comme le P. Gratry. qu'au lieu de l'infaillibilité
scientifique, politique et gouvernementale que l'on crai-
gnait, le décret ne posait que l'infaillibilité ex cathedra
en matière de foi et de mœurs. Cette interprétation
plus ou moins conforme à l'esprit du décret était de
nature à calmer l'irritation des moins difficiles ; en tout
cas elle leur permettait de faire une retraite honorable.
Mais tous n'y mirent pas cette discrétion et celte ha-
bileté. Quelques-uns, et des plus en vue, comme
M^"" Dupanloup, dépassèrent la mesure en déclarant
après la guerre que, s'ils avaient écrit et parlé contre
l'opportunité de la définition, ils avaient toujours
professé la doctrine, non seulement dans leur cœur
DŒLLINGER 21b
mais dans des écrits publics. D'autres se rétractèrent,
la mort dans l'àme, pour échapper aux censures du
Pape. C'est alors que le P. Hyacinthe se tourna vers
le théologien sans peur qui, dans la capitulation géné-
rale, (( fort de son intégrité morale et de sa science,
persista dans son opposition et refusa de se plier au
fait accompli'. »
Dœllinger n'avait pas attendu la fin de la guerre
pour faire connaître sa résolution. Dès le 21 juillet,
au retour de l'archevêque de Munich, il lui avait
signifié publiquement, devant la faculté de théologie,
qu'il n'entendait pas travailler désormais pour la nou-
velle Église, mais bien pour l'ancienne, et le 16 mars
suivant il adressait le billet suivant au P. Hyacinthe :
« Non, mon cher ami, ne craignez rien de ma part, je
resterai ferme et fidèle à la doctrine de l'Eglise. Je me
suis préparé de longue main à tout ce qu'on pourra
entreprendre contre ma personne. Actuellement j'écris
une lettre à l'archevêque de Munich assez longue, qui
contiendra (ou révélera) des choses auxquelles le parti
infaillibiliste ne s'attend pas et qui méritera d'être
connue ailleurs qu'en Allemagne'. » Il faisait allusion
à sa fameuse lettre du 38 mars 187 1 dans laquelle,
répondant à M»' Scherr qui l'avait mis en demeure de
se soumettre, il lui offrait de démontrer aux évêques
allemands réunis en conférence « que les questions de
' Emile OUivier : L'Église et VÈtat au Concile du Vatican.
t. II, p. 385.
' Lettre ms.
226 LES DERNIERS JANSÉNISTES
l'infaillibilité et de l'étendue de la puissance papale ont
été résolues au quinzième siècle par deux conciles gé-
néraux dont les conclusions (absolument contraires à
celles du concile du Vatican) ont été solennellement
publiées dans les décrets de divers papes. »
C'est assez dire en quelle pitié il tenait les évêques
allemands ou français qui avaient fléchi le genou
devant a l'idole ». Quand M^'' Maret eut envoyé son ad-
hésion motivée au Pape, après avoir, en plein Concile,
résumé son opinion sur le dogme dans cette formule
lapidaire que ce/m* qui définit est plus grand que celui
qu'il définit, il lui en témoigna son indignation par l'en-
voi de ces deux vers de Juvénal.
Summum credo nefas, animam prœferre pudor ,
Et propter vitam videndi perdere causas.
A plus forte raison désapprouva-t-il la lettre que le
P. Hyacinthe écrivit^ le 4 août 1870, au R. P. Défi-
niteur des Carmes déchaussés. La marquise de Forbin
d'Oppède regrettait profondément qu'elle fût restée
sans résultat. Dœllinger s'en félicitait au contraire,
a II n'y a pas, disait-il, d'ordre basé sur des données plus
fausses, sur déplus hardies inventions, et je crois qu'à
chaque pas le pauvre Père aurait rencontré des obs-
tacles plus insurmontables et qu'on aurait été sans
pitié pour lui, sachant qu'il ne pouvait pas affronter
une seconde sortie'. »
» Lettre ms. de la marquise de Forbin d'Oppède.
DŒLLINGER ET LE P. HYACINTHE 227
On se rappelle que lancien carme s'était retiré
pendant le Concile chez le chanoine allemand, sur les
instances de la spirituelle marquise. C'est encore elle
qui, après la guerre, lui conseilla de prendre Dœllin-
ger pour guide. Elle avait une confiance sans bornes
dans celui que le P. Theiner appelait le Nestor de
de l'Église catholique*, et puis elle espérait que le P.
Hyacinthe trouverait à Munich une retraite studieuse,
un point d'appui, où, sans rompre le silence, il atten-
drait la mort de Pie IX.
« Les plus longs pontificats, lui disait-elle, ont cepen-
dant un terme inévitable ; il me semble que l'essentiel
c'est de gagner du temps, ne rien faire, ne rien dire qui
ressemble à une adhésion et attendre en toute humilité
l'heure de Dieu, qui n'est peut-être pas éloignée. Bien loin
de croire comme le P. Newmann que l'infaillibilité est en
voie de devenir un dogme, je pense que non seulement
l'infaillibilité dont ils ont prétendu revêtir le pape, mais
encore toutes les autres doctrines romaines sur la papauté
sont en voie de tomber en poussière. Tant que les Romains
s'étaient contentés de soutenir leurs doctrines comme
l'expression de la vérité, sans prétendre en faire un dogme
pesant sur nos consciences. Dieu a permis aux pharisiens
d'occuper le premier rang dans son Église, mais à cette
heure ils sont diminués, et s'ils sont encore debout, ils ne
le sont que comme les membres de la synagogue au mo-
ment de la venue de rsotre-Seigncur, Le Christ était né et
ces docteurs superbes l'ignoraient. L'Église renouvelée
renaît à cette heure, on l'ignore encore à Rome; mais bien-
tôt elle grandira assez pour chasser les vendeurs du
« Lettre à M. Fiedrich.
228 LES DERNIERS JANSENISTES
Temple. C'est cet esprit qui me soutient au milieu des
douleurs qui affligent notre conscience et des malheurs
inouïs qui accablent notre malheureux pays'. »
Elle aurait voulu le voir entreprendre quelque travail
de longue haleine tel que l'histoire de la vie et des
écrits du grand chancelier Gerson, en y joignant une
traduction de ses écrits qui n'ont jamais été traduits,
ou une savante et consciencieuse histoire du Jansé-
nisme écrite sur pièces et sur documents.
« Vous avanceriez infiniment plus les choses qu'en pro-
nonçant des conférences où ne viennent aucuns catho-
liques, comme à Rome, ou en écrivant des articles de jour-
naux que les catholiques ne lisent point... Il n'est pas vrai
qu'un livre signé de vous ne serait lu que par des protes-
tants ou des libres-penseurs . Les livres font leur chemin
et pénètrent partout. Ils atteignent ceux à qui la parole ne
parvient pas. Il me semble d'ailleurs qu'il est à cette heure
de pi'emière nécessité de former l'opinion publique. Croyez
bien que la moitié de tout ce qui se passe sous nos yeux
ne serait pas possible, si on savait un peu mieux le fond
des choses, si on connaissait tant soit peu l'histoire de
l'Eglise et de l'antiquité ecclésiastique. Les ténèbres nous
étouffent, et il faut absolument y faire pénétrer un rayon
de lumière sous peine de périr. Il n'y aura bientôt plus
en Europe que des fanatiques et des athées. On supprime
les chrétiens et le terrain se dérobe sous les pas de ceux
qui ne sont ni avec M. Littré ni avec M. Veuillot. »
Ce langage était absolument sensé, mais le P. Hya-
cinthe n'était pas écrivain, encore moins homme de
' Lettre ms. du 24 février 1871.
LE P. HYACINTHE A MUNICH 229
cabinet. C'était un orateur et un homme d'action : or
rien ne pèse plus à l'orateur et à l'homme d'action que
l'inactivité et le silence. Il n'avait pas ouvert la bouche
pendant toute la durée du Concile ; il ne pouvait se
résigner plus longtemps à se taire. Les saints ne se
sontjamais lus, s'écriait-il dans sa lettre du 20 sep-
tembre. Du moment qu'il refusait de se soumettre, il
lui semblait que son devoir était de rompre le silence
et de déclarer à la face du ciel quelle voie et quels
hommes il entendait suivre,
La déclaration* de Dœllinger et de ses amis, en ré-
ponse aux excommunications de l'archevêque de Mu-
nich, lui fournit l'occasion qu'il cherchait. Il était à
Rome au moment où elle parut dans les journaux ; il
y donna son adhésion la plus entière et la plus expli-
cite, confiant « que ce grand acte de foi, de science et
de conscience sera le point de départ et le centre du
mouvement réformateur qui seul peut sauver l'Église
catholique, et qui la sauverai »
Au mois de septembre suivant, il prit part au Congrès
Munich où s'étaient réunis pour la première fois les
représentants de toutes les confessions chrétiennes
séparées de .Rome, et l'assemblée lui fît une véritable
ovation lorsque, après avoir dénoncé dans son discours
tous ceux qui, « se faisant de la foi une notion très
fausse et ne distinguant plus entre se soumettre et croire
acceptent l'autorité extérieure des décrets du ^'alican
' Juin 1871.
^ 7 juillet 1871.
230 LES DERNIERS JANSÉNISTES
sans en reconnaître la vérité intrinsèque », il ajouta :
« D'autres, se croyant obligés d'adhérer intérieurement
aux nouvelles formules, s'efforcent de leur donner un
sens dont elles ne sont pas susceptibles. Ils luttent contre
la terrible évidence de ces formules, et finalement ils
aboutissent à un misérable compromis entre les con-
victions de leur raison et la faiblesse de leur
volonté. . . Un tel système n'est pas moral. »
Non, mais il est si humain ! A partir du congrès de
Munich, il y eut un refroidissement sensible dans les
relations du P. Hyacinthe avec la marquise de Forbin
d'Oppède. Elle avait espéré <c que le congrès servirait
pour ainsi dire de planche pour conduire au vrai catho-
licisme une foule de catholiques qui gémissent de cer-
tains abus et de certains désordres, mais ne savent à
qui aller » ; au lieu de cela, ce congrès lui semblait
avoir creusé un fossé qui serait difficile à combler.
« Il me parait, disait-elle, qu'on eût marché plus sûre-
ment vers le but si on s'était contenté de demander : la
réunion d'un Concile général libre pour reprendre la tra-
dition de Trente et briser avec celle du Vatican, la pério-
dicité du Concile, des modifications dans le Sacré-Collège
et dans les Ijis qui règlent Télection des papes, l'abolition
des clauses des concordats relatives à la nomination des
évêques pour lesquels on rétablirait les élections, toutes
ces réformes dans la discipline tant de fois sollicitées par
les catholiques les plus orthodoxes et discutées môme par
certains Conciles'. .. »
• Lettre ms. du 21 octobre 1871.
LE P. HYACINTHE ET LE P. GRATRY 231
Ainsi, ce n'était pas sur la question de principes
qu'elle difTérait d'avis avec le P. Hyacinthe , — là,
comme toujours, elle demeurait fidèle aux traditions
démocratiques de Port-Royal, — c'était sur la question
d'opportunité, d'application, de mise en œuvre. Ni
rupture avec l'Église romaine, ni adhésion au dernier
dogme, telle était sa règle de conduite. Elle se reposait
dans l'attente d'un Concile général libre ; elle en
appelait tout bas, dans son for intérieur. La preuve
en est que, lors de la soumission du P. Gratry, elle le
blâma d'avoir écrit à M^"" Guibert qu'il acceptait,
comme tous ses frères dans le sacerdoce, les décrets
du Concile, et qu'il effaçait tout ce qu'il avait pu écrire
de contraire aux décrets avant la décision*.
« J'ai lu dans les Débats votre lettre au P. Gratry ;
elle est belle et bonne. Je ne voudrais en rien retrancher et
je ne trouve rien à y ajouter'. En lisant sa correspondance
' aô novembre 1871.
» (( . . Lorsqu'on a écrit dos pages aussi retentissantes que vos
dernières lettres, on n'en est pas quitte pour dire ingénument
qu'on les efface, lui écrivait le P. Hyacinthe. H faudrait pouvoir
effacer d'une main aussi légère les traces lumineuses et doulou-
reuses qu'elles ont laissées dans les âmes. Quoi I mon Père il y a
linéiques mois à peine vous vous leviez tout à coup comme un
prophète dans la confusion d'Israël, et vous nous assuriez que vous
aviez reçu des ordres de Dieu, et que, pour les accomplir vous
étiez prêt à souffrir ce qu'il faudrait souffrir I Vous écriviez cette
démonstration logique autant qu'éloquente qu'on a bien pu in-
sulter mais non pas réfuter, et après avoir établi par des faits que
la question de l'infaillibilité est une question gangrenée, vous
poussiez, dans votre sainte indignation, ce cri qui retentit encore :
Est-ce que Dieu a besoin de vos mensonges ? .... » (Lettre
datée de Munich, 28 décembre 1871.)
m LES DERNIERS JANSÉNISTES
avec le nouvel archevêque, mon i^remier mouvement
avait été de lui écrire dans le môme sens que vous et de
lui demander quelques explications sur sa conduite ; la
pensée de son état maladif m'a retenue. On le dit grave-
ment malade ; il n'y a doac rien d'étonnant à ce qu'une
nature faible et nerveuse comme la sienne ait cédé à une
pression que j'ignore mais que je devine : il faut convenir
qu'il a été cruellement abandonné. Ces évoques qui
l'avaient poussé à se mettre en avant, qui lui faisaient dire
que ses lettres étaient excellentes, n'ont pas trouvé un mot
à dire en sa faveur lorsque d'autres évèques se sont
élevés pour le condamner ...»
II
Pauvre Père Gratry ! Louis Veuillot lui avait bien
dit qu'il lui en coûterait de jouer si bien du violon.
Comme si ce n'était pas assez d'avoir été condamné
par les évêques ultramontains et abandonné par les
gallicans, ses amis, le P. Pételot, lui-même, lui avait
retiré le droit de se rattacher d'une manière quel-
conque à la Congrégation qu'il avait rétablie en France.
Il avait été chassé de l'Oratoire comme un intrus,
comme un parjure, si bien que, dans les derniers jours
de sa vie, de tant d'amitiés brisées, de tant de liens
rompus, il ne lui restait plus qu'un cœur de femme
pour épancher le trop plein du sien.
Dès le 12 juillet 1870, il écrivait à son amie, de
LES DLRNIERS JOURS DU P. GRATRY 233
Plcssis-Chenet (Seine-et-Oise) où il élait allé chercher
un peu de repos : « Répétez bien souvent, ma fille
bien chère, ces bonnes paroles : Roma! Roma! cara
madré mia ! Nous aurons assez à gémir sur l'autre cité
qui est dans Rome, la Curia romana ! »
Après le Concile, comme elle était douloureusement
ébranlée dans sa foi et tout près de retourner au pro-
testantisme, il ne cessait, au milieu de l'orage épouvan-
table qui s'était abattu sur le pays, de lui remonter le
moral, do lui prêcher la confiance dans les deslinccs de
l'Église, — et cela dans des lettres toutes charmantes
et comme parfumées d'amour mystique : En \oici quel-
ques-unes qui vous donneront une idée des autres :
Ce i'' aoùl 1870
Au châlcau de Stois par Ilsle-Adam (Soinc-cl-Oise)
• Plainte ainère !
• Je n'ai reçu aucune lettre de samedi ! aucune lettre de
dimanclie !
« Arrivé hier soir ici, pour le diner. Vie anglaise de cam-
pagne ; séjour princier -, château ; parc immense et magni-
fique ; arbres énormes. . . . Accueil 1res cordial d'amis déjà
anciens et sympathiques en tout.
• Hier, à l'arrivée, petit orage et bonne pluie : ce malin
temps très frais. Je liouve ici ce qui manque à l'aris, fiai-
cheur et humidité. Il y a même excès ; le ctiâlcau est à
4o kilomètres de l'Oise, petite rivièrj correcte cl dodue,
ayant de l'eau, et charriant des bateaux presque aussi gros
qu'elle môme.
( Aussi, cette nuit, me suis-je réveillé presque dans
l'eau : c'était la respiration de l'Oise
JANSÉNISTES, T m 16
tu LES DERNIERS JANSÉNISTES .
« Puis ce matin, j'ai visité un peu les alentours du châ-
teau que j'avais oubliés.
« J'ai attendu l'heure du courrier.Rien. — de là ma plainte.
« Mais voyez : j'écris tranquillement ces détails comme
si, nous étions dans un autre monde, je me repi'oche cette
espèce de bavardage et de temps perdu. Il semble qu'en
ce moment il faille se taire, ou du moins ne plus dire un
mot inutile. Pardon, si j'ai manqué à cela.
« Parole utile : j'ai été bien content de vous, ma sœur,
la dernière fois que vous ai dit : Il faut devenir de plus
en plus précisément catholique : il faudra m'écouter sur
plusieurs points.
Vous m'avez très bien répondu avec bonté, humilité,
acquiescement. Vous n'avez que trop Vêlement libre, indivi-
duel, qui est d'ailleurs nécessaire et bon .
« Il faut avancer à la conquête de l'assentiment, de
l'unité, de Tunion catholique, de la science catholique
plus profonde qu'on ne pense.
« Gomme sans doute je quitterai ce monde avant vous,
je voudrais vous laisser toutes mes bienheureuses con-
victions.
« Nous en trouvons une bonne partie dans le livre
intitulé : la Morale et la loi de l'Histoire. Envoyez-moi donc
la liste de mes ouvrages que vous avez. Ne me laissez pas
pas oublier de vous donner le tout pour l'Amérique.
a II faut surtout une indomptable confiance dans le
triomphe du bien, dans le progrès du royaume de Dieu et
de sa volonté en la terre comme au ciel. Je vous bénis du
fond du cœur. »
Pans, le aS août 1870.
« Point de nouvelles ! seriez-vous malade ? La traversée
vous aurait-elle fait mal ?
t Et voici un gros temps de l'Ouest ! Je suis bien triste
LES DERNIERS JOURS DU ?. GR.VTRY 2p5
de tout cela. Et cette guerre pleine des plus grands mas-
sacres peut-être dont l'histoire fasse mention. Et malgré
ces massacres, surtout de Prussiens, il y en a encore en
France plus de cinq cent mille.
« Je vous dis encore et je vous en supplie de toute ma
force de ne jamais oublier pourquoi je vous ai été envoyé.,
« N'allez faire aucune démarche, aucun changement sans
être d'accord avec moi.
« Je vous dis que c'est la volonté de Dieu.
— Anania pour saint Paul.
— Saint Pierre pour Corneille.
— Saint Philippe pour l'Éthiopien (actes VIII) qui dit a
l'apôtre :
« Et comment comprendrai-je si quelqu'un ne me
l'explique I
« Je suis ce quelqu'un pour ma sœur.
« En cherchant ces faits dans les annales des Apôtres, je
viens d'y trouver un bouton de rose conservé dans le
volume.
« Vous risquez de manquer toute votre vocation, dans
laquelle vous êtes aujourd'hui. Il faut maintenir T unité ;
et il faut maintenir la liberté. Tel est le devoir actuel des
vrais chrétiens.
« Je vous dis que je sais le chemin. N'allez pas faire
l'énorme faute de vous égarer maintenant. Oh ! que je
souffre à cause de vous I
< Malheureux que je suis ! Je n'ai pu gagner votre
confiance !
« Mon enfant, mon amie et ma sœur, dans ce moment
de transition où vous êtes, où vous ne savez pas, tandis que
moi je sais, appuyez-vous donc un instant sur moi, moi
que Dieu chargede vous soutenir un instant. Ah ! que votre
confiance sera représentée !
a Je vous bénis de toute mon âme, ainsi que votre clier
fils.
236 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Pau, ce i3 décembre 187a.
« Amie et sceur,
Ce jour est le plus douloureux de tout ce drame
affreux. Les mauvaises nouvelles l'emportent sur les bonnes.
On apprend que les canons prussiens tombent, au-delà des
forts, sur Paris même, et dans les rues où demeurent mes
amis, ma famille et rue Barbet de Jouy.
« Je ne sais si vous connaissez le fond de cette affaire. Il
en faudrait causer longuement pour bien répartir les res-
ponsabilités, et savoir de quelles âmes et sous quelles in-
fluences s'est répandu sur l'Europe le crime le plus colossal
des temps modernes. Malheureusement, le plus grand de
tous nos dangers, c'est que ce doute de Oocllinger que
vous me transmettez est fondé La France va-t- elle con-
tinuer à marcher encore pendant un siècle, comme elle
marche depuis un siècle ? L'avenir moral sera t-il meilleur
que le passé ? Voilà la grande question I C'est à quoi j'ai
consacrée! continuerai à consacier ma vie.
« Quant à la paix, ne la demandons nous donc pas ?
Mais ils veulent l'Alsace el la Lorraine. C'est la* guerre
pour toujours. Je suis brisé de ces atroces nouvelles et
d'une nouvelle morale trop longue à raconter, mais qui
est affreuse aussi. Mais je veux en douter encore. Je ne puis
écrire longuement aujourd'hui. Vous , vous, ma sœur,
écrivez moi longuement.
« J'ai une lettre du grand Slrossmayer qui est pleine
des plus généreux encouragements pour la France. H ne
doute pas qu'elle ne se relève plus pure pour reprendre
sa grande mission.
« Je vais écrire avec une grande reconnaissance au
R. W. Bacon.
« Courage, mon amie, soutenez-nous de vos ardentes
prières »
LES DERNIERS JOURS DU P GRATllY 237
« Stors, par l'Islc- Adam (Seinc-et-Oise). ce 19 juillet 1871.
€ AlMIE et sceur,
« JeconMnueà me plaindre de moi, toujours pour avoir
manqué l'occasion d'étudier avec vous le fond des questions
religieuses, et de vous transmettre mes convictions ft le
sang de mon âme, et la sérénité de la foi catholique.
€ Oh ! combien vous augmentez mon regret et mon
repentir en m écrivant ceci vous faites bien de me le dire :
« Je vous assure en toute candeur, mon cher Père, que je
ne conserve ma foi que par la force de ma volonté ! »
« Mon enfant ' ma chère enfant ! Et moi, pendant ce
temps, j'ai la joie et la plénitude de la conviction I Ne puis-
je donc vous faire parvenir, par les anges ce lait ou ce
sang de mon cœur !
« Où est mon appui, où est ma lumière, pour me con-
soler et me faire traverser et comprendre les maux, les
dangers, les étranges apparences .de l'Église ? C'est dans
l'Évangile ! L'Évangile ! prophétie admirable de toute la
vie passée, présente et à venir de l'Église.
e L'Évangile ramène k tout, lumière pour tout, et d'où
sortira dans son immense majesté la science de la re-
ligion. — Il vous enseignera toute vérité ! Il vous suggérera,
c'est-à-dire vous fera comprendre tout ce que je vous aurai
dit (saint JeanV
« Voilà le point où s'applique et s'appliquera le peu de
temps et de force qui me reste. Chère amie et sœur, si
nous ne nous revoyons pas sur celte terre, ne perdez pas
la présente lettre, et mettez-la sur votre cœur en priant
Notre Seigneur Jésus-Christ de vous donner cette foi pro-
fonde et cette sérénité catholique dont je vous parle. —
Soyez bénie. Je vais répondre au P. Hyacinthe, et ci-joint
un mot pour le cher Ralph..,' »
' Lettres ms.
23S LES DERNIERS JANSÉNISTES
Quelle était cette « amie et sœur » à qui l'illustre
oratorien, dans ce langage apocalyptique et en même
temps si plein de tendresse, aurait voulu faire parvenir
par les anges le lait ou le sang de son cœur ? Une
femme d'une intelligence supérieure, et mystique
comme lui, qui, après avoir cherché pendant longtemps
la vérité, était entrée au mois de juillet 1868 dans
l'Église catholique « non comme dans un port, mais
comme dans une tempête » — et qui, après avoir été
catéchisée par le P. Hyacinthe, fut appelée à partager
sa vie. C'est à madame Meriman que le P. Gratry
écrivit au crayon les dernières lignes peut-être qu'il
ait tracées sur cette terre. Elles lui parvinrent à Rome,
quelques jours après sa mort, comme si elles venaient
d'un autre monde. Les voici :
« Montreux, ce ao janvier 1872.
a amie et sœur, quelle joie pour moi que votre lettre !
Grâce à Dieu, je vous retrouve. Je craignais de vous trouver
dure et cassante'. C'est pourquoi, depuis près d'un mois,
j'évitais de vous écrire. Mais, grâce à Dieu, vous voilà fille
du ciel! J'ignorais votre maladie. Hélas ! hélas ! pour moi
je puis encore peut-être me guérir. Mais je n'y compte pas
beaucoup. Je souiîre cruellement Mais vous, j'espère que
vous vivrez
« Vivez et sachez bien, et tenez ferme ceci : c'est plus vrai
que personne ne le sait. Je suis depuis mon enfance le ser-
viteur fervent, l'adorateur scrupuleux de la vérité seule, et
cela jusqu'à mon dernier jour. Sachez bien cela et réjouis-
' A cause de sa soumission, sans doute.
LES DERNIERS JOURS DU P. GRATRY 239
sez-vous ! Je sais profondément ce que je fais et j'adore ma
sainte épouse, la vérité.
« Je n'ai pas été tué par le côté moral Là, j'^^i dans la
paix, dans la sérénité, dans la science, une force de résis-
tance inouie. La chute de la France au-dchors et au-dedans
m'a bien fait mal, en effet. Mais les choses de l'Église, je
m'y attends depuis ma jeunesse, et je distingue ce qu'il faut
maintenir et ce que Dieu détruira radicalement. Je vous
bénis du fond du cœur. Au revoir, au ciel, en tout cas. »'
En lisant ces novissima verba du P. Gratry, je me
rappelais malgré moi le cri du grand Arnauld : « Puis-
qu'ils n'ont, persécuté en moi que la vérité, secourez-
moi donc, seigneur, afin que je combatte pour la vérité
jusqu'à la mort ! »
ÏII.
J'ai dit qu'à partir du congrès de Munich la marquise
de Forbin d'Oppède avait cessé d'être complètement
d'accord avec le P. Hyacinthe. Je n'étonnerai personne
si j'ajoute que la question qui les divisait était celle du
mariage du prêtre. Il n'était pas possible, en effet,
quand on envisage la chose au double point de vue
catholique et humain, que cette femme de tant d'esprit
et de tant de piété n'en conçût quelque ombrage et
beauQOup de peine. Tant que le P. Hyacinthe restait
libre, il pouvait rentrer dans l'Église par une porte
2*0 LES DERNIERS JANSÉNISTES
OU par une autre. Tous les ponts n'étaient pas coupés
derrière lui, et, malgré tout, la marquise de Forbin
d'Oppède conservait l'espérance de le voir un jour
remonter à l'autel et de communier de ses mains. Marié
au contraire, son instinct de femme et sa foi catho-
lique lui disaient qu'il était à tout jamais perdu pour
elle et pour l'Église, et cette pensée lui mettait la mort
dans le cœur.
« ... Vous savez ce que je pense du célibat ecclésiastique
et combien je pense qu'il y aurait avantage à ne pas l'im-
poser universellement et à en réserver l'honneur à Tépis-
copat et aux ordres monastiques, comme dans l'Église
grecque, Mais cette réforme peut être sollicitée dans l'avenir,
les opinions que l'on peut avoir à cet égard doivent rester
absolument sans influence sur ceux qui ont librement,
volontairement, à la face du ciel et de la terre, pris l'enga-
gement de l'observer, à un âge où l'on sait ce que l'on fait.
En France surtout, l'opinion est singulièrement sévère sur
ce point : un prêtre marié perd par cela seul, non
seulement toute considération, toute autorité, tout droit
au respect, il devient un être déclassé qui n'a plus sa place
dans la société, et que ceux qui ne le valent pas se croient
pourtant en droit de couvrir de ridicule'. Un mariage,
• M. Renan a dit h ce sujet : « Mariez le prêtre, et vous dé-
truirez un des éléments les plus n'cessaires, une des nuances les
plus délicates de notre société. La femme protestera, car il y a une
chose à laquelle la femme tient encore plus qu'à être aimée,
c'est qu'on attache de l'importance à l'amour. On ne flatte jimais
plus la femme qu'en lui témoignant qu'on la craint. L'Église, en
imposant pour premier devoir à ses ministres la chasteté, caresse
la vanité féminine en ce qu'elle a de plus intime » {Souvenirs
d'enfance et de jeunesse] '
LE MARIAGE DES PRflTRES 241
contracté môme dans les intentions les meilleures, je le
veux bien, lorsqu'il s'agit d'une personne qui a fait vœu
de célibat, équivaut à un suicide moral, car celui qui le con-
tracte ne pourra plus servir la cause de la vérité ; tout ce
qu'il aura fait dans le passé, tous les sacrifices que ses con-
victions lui auront imposés, toutes les peines, toutes les
privations qu'il aura généreusement acceptées, tout cela
disparaîtra, car on dira : « Voilà donc où il voulait en venir,
à satisfaire une passion ; ce n'était pas la peine de prendre
les choses de si haut pour en arriver là. ■> Et, hélas ! ce n'est
pas seulement un suicide que l'on commet ainsi, mais on
porte à la cause que l'on a voulu servir, aux idées que l'on
a vonlu défendre, aux vérités auxquelles on a tout sacrifié,
le coup le plus douloureux, on leur imprime une tache
ignominieuse, plus à redouter que toutes les injures de
leurs adversaires. Quelle joie quel triomphe pour l'en-
nemi et qu'aurions-nous à lui répondre !
« Pardonnez moi, mon Père, mais il me semble que je
vous écris en présence de Dieu, et que je ne vous ai jamais
été aussi sincèrement attachée... »
Celait, j'imagine, le raisonnement que lui tenaient
de dilTérents cotés les hommes auxquels il avait de-
mandé conseil dans ces circonstances décisives^ mais
le P. Hyacinthe s'était buté et ne voulait rien entendre.
Son grand argument était qu'il y avait eu des prêtres
mariés dans la primitive Église et qu'en se mariant
chrétiennement il ne faisait que devancer la réforme
qui tôt ou tard s'accomplirait dans le sein du catholi-
cisme. A quoi la marquise de Forbin d'Oppède répon-
dait qu'il ne saurait pas plus y avoir de mariage chré-
tien pour qui ses! engagé par un vœu solennel à n'en
242 LES DERNIERS JANSÉNISTES
.contracter aucun, qu'il ne peut y avoir de mariage
chrétien pour des époux divorcés.
« La primitive Église , ajoutait-elle , a ordonné des
prêtres mariés sans les obliger partout et toujours à se
séparer de leurs femmes, et à l'heure qu'il est, l'Église
grecque accepte pour ministre des prêtres mariés, c'est à-
dire qu'elle ordonne prêtres des hommes déjà préala-
blement engagés dans ies liens du mariage ; mais entre
ordonner prêtre un homme marié et permettre à un prêtre
de se marier, il y a un abîme, et cela est si vrai que,
lorsque le pope devient veuf, il ne peut contracter de
secondes noces, le mariage pouvant précéder et non
jamais suivre l'ordination. Si l'Église catholique change,
comme je l'espère, surtout en considération de la difTiculté
de former un clergé indigène dans des conditions de
célibat absolu, il n'est pas à croire que ce soit dans des
conditions autres que l'Église grecque, c'est- à-dire qu'on
permettra à ceux qui se présenteront à l'ordination de
garder leurs femmes s'ils en ont déjà une, mais seulement
aux simples prêtres, car sûrement il n'y a point d'exemple
d'évêques mariés continuant à vivre avec leurs femmes, et
des moines jamais dans aucun temps et dans aucune
Église. »
Yains efforts, paroles inutiles, science et logique
perdues ! Le P. Hyacinthe a avec une véritable furie fran-
çaise passa le Rubicon, » sans prendre garde, comme
l'écrivait le P. Theiner au professeur Friedrich, que
les Jésuites allaient en triompher et crier avec Erasme :
« Omnes tumultus in nuptias exeunt ! »
La marquise de Forbin d'Oppède en reçut un coup
terrible. Cependant elle avait pour le P. Hyacinthe une
LE MAKI AGE DU P. HYACINTHE 243
si profonde afFeclion, que, le fait une fois accompli,
elle éprouva le besoin de se l'expliquer à elle-même
comme pour y trouver des circonstances atténuantes.
« Un jeune homme doué des dons les plus rares et du
plus précieux de tous, d'un généreux amour de Dieu, a
conçu au sortir de l'adolescence le dessein de se donner tout
entier à Jésus-Christ et à son Église ; il s'est fait prêtre
sans rien savoir de la vie et sans se connaître lui-même.
Était-il vraiment appelé ou bien a-t-il pris les généreuses
aspirations de son cœur pour une vocation ? Dieu le sait.
Mais il a fait plus encore : désireux d'atteindre la perfection
évangélique, poussé à son insu par ce mouvement factice
et funeste, suivant moi, qui a fait l'établir de notre temps
tant d'ordres religieux, lesquels, aprèsavoir rendude grands
services, n'ont pas de raison d'être à cette heure ; poussé,
dis- je, à son insu, par le courant, il s'est fait religieux 11 a
choisi malheureusement l'ordre le plus mal gouverné, le
plus rempli de mysticisme creux et de médiocrité. Peu à
peu sa première ferveur s'est dissipée ; il a senti d'amers
dégoûts dans ce cloître pour lequel il n était pas fait ; sa
cellule lui est devenue odieuse, et un jour est venu où il
a senti que son cœur n'était plus uniquement à Dieu. Cette
crise terrible de l'àme tentée par le bonheur auquel elle
avait imprudemment renoncé s'est trouvée coïncider avec
de grandes épreuves et de grandes tentations extérieures,
la vérité elle-même ayant semblé s'obscurcir sur la terre
et la sainte Église trembler sur ses bases. Ce jeune moine
alors, obéissant sans s'en rendre compte à la passion secrète
de son cœur et se faisant d'autant plus illusion sur ce point
qu'il pouvait se croire appelé à défendre la vérité compro-
mise, et trouvait dans l'étendue des sacrifices qu'il faisait
à ses convictiuns de quoi justifier sa conduite par son dé-
sintéressement, au lieu de se faire simplement séculariser
t41 LES DEHNIEUS JANS^ÉNISTES
et de rester prêtre de paroisse a voulu faire un grand éclat.
Il s'est trouvé seul, accablé de basses invectives, abandonné
de tous les siens ; il a senti le poids de ce Vœ soli dont parle
l'Écriture, et en même temps il a senti tout près de lui
une afFection fidèle et dévouée : il a succombé. Que celui
qui est sans péché lui jette la première pierre ! C'est bien
le cas de répéter ces paroles miséricordieuses et consolantes
de l'Évangile, à cette condition toutefois de ne pas appeler
mal ce qui est bien et bien ce qui est mal, ce qui serait le
pire des mensonges' .... »
Ce fut sa dernière lettre au P. Hyacinthe. A partir
de ce moment elle se renferma, comme dans une tour
solitaire, dans l'étude de Ihistoirc religieuse. Elle
publia le premier tome de son grand ouvrage sur le
Concile de Trente et rccdila quelques années après le
Règlement de la duchesse de Liancourl, comme pour
montrera son ancien correspondant qu'elle demeurait
Qdcle à ses idées libérales.
Quant à lui, appelé au commencement de 1878, par
un groupe de catholiques genevois qui s'élaient séparés
de M*''" Mermillod, il se rendit dans la vieille cité de Cal-
vin qu'il bouleversa de fond en comble, pendant que
M. Jean Wallon et l'abbé Michaud, les deux seuls
hommes de marque qui en eussent appelé avec lui des
décisions du Concile, arboraient dans le canton de
Berne et le Jura bernois l'étendard de la réforme
catholique.
Le rêve de Bordas-Demoulin s'était accompli. Non-
^ Leitre ms du i" décembre "872
LE PUEMIEH ÉVÈQUE VIEUX-CATHOLIQUE ni^
seulement la Constitution civile du clergé fonctionna
en Suisse et en Allemagne parmi ceux: qu'il avait bap-
tisés d'avance du nom de catholiques-chrétiens, mais
le premier évêque élu, dont il attendait la rénovation
de l'Église, sortit bientôt de leurs rangs, et pour bien
établir qu'ils entendaient se rattacher à la tradition de
l*ort-Royal, cet évêque alla se faire sacrer à Rotterdam
par un évêque janséniste delà Petite Église d'Utrechl'.
Un mot encore el j'ai Iini. Gomme je le disais dans
1 avant propos de ce volume, je me suis attaché
surtout à faire ressortir, dans le récit des événemer»ts
qui se sont déroulés de i83o à 1870, les points de
contact, d'aflinité, de parenté, que j'avais lemarqués
'M. Reiiikens, professeur à la Faculté de théologie lijBreslju,
fut élu cvèque de Bonn le 4 juin 1878 et sacré, en même temps
que révoque de Harlem, à Rotterdam, par M Heycamp, é\cque
de Deveiiter, le 11 août iByS. Assistaient à cette soleiinilc qui oui
lieu dans l'église Saint-Laurent, i4 curés hollandais et 7 élrang rs,
ainsi que 4o membres de communautés, des missionnaires cl de»
élèves du séminaire d'Amersfoort L'évèque de Deventer cl.iit
assisté des clianoincs Jean Hardorwyk, vicaire général d'Uarl, m,
el Jean Verbej, vicaire général dUlrecht.
246 LES DERNIERS JANSÉNISTES
entre le calholicisme-libéral et le Jansénisme doctrinal
des grands jours. Je crois avoir démontré jusqu'à
l'évidence que, sous le nom de calholicisme-libéral,
c'était bien l'esprit janséniste qui, par la bouche du
P. Hyacinthe, de Monlalembert^ de W" Darboy, de
M«'^ Maret, du P. Gratry, avait agi, parlé, à leur in&u
pçut-être, dans les mémorables débals auxquels donna
lieu la question de l'infaillibilité personnelle et séparée
du Pape. A ceux qui en douteraient encore, je con-
seillerais de méditer les paroles suivantes que je trouve
dans l'Église et les Philosophes, de M. Lanfrey :
« On ne voit guère habituellement dans le Jansé-
nisme qu'une théorie sur la grâce et un retour forte-
ment marqué vers l'esprit de la primitive Église. C'est
en méconnaître les côtés les plus caractéristiques. Le
Jansénisme est une réaction complète et catégorique
contre toutes les théories importées par les Jésuites.
Sur tous les points où ceux-ci ont affirmé, il nie. En
matière de dogme, il nie leurs innovations sur la grâce,
sur les sacrements, aussi bien que le culte dont ils
sont les inventeurs. En matière rituelle, il nie les mille
variantes qu'ils ont introduites dans la pratique de la
dévotion afin de la rendre attrayante ; en matière
morale, il attaque les restrictions mentales, la direc-
tion d'intention, les capitulations de conscience et le
probabilisme tout entier. En matière disciplinaire,
l'opposition est aussi tranchée : les Jésuites ont abaissé
et humilié, autant qu'il a été en eux, le pouvoir épis-
copal ; le Jansénisme le glorifie en toute occasion
CONCLUSION 2i7
et en invoque de tous ses vœux la restauration (Voir
le Pet rus Orelius).
« Les Jésuites ont élevé l'infaillibilité dès papes sur
les ruines de l'autorité des Conciles ; le Jansénisme,
d'abord timide dans ses attaques contre la papauté,
passera plus d'un siècle à en appeler du jugement des
papes à celui a du futur Concile ». Il en appelle en-
core aujourd'hui. En politique, enfin, les Jésuites ap-
puient l'absolutisme de Louis XIV ; les Jansénistes
sont pour les Assemblées comme pour les Conciles.
On le voit, la contradiction ne saurait être plus nette-
ment prononcée ni plus universelle. De là l'achar-
nement des deux partis, acharnement qui s'assouvira
jusque sur des cadavres, et qui serait inexplicable s'il
n'avait eu pour point de départ qu'une thèse de théo-
logie'. »
Ainsi parle M. Lanfrey. Certes, je ne prétends point
que tout ce qu'il vient de dire du Jansénisme s'ap-
plique également bien au catholicisme-libéral, ce serait
soutenir la thèse absurde que les catholiques-libéraux
avaient pris la suite des affairesdu partijanséniste.etj'ai
observé plus d'une fois, au cours de cette étude, que,
loin de combattre en tout et pour tout le Jésuitisme, ils
avaient été sur plusieurs points ses auxiliaires. Mais
quand il s'agit de défendre le pouvoir épiscopal et l'au-
torité des Conciles, quand il s'agit de protester contre
l'absolutisme du pouvoir civil et religieux, ils se mon-
* Page 1/19.
248 LES DERNIERS JANSÉNISTES
lièrent les dignes héritiers de Saint Cyran et du grand
Arnauld. Je ne sais même pas s'ils ne furent pas plus
violents qu'eux dans la bataille. En tout cas, jamais
les Jansénistes, y compris Pascal, ne prononcèrent
des paroles aussi graves que celles dont se sei virent
M8' Darboy, Montalembert et le P. Gratry, pour flétrir
les entreprises des Jésuites et de la papauté. C'est ce
que je tenais à constater au moment de clore ce livre
tout plein de leurs exploits.
APPENDICE
JANS -NISTES, T. I.!.
APPENDICE
SUR BORDAS-DEMOULIN
Je me suis servi de V Histoire de la vie et des ouvrages de
Bordas-Dumoulin par F. lluet pour parler du pliilosophe
et du théologien. C'est encore à cette remarquable élude
que j'emprunterai les détails qui suivent sur sa vie privée.
Bordas-Demoulin était né, le ji février 1798, au hameau
de la Bcrtinie, qui fait actuellement partie de la comnmne
de Monlagnac-Lacrempse, département de la Dordogne.
Ayant pxîrdu tout enfant son père et sa mère, il fut élevé
par sa tante paternelle qui lui apprit à lire et l'envoya
ensuite à l'école de la commune. En i8i3, il suivit comme
externe les cours du collège de Bergerac, où il avança très
\ite en mathématiques, i On enseignait alors en France,
25Î LES DERNIERS JANSÉNISTES
pour toute philosophie, la grammaire générale, d'après
Condillac, le métaphysicien de la sensation. Bordas l'apprit
par cœur. Il lisait beaucoup, étudiait, méditait continuel-
lement ; un séminariste de ses amis venait le voir et lui
prêtait ses cahiers de théologie. Il était pâle, et quelquefois
il pouvait à peine marcher. 11 passait dès lors pour un
philosophe. »
En 1819, il partit pour Paris, fut employé quelque temps
chez Méquignon, libraire, et après avoir épuisé toutes ses
ressources à acheter des livres, il fut généreusement re-
cueilli par l'abbé Sénac, premier aumônier au collège
Rollin, qui partageait ses idées philosophiques et religieuses
et qui devint sa providence. L'abbé Sénac est l'auteur d'un
excellent ouvrage intitulé : Le Christianisme considéré davs
ses rapports avec la Civilisation moderne, dans lequel, en
réfutant Joseph de Maistre, il expose et défend les doctrines
gallicanes et revendique les droits des évèques que l'écri-
vain D« Pape avait surtout attaqués. Après qu'il eut été
couronné par l'Académie française pour son Éloge de Pascal
et par l'Académie des sciences morales et politiques pour
son Cartésianisme, M. Villemain offrit à Bordas de suppléer
M. Lherminier au Collège de France Mais le philosophe
était incapable de faire autre chose que des livres. Il habi-
tait alors la rue des Postes, aujourd'hui rue Lhomond,
une mansarde composée de deux chambres avec une petite
pièce d'entrée. Un lit, une table, quelques chaises, une
simple et étroite commode, formaient le mobilier, avec la
crufhe deau, dans un coin, que quelque vieux livre re-
couvrait contre la poussière. C'est lui qui raccommodait
ses bardes et ses souliers, et qui faisait son petit ménage.
Sa vie était très régulière, et ses heures exactement divisées
pour le travail et le reste. Il aimait l'exercice, la prome-
nade, la natation. 11 fréquentait selon le besoin les biblio-
thèques, et tous les jours le cabinet de lecture, où il par-
APPENDICE 2î)3
courait les journaux et les revues. Il avait secoué toutes les
habitudes et servitudes sociales. Penser était sa vie, sa pro-
fession. C'était vraiment un solitaire au milieu de Paris.
11 s'était lié, dans les dernières années du gouvernement
de juillet avec l'abbé Forichon, alors aumônier à la Sal-
pêtrière, et de plus docteur en médecine, prêtre très indé-
pendant, d'une rare originalité d'esprit et de caractère,
causeur d'une verve inépuisable, un peu aigri par les
déceptions de la vie. Une intimité familière s'établit
«ntre les deux reclus. Le philosophe allait voir assidû-
ment laumônier à son hospice. Malheureusement l'abbé
Forichon quitta Paiis en iS-ig, et Bordas-Demoulin se
trouva plus seul que jamais.
Adversaire ardent, inflexible, des superstitions anciennes
et nouvelles, de la théologie des .lésnites et des usurpations
de la co.ir de Rome, Bordas en était d'autant plus fervent
et sincère calholique; il croyait que l'antique Église, malgré
les abus qui la défigurent, a gardé seule inviolablement le
dépôt de la révélation et l'intégrité des moyens de salut.
Il agissait en conséquence, portant dans la pratique reli-
gieuse la simplicité qui faisait le fond de sa conduite comme
de son caractère. Il n'avait pas de dévotions particulières.
Sur les murs nus de sa pauvre chambre, il n'y avait ni
figure ni image; mais il remplissait avec une piété naïve et
profonde les devoirs communs de sa religion : c'était un
fidèle et un édifiant paroissien. Le dimanche il assistait régu-
lièrement aux vêpres. Il disait que les psaumes le trans-
portaient, qu'il ne pouvait les lire assis et de sang-froid.
Le bouleversement de la liturgie parisienne, arraché à
M*"" Sibour par le parti ultramontain, l'indigna. Gela dé-
rangeait ses habitudes : « On ne se reconnaît plus aux
offices », disait-il.
Une pureté angélique accompagnait sa piété. Telle
élait son ignorance du mal qu'il ne comprenait point les
254 LES DERNIERS JANSÉNISTES
passages des auteurs anciens, même de saint Augustin,
décrivant la corruption romaine. Il crut toujours néces-
saire de s'astreindre à d'extrêmes précautions. Il fuyait la
société des femmes ; il évitait de les regarder dans les rues
et s'arrangeait de façon à ne pas les voir. Un détail trop
cru le blessait, môme dans la bouche d'un médecin. Il
conserva toujours la pureté et la pudeur d'une jeune lille,
et en donna des jDreuves j usque sur son lit de mort. Quoique
d'un tempérament nerveux et ardent, aucun de ses amis
ne doutait qu'il eût vécu et fût mort vierge.
Il tomba malade d'une sciatique au mois de mai iSSg.
II crut d'abord n'avoir piis qu'un refroidissement la nuit,
et il sortit à son ordinaire. Mais il n'alla pas loin et eut de
la peine à rentrer chez lui. Dès le début, son ami M. le
docteur Pidoux n'eut pas bonne opinion de son état ; ce
n'était pas une sciatique franche, mais une de ces maladies
bâtardes qui font attendre de dangei'euses complications.
Plusieurs lois le malade parut se rétablir, mais la faiblesse
persista toujours et les forces ne devaient plus reprendre.
Un mois après un abcès se déclara à la cuisse. Les souf-
frances devenaient plus vives, on ne pouvait presque plus
remuer le malade dans son lit. Il allait falloir percer l'abcès
et organiser des pansements fréquents et délicats. Traiter
Bordas chez lui eût entraîné des dépenses considérables et
de grandes difficultés. On songea à rhôj)ital Lariboisière,
où se rencontrait avec M. Pidoux, un habile chirurgien de
ses amis, M. Voillemier, qui s'intéressait aussi à Bordas.
C'est là que devait se terminer la carrière du philosophe.
Malgré ce que l'installation avait eu de pénible, Bordas-
Demoulin se fit bientôt à sa nouvelle vie. Outre les atten-
tions constantes des médecins, ses amis, les élèves internes
le visitaient avec respect. On n'avait pas tardé à savoir dans
la salle qu'il y avait là un lauréat de l'Académie française ;
les convalescents venaient lui offrir leurs services et échanger
Al'PRNDlCE ., ih
discrùlemcnl quelques mois avec lui. La religieuse surtout,
dévoilée et inlelligenlo, s'attacha au vieux philosoj)he,
qu'elle sut apprécier. On causait de religion et même de
llicologie. Un jour, à l'occasion des afTaires d Italie, Bordas
lui demanda tout à coup, de cette façon brusque dont il
usait volontiers : « Que pensez-vous du pouvoir temporel
du Pape? — A parler franchement, répondit-elle avec un
sourire, je ne le ci'ois pas en parfaite harmonie avec la po-
sition d'un successeur des apôtres. Si j'eusse vécu du temps
de Charlemagne, je crois bien que j'aurais conseillé au
Saint-Père de ne pas accepter. Mais aujourd'hui qu'il est
en possession, je craindrais, si on le dépouillait, que
cela ne ressemblât à une défaite. » Nous trouvâmes, dit
M. F. Iluet, que pour une religieuse, ce n'était point mal
répondu.
On avait pratiqué l'ouverture de l'abcès ; elle diminua la
douleur, n ais non le danger ; la faiblesse et la maigreur
faisaient de rapides progrès ; l'abondante suppuration de
la plaie s'alimentait aux dépens du sang : la mort par con-
somption devenait imminente Le aa juillet, M. F. Iluet
crut devoir le prévenir que son état était très grave. 11 lui
répondit avec une tranquillité sereine : « Assurément je
désire recevoir les derniers secours de la religion, mais la
chose presse-t-elle donc tant? — Puisque vous m'exprimez
votre intention, je pense qu'il est sage de l'exécuter sans
retard. — Eh bien ! je voudrais un prêtre instruit, avec qui
je puisse parler de mes idées. Jai entendu dire du bien de
M. Martin de Noirlieu, curé de Saint-Jacques. — Il est
maintenant plus près d'ici il est curé de Saint-Louis-d'Antin.
Si vous le désirez, je me rendrai auprès de lui. — C'est
bien, allez. »
Le nom du philosophe catholique n'était pas inconnu à
M. Martin de Noirlicu ; au bout de quelques instants, il
était auprès de son lit. Jl y resta une bonne demi-heure.
256 LES DERNIERS JANSÉNISTES
En sortant, il dit à M. F. Huet d'un Ion pénétré, en pré-
sence de la religieuse : « Votre ami est admirablement dis-
posé. Quelle foi dans cet homme ! »
Le lendemain, Bordas reçut la communion dès l'aubé
dans son lit, et le surlendemain 24 juillet, il mourut
à neuf heures du malin : il était âgé de 61 ans Son corps
fut porté à l'amphithéâtre, et par respect pour la simpli-
cité d'une telle vie et d'une telle mort, ses amis le laissèrent
aller, dans le corbillard des pauvres, à la fosse commune.
II
THÈSES POSÉES AU SYNODE DE BONN
PAR LE DOCTEUR DŒLLINGER
(Se raiiporle à la page 3i).
I. — Nous convenons que les livres apocryphes ou deu-
(erocanoniques de l'Ancien Teslamenl ne sont pas de la
même canonicité que les livres contenus dans le canon
hébreu.
II. — Nous convenons qu'aucune traduction des Saintes
Écritures ne peut réclamer une autorité supérieure à celle
du texte original,
ni. — Nous convenons que la lecture des Saintes Écri-
tures en langue vulgaire ne peut être légitimement em-
pêchée.
IV. — Nous convenons qu'en général il est plus décent
et plus en harmonie avec l'esprit de 1 Église que la liturgie
soit faite dans une langue comprise par le peuple.
25S LES DERNIERS JANSÉNISTES
V. — Nous corwA'cnons que la foi qui opère par la charité,
et non la foi sans la charité, est le moyen et la condition
de la justification d,i riiommc devant Dieu.
VI. — Le salut ne peut cire mérité par un « mérilc de
condignité, » parce qu'il n'y a pas de proportion entre le
prix infini du salut promis par Dieu et le prix fini des
œuvres de 1 homme.
VII. — Nous convenons que la doctrine des « œuvres
surérogatoires » et celle qui concerne le « trésor des mér-
rites des saints » sont i; soulcnables ; en d'autres termes,
que les mérites surabondants des saints ne peuvent être
transmis à d'autres, soit par des règlements de l'Eglise,
soit par les auteurs des bonnes œuvres elles-mêmes
VIII. — i" Nous reconnaissons que le nombre des sa-,
crements fut fixé à sept, pour la première fois, dans le
XIP siècle, et qui! prit place alors dans l'enseignement
général de l'Église, non comme une tradition des temps
apostoliques ou primitifs, mais comme une conséquence
des spéculations théologiqncs ; 2'^ des théologiens catho-
liques, Bcllarmin, 'par exemple, reconnaissent, et nous re-
connaissons avec eux, que le baptême et reucharislic sont
les principaux « prœcipua, eximia » sacrements de notre
salut.
Le docteur Dœllingcr a visé, dans l'art VII, la doctrine
des indulgences et la lameuse bulle Unigeniliis. Dans l'art.
VU, il a voulu établir avant tout un fait historique.
IX. — 1° Nous convenons que la saine tradition, c'est-à-
dire que la transmission non interrompue, en partie orale,
en partie écrite, des doctrines établies par le Christ et par
les apôtres, est une source autorisée d'enseignement pour
toutes les générations successives de chrétiens, (^clle tra-
dition se rencontre en partie dans le Consensus des grands
corps ecclésiastiques (ou des grandes portions .de l'Église),
APPENDICE 2bO
lorsqu'ils se rallachenl historiquement ?ans solution de
continuité à l'Église primitive ; cette tradition se recueille
aussi en partie, à l'aide de la méthode scicntillque, dans les
documents écrits que nous a légués chaque siècle ; 2° nous
reconnaissons que l'Église d'Angleterre et que les Églises
qui en dérivent ont maintenu sans interruption la suc-
cession épiscopale.
X. — ÎN'ous rejetons la nouvelle doctrine romaine touchant
l'Immaculée Conception de la bénie vierge Marie, comme
étant contraire à la tradition des treize premiers siècles,
suivant laquelle le Christ seul a été conçu sans péché.
Le chanoine Liddon proposait de formuler ainsi le
X" article : Nous rejetons « comme dogme de foi . . . » Le
D"^ Oxenham partageait l'avis du chanoine, mais le D"" Dœl-
linger et les Allemands maintinrent la rédaction primi-
tive et l'emportèrent.
XI. — Nous convenons que la pratique de la confession
des péchés, devant l'assemblée ou devant le prêtre, en-
semble avec le pouvoir des chefs, nous vient directement
de la primitive Église, et que cette pratique, débarrassée
des abus et libre de contrainte, doit être maintenue
dans l'Église.
\II. Nous convenons que « les indulgences » peuvent
seulement se rapporter aux pénalités actuellement imposées
par l'Eglise elle-même
XIII. — Nous reconnaissons que l'usage de recommander
les lidèles défunts - c'est-à-dire d invoquer en leur faveur
une riche émission de la grâce du Christ, — nous vient de
la primitive Église et doit être conservé dans l'Église.
XIV. — Nous reconnaissons que l'invocation des saints
n'est pas ordonnée à chaque chrétien comme un devoir
d'une nécessité indispensable au salut.
11 était évident que les gréco-russes n'admettraient pas
260 LES DERNIERS JANSÉNISTES
l'art. XIV ; en vain les docteurs Dœllinger et Reinkens
alléguèrent Rellarmin et Muratori, les Grecs et les Russes
répondirent en citant Héfélé et le VU» Concile ; c'est pour-
quoi le D"" Dœllinger déclara qu'il retirait l'art. XIV.
Ces quatorzes thèses avaient eu pour préambule la décla-
ration du D"" Dœllinger et des membres de la conférence
touchant la célèbre intercalation « Filioque » dans le Credo
ou Symbole de Nicée, déclaration ainsi formulée :
« Nous convenons que la façon avec laquelle le terme « Fi-
« lioque » a été inséré dans le Credo de Nicée fut illégale, et
« que, par égard pour la paix ou l'unité future, la forme origl-
« nale, telle que nous la tenons des conciles généraux de l'Église
« avant sa division, doit être restaurée. »
La plus grande partie des évèques anglicans fit des efforts
considérables pour conserver le « Filioque » et pour main-
tenir comme orthodoxe la doctrine exprimée par l'insertion
de ces deux mots; les évèques russes et grecs ne- vou-
laient faire aucune concession ; enfin, l'on parvint à s'en-
tendre dans un compromis, et ce fut au chanoine Liddon
que revint l'honneur de pacifier l'assemblée et de faire
admettre la déclaration du Dr Dœllinger ainsi modifiée :
« Nous convenons que la façon avec laquelle l'expression
« Filioque » a été insérée dans le Credo de Nicée fut illégale, et
« que, par égard pour la paix et l'unité future, il est à souliaiter
« que l'Église entière se réunisse sérieusement et considère s'il
« est possible de ramener le Credo à sa forme primitive, sans
« faire le sacrifice des véritables doctrines exprimées par la for-
« mule actuelle occidentale. »
La conclusion de ces quatorze thèses du D"^ Dœllinger
fut une autre déclaration au sujet de l'Eucharistie ; elle fut
exprimée comme il suit :
« La célébration eucharistique, dans l'Église, n'est pas une ré-
APFE^U1CE '^Bl
« pétition ou un renouvellement continuel du sacrifice propilia-
« toiro qui a été olTert une fois pour toujours, par le Christ, sur
« la croix ; mais le caractère sacrificiel de l'Eucharistie consiste
« en ce qu'elle est le mémorial permanent, la représentation et
« l'office en retour (vergegenwœrtigungj de l'unique oblalLon du
« Christ pour le salut de l'humanilé rachetée, laquelle oblalion,
« conformément à l'épilie aux Hébreux (iX, ii-ia), est conti-
« nuellement présentée par le Christ dans les cieux, par le Christ
« qui apparaît maintenant pour nous en la présence de Dieu
« (IX, a4)
« En même temps que cela est bien le cuiackre de l'Eucha-
« ristie jiar rapport au sacrifice de Jésus-Christ, elle est aussi un
« festin sacré dans lequel le fidèle, recevant le coips li le sang
« de Nolre-Seigneui-, entretient communion de l'un avtc l'autre.
« (l. Cor. , X. \-]]. »
Celte déclaration fut admise à runaniniilé, après un léger
débat provoqué par les docteurs gréco-russes. On voit à
présent l'ensemble des concessions faites par chaque Eglise
catholique pour arriver à une enlente commune sur les
principes essentiels de toute catholicité.
On reconnaît aussi, pour peu qu'on soit versé dans la
théologie sacramenlaire, que la thèse sur l'Eucharistie dif-
fère des propositions, si fameuses dans le XVIIi» siècle, du
chanoine génovéfain Le Gourrager.
III
SUR LE P. HYACmTHE
SOUVEMR D'ENFANCE
Première poésie.
(Se rapporte à la page 36).
DoLce color iV oriental saffiro. — D.VxMK.
Lorsque j'étais encore un enfant frais et blond,
Que rien n'avait troublé le calme de mon front,
Mes jours, entre les jeux, la prière et l'étude,
S'écoulaient à l'écart et dans la solitude ;
Notre maison était à côté d'un couvent.
Dans l'église duquel j'allais prier souvent.
Sainte-Ursule ! — Ah ! ce nom ranime en ma pensée
Le vivant souvenir d'une époque effacée.
Epoque d'innocence, époque de bonheur,
Où mon âme portait tout son printemps en fleur !
APPENDICE 2i\i
Je t'aime ! El cepcndaiil lu n'as poiiil, humble église,
De larges cliapileaux, ni d'éléganlo frise,
Ni d'ogive mysliquc aux Ailraux de couleur
Qui laissent pénélrer un demi-jour rèveui.
.le t'aime, et tu n'as point de dentelle de pierre,
De vieux murs tapissés par la mousse et le lierre,
Ni d'orgueilleuses tours dont les clochers joyeux,
Plus haut que les oiseaux gazouillent dans les cieux.
Tu n'as point de tombeaux : les poussières glacées
Des morls ne dorment point sous tes dalles usées.
Tes murs sont blancs, et tout en loi, riant séjour.
Nous apprend aussitôt que tu n'es que d'un jour.
Mais placé tout aui^rès de l'heureux monastère,
Où Yicnnenl expirer tous les bruits.de la terre.
Quelque chose est en toi de chaste et de pensif
Qui calme doucement nion esprit convulsif.
Et puis de mon passé comme une ombre invisible
Te revêt à nos yeux d'un charme irrésistible 1
Jadis, chaque matin, bien frais et bien lavé,
J'allais m'agenouiller sur ton large pavé
Et le front tiède encor du baiser de ma mère,
J'.idrcssuis au Dieu bon ma na'ive prière.
Que de fois, que de fois, aux offices du soir.
Respirant les parfums qu'exhale l'encensoir,
J'ai senti lentement de ta voûte chérie
Descendre sur mon front la sainte rêverie.
Ange qui fait tourner nos regards vers le ciel,
Transformant par la foi l'idéal en réel,
Tandis qu'à la clarté des lampes et des cierges
Mourait et renaissait le cliant voilé des vierges !
Comme un pain pur et blanc sur ma lèvre de feu.
Pour la première fois que je reçus mon Dieu,
Î64 LES DERNIERS JANSÉNISTES
C'était à tes autels, c'était dans ton enceinte,
Que pour nous avait lieu la solennité sainte.
Voilà pourquoi je t'aime, et sous tes murs épais,
Je viens chercher toujours le silence et la paix !
O temps évanoui ! temps aimé, temps prospère.
Auprès du cabinet où travaillait mon père.
Dans une vaste salle où semblaient me garder
Des portraits ne cessant tous de me regarder,
Tandis que, frère et sœurs, je les entendais rire,
Sérieux, occupé de lire ou bien décrire.
J'errais de livre en livre, ainsi qu'en un jardin
Une abeille repose et revoie soudain.
Cette retraite avait pour moi de si grands charmes.
Qu'en y pensant, parfois, je versai quelques larmes.
Je la pourrais, je crois, dessiner traits pour traits,
Mais sans faire connaître, hélas ! ces doux attraits
Qui, jusqu'au sein des jeux auxquels l'enfant se livre.
Me faisaient soupirer après maint et maint livre.
Pourtant jamais l'ennui ne venait me saisir
Et me rendre pensif, au milieu du plaisir.
Lorsque sur ces coteaux où Jurançon colore
Les l'aisins parfumés que son ciel fait éclore.
Et dans une villa qui retrace à nos yeux
Les gothiques manoirs qu'aimaient tant nos aïeux.
Abri frais où jasaient de douces tourtci-elles
Et trois blanches enfants plus gracieuses qu'elles.
Pour partager ma joie et mes jeux innocents.
J'avais tout à la fois les oiseaux, les enfants.
L'aînée était pour moi la fille aux lèvres roses
Dont la bouche jetait les perles et les roses,
Ange, fée ou péri. Tout prenait promptement
Pour elle un air de joie et de contentement :
APPENDICE '.'05
La brise lui faisait do charmantes caresses,
Et folle se jouait avec ses blondes tresses ;
En glissant sur sa peau, le rayon de soleil
Y versait mollement un doux reflet vermeil ;
La brebis qui fuyait, si je voulais la prendre.
Accourait à sa voix et semblait la comprendre ;
Et le ramier craintif venait manger le grain
Quelle lui présentait dans le creux de sa miin :
. . . Combien j'aurais voulu rendre plus lente l'heure
Qu'elle passait en ville et dans notre demeure !
Lorsqu'elle me quittait, je la suivais des yeux
Triste et pensif alors, et naguère joyeux ;
Et bien longtemps après qu'elle était disparue.
Immobile toujours, je regardais la rue.
Puis tout me paraissait insipide, les ris,
Les jeux, l'étude même et iï:es livres chéris,
Tout m'ennuyait : en moi je sentais un grand vide.
Les objets avaient pris une teinte livide
Et dans ces lieux déserts où j'errais jusqu'au soir
Sans cesse il me semblait et l'entendre et la voir.
Enfin, durant la nuit, amante du mensonge.
Son image venait me bercer dans un songe.
l'n jour, un de ces jours où le ciel est si bleu
Qu'au fond de son azur on voit sourire Dieu,
Où l'on entend manter sous sa coupole immense,
Un vague et saint concert d'amour et d'innocence,
Où la brise nous porte à travers les rameaux.
L'haleine de la fleur et le chant des oiseaux,
-Nous étions réunis par une douce fête
Qui faisait rayonner la gaieté sur ma tête.
Quand le soir suspendit notre jeu de lutin,
Nous allâmes goûter un champêtre festin ;
JANSÉNISTES, T, HI. l8
266 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Et le long du coteau dont l'épaule se penche
Gracieuse et riante avec sa nappe blanche.
Nous trouvâmes la table à l'ombre, dans un bois
Dont l'écho répétait les éclats de nos voix.
On s'assit : mais hélas ! j'étais placé loin d'elle,
Et le temps nous parut d'une longueur morlelle !
Aussi, quand les enfants quittèrent le repas,
Nous retournâmes vite à nos joyeux ébats.
Gomme un oiseau captif échappé de la cage,
Elle fuyait parmi les sentiers du bocage.
Et le taillis épais, à chaque vert détour,
La voilait à mes yeux, la montrait tour à tour,
Et je la poursuivais, comme dans la jeunesse
Le cœur, longtemps plongé dans une douce ivresse.
Poursuit la vague et pure image du bonheur,
Qui fuit et reparaît à l'horizon trompeur I
J'avais douze ans, je crois : depuis cette soirée
Qui laissa dans mon âme une trace dorée,.
Bien d'autres ont passé sans jamais affaiblir
L'éclat dont celle-là les faU toutes pâlir.
Oui, vous serez toujours mon bonheur et ma gloire ;
Rien ne vous ternira dans ma chaste mémoire,
sacrés souvenirs que j 'adore à genoux,
Et je resterai pur et vierge comme vous !
Pau, 2 2 février i8/i3.
IV
. LOI ORGANIQUE
SUR LE CULTE CATHOLIQUE A GENÈVE
PROJET ADOPTÉ EX 3" DEBAT.
Le Grand Conseil, sur la proposition du Conseil d'État, et *
sur la loi constitutionnelle du 19 février 1878,
DÉCRÈTE CE OUI SUIT :
Les paroisses catholiques du canton de Genève forment
vingt-trois circonscriptions réparties comme suit :
Paroisse à laquelle ressoriissent
les catholiques des
i* Ville de Genève, Eaux- Vives et Plaimpalais ;
a<J Aire la- Ville, ilussin et Dardagny ;
S"* Avusy, Chancy ;
40 liardoniiex Plan-les-Ouates ;
50 licrnex, Carligny ;
6* Carouge, Troinex ;
îr,8
LES DEUNIEUS JANSÉNISTES
7" Collex-Bossy, Bcllevue ;
8 ' Collonge-Bellerivc, Culog-ny ;
9" Confiffnon, Oucx et Perly ;
lo"» Carsier, Anières ;
11° Chènc-Bourg, Chène-Bougeries ;
I20 Choulex, Vaiidœu\rcs ;
13" Heiniance,
ilf Lancy,
15' Meinicr, Gy et Jussy ;
lO' Meyrin, Saligny ;
ly" Presinges, Puplinge ;
iS" Grand-Saconnex, Pregy et Petit-Saconnex
lyO Saral, Saconnex et Avully ;
■20" Tliônex,
2 1" Vernier,
22'» Versoix, Céllgny et Genlhad ;
23' Veyrier.
Art. 2. — La paroisse de Genève a trois curés.
Ils répartissent entre eux leurs fonctions sous l'appro-
bation du Conseil supérieur institué à l'art. 1 1
Chaque ijaroisse a un curé.
La paroisse de Genève a en outre quatre vicaires ;
Celle de Carouge en a deux ;
Celle de Bardonnex en a un ;
Celle de Bernex en a un.
Art. 3. — Le traitement des Curés et des Vicaires est
fixé comme suit :
Cuiés de (ienève, chacun 3ooo fr.
— de Carouge 25oo
— des autres paroisses 2000
Vicaires de Genève 2500
— de Carouge 1800
— des autres paroisses. . . . i5oo
Le curé de Confignon reçoit en outi-e une indemnité de
5oo fr. pour le service d'Onex et de Perly.
APPENUICK 2tn
Celui ilii Grand-Saconnex, une indemnité de ôoo fr.
pour le service de Pregy.
Celui de Presingcs, une indemnilé de 5oo fr. pour le ser-
vice de Puplinge.
Aucun casuel ne peut èlre réclamé pour le service reli-
gieux des baptêmes, des mariages et des enterrements
Art. 4- — Les curés et vicaires sont nommés par les ci-
toyens catholiques inscrits sur le rôle des électeurs canto-
naux domiciliés dans la paroisse où a lieu la vacanc^.
Le rôle sera publié pendant quinze jours avant la votation.
Nul ne peut voter dans les élections de deux cultes diffé-
rents.
Art. 5. — A chaque vacance une inscription est ouverte
au bureau du Conseil supérieur : sont admis à s'inscrire
tous les ecclésiastiques ordonnés prêtres dans l'Église
catholique.
Les curés et les vicaires ne pourront, sans l'autorisation
du Conseil d'État, exercer des fonctions, ni accepter des
dignités ecclésiastiques supérieures ù celles qui leur ont été
conférées par l'élection. Cette autorisation est toujours
révocable.
Art, 0. — Avant leur installation, les curés et les vicaires
prêtent devant le Conseil d'Etat le serment suivant :
« Je jure devant Dieu de me conformer strictement aux
dispositions constitutionnelles et législatives sur l'organisa-
tion du culte catholique de la République et d'observer
toutes les pi'escriptions des constitutions et des lois canto-
nales et fédérales.
« Je jiu'e encore de ne rien faire contre la sûreté et la
tranquillité de l'État ; de prêcher à mes paroissiens la sou-
mission aux lois, le respect envers les magistrats et l'union
avec tous les citoyens. »
Auï. 7. — La suspension des curés et des vicaires peut
270 LES DERNIERS JANSÉNISTES
être prononcée par décision du Conseil d'État pour violation
de serment, et du Conseil supérieur pour des faits disci-
plinaires. Dans ce dernier cas, la mesure est soumise à
l'application du Conseil d'État. Cette suspension peut
s'étendre jusqu'au terme de quatre ans. Les curés suspen-
dus ne pourront pas avant ce laps de temps se présenter
aux sufTrages des électeurs.
Les motifs de la suspension doivent être préalablement
communiqués à l'ecclésiastique intéressé ; celui-ci, s'il le
réclame, est entendu par une délégation du Conseil d'État.
Les dispositions ci-dessus n'excluent ni les droits, ni la
compétence qui pourront être reconnus à l'autorité épis-
copale et synodale.
Art. 8. — Les électeurs d'une paroisse peuvent, par
pétition motivée, demander que leur curé ou leurs vicaires
soient soumis à une nouvelle élection. La pétition doit être
appuyée, pour la paroisse de la ville de Genève par le quart
et, pour les autres paroisses, par le tiers des électeurs ins-
crits et être adressée au Conseil d'État, qui statuera sur
la demande après avoir pris le préavis du Conseil supérieur.
Dans le cas où la pétition sera signée par la majorité
absolue des électeurs inscrits, le Conseil d'État sera tenu
de faire procéder aux élections.
Les curés et les vicaires non réélus ne pourront se repré-
senter aux suffrages des électeurs de la même paroisse,
qu'après le terme de quatre ans.
Art. g. — Chaque paroisse est administrée par un Con-
seil pris parmi les électeurs laïques. Le Conseil est com-
posé de neuf membres pour la paroisse de Genève et de
cinq pour les autres paroisses.
Le curé de la paroisse assiste aux délibérations du Con-
seil supérieur, avec voix consultative.
Ces Conseils sont nommes pour quatre ans, elles membres
APPENDICE 271
sortants sont immédiatement rééligibles. Ils font leur règle-
ment organique, lequel est soumis à l'approbation du
Conseil supérieur.
Les délibérations des Conseils de paroisse sont publiques.
Art. io. — L'élection des curés et des vicaires, ainsi que
celle des conseils de paroisse, a lieu suivant les formes fixées
par la loi pour les élections municipales.
Ces élections sont présidées par deux délégués du Conseil
supérieur. Si, dans une volation pour l'élection d'un cure
ou d'un vicaire, le nombre des votants reste inférieur au
quart des électeurs inscrits, la cure restera vacante jus-
qu'au moment où le Conseil d'État, sur une pétition des
paroissiens, sur une demande du Conseil supérieur, ou
même d'office, croira convenable de faire procéder à une
nouvelle votation.
Art. II. — L'administration des Conseils de paroisse est
soumise au contrôle d'un Conseil supérieur, nommé tous
les quatre ans par un collège unique, composé de tous les
électeurs catholiques du canton.
La convocation de ce collège, le lieu de sa réunion, le
choix de la présidence de l'élection, sont déterminés par
arrêté du Conseil d'État. Cette élection aura lieu suivant
les formes établies par l'art. 87 delà Constitution genevoise
de 1847.
Art. la. — Le Conseil supérieur est composé de vingt-
cinq membres laïques pris parmi les électeurs et de cinq
ecclésiastiques choisis parmi les curés et vicaires nommés
conformément à la présente loi, ou maintenus en vertu de
la loi constitutionnelle du 19 février 1873. Il est renouvelé
intégralement, et les membres sortants sont immédiate-
ment rééligibles.
Art. i3. Le Conseil supérieur exerce une surveillance
272 LES DERNTI^IIS JANSÉNISTES
générale snv les intérêts de l'Église. Il soumet son règle-
ment organique à l'approbation du Conseil d'État.
Les délibérations du Conseil supérieur sont publiques.
Le huis-clos est prononcé si la demande est appuyée par le
quart des membres présents. Cette disposition est appli-
cable aux Conseils de paroisse.
Le Conseil supérieur fait dresser les tableaux électoraux
pour les élections des curés et des vicaires, des Conseils de
pai'oisse, ainsi que ceux destinés à rélcclion du Conseil su-
périeur.
Les personnes inscrites sur les listes électorales d'un culte
ne peuvent se faire admettre sur celles d'un aulre culte
que deux années après leur radiation sur les premières
listes.
Le Conseil d'État statue sur toutes les réclamations
relatives à la formation et à la publication des tableaux
électoi'aux.
AuT. i4. — Il y aura réélection lorsque, par mort ou
démission, les Conseils de paroisse de cinq membres se-
ront x'éduits à trois, celui de Genève à six, et le Conseil
supérieur à vingt.
Art. i5. — Les églises et les presbytères qui sont pro-
priété communale restent alTectés au culte catholique
salarié par l'État.
DISPOSITION TRANSITOIRE.
Jusqu'à la constitution du Conseil supérieur, le Conseil
d'État est chargé de la confection des tableaux électoraux,
de la délégation des commissaires, et généralement des
pouvoirs nécessaires pour faire procéder aux élections pré-
vues par la présente loi.
LA PETITE EGLISE
UNE MISSION A ROME EN i86()
Le 28 février 1891, je recevais de Lyon la lettre suivante :
Monsieur,
« \\>lro ouvrage Les Divniers JuiiS'inisles vient de m'ètre
communiqué. Vous avez été renseigné d'une façon inexacte sur
les anticoncordatistes ou anticoncordataires de Lyon et de la
Vendée, car vous paraissez établir une sorte de confusion entre le
Jansénisme et la Petite Église. 1 e lien commun entre les membres
de la Petite Église qui résident en Vendée et ceux de Lyon est
exclusivement l'opposition au Concordat de 1801, et la démarche
collective qu'ils ont faite en 18G9 auprès du concile du Vatican
n'était inspirée par aucune autre pensée que celle d'accomplir les
dernières volontés des Kvèques opposants au Concordat de 1801.
« Vous trouverez du reste l'expression fidèle de leurs senti"
ments, de même que le récit exact de leurs agissements auprès
du Concile du Vatican dans l'opuscule que j'ai publié, il y a
274 LES DERNIERS JANSÉNISTES
2 ans, sous le titre : Une Mission à Rome en 1869, et dont je
vous adresse un exemplaire.
« En ce qui concerne les matières sur la grâce, les adhérents à
la démarche faite à Rome en 1869 s'en réfèrent purement et
simplement à la doctrine définie par le Concile de Trente (si-
xième session.)
Veuillez agréer, etc.
Marius Duc.
Je ne fais aucune confusion entre le Jansénisme et la Pe-
tite Église, la preuve en est que je l'ai montrée aux prises,
sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, avec
M. Jacquemont, curé de Saint-Médard-en-Forez, lequel
était un janséniste avéré. Je ferai remarquer cependant à
M. Duc que, sur la question de la grâce, tous les anticon-
cordataires ne pensent pas comme lui. Ceux de Notre-Dame-
de- Vaulx, entre autres, qui se rattachent à la Petite Église
de Lyon, sont demeurés fidèles à la doctrine de Port-Royal.
Enfin si j'ai donné le nom de Jansénistes aux anticoncor-
dataires de Lyon, c'est que les Lyonnais ne les appellent pas
autrement, et que par le fait même de leur rupture avec
Rome ils justifient et au-delà cette appellation.
Cela dit, j'emprunte à la très intéressante brochure de
M. Duc les passages suivants qui concernent son voyage à
Rome pendant le Concile :
Préliminaires.
... « Lorsqu'elle parut en 18C8 la bulle ^terni Patris Uni-
genitus, publiée par le vénérable Pontife Pie IX, une sincère
émotion fut ressentie dans les rangs de ceux qu'on appelait les
membres de la Petite Eglise.
« Le successeur de saint Pierre convoquait tous les Évèques du
monde catholique à un Concile général afin d'examiner d'un
commun accord les diverses questions qui se rapportaient, disait
la Bulle, à la plus grande gloire de Dieu, à l'intégrité de la foi.
APPENDICE 27!.
au salut éternel des hommes, au maintien de la discipline, à
l'observation des lois ecclésiastiques et en vue d'adopter ensemble
les remèdes les plus salutaires pour guérir les ma\ix de l'Église.
« L'heure n'était elle pas venue de déférer l'affaire de l'Église
de France, suivant le vœu et l'expression de Ms'" de Blois à tous
les Évoques assemblés. En Vendée comme à Lyon, cette question
fut immédiatement soulevée ; à la suite d'un échange de vues
entre les divers groupes de fidèles opposés au Concordat, il fut
résolu qu'ime dômarche collective serait faite auprès du Pape et
des Pères du Concile et qu'un exemplaire des Réclamations
canoniques du G avril i8o3, accompagné d'un mémoire explica-
tif de la conduite des catholiques demeurés fidèles à la cause des
anciens cvêques, serait adressé à chacun des membres du Concile
œcuménique. »
Le mémoire explicatif dcvail renfermer une déclaration
très explicite d'attachement à l'Église Catholique, Aposto-
lique et Romaine et de soumission respectueuse aux suc-
cesseurs des Apôtres qui s'assemblaient autour de la Chaire
de saint Pierre pour représenter l'Église universelle, comme
autrefois dans les saints Conciles de Nicée et de Trente. Il
devait en outre rappeler succinctement les événements qui
touchent au Concordat de 1801 et exposer avec fidélité les
considérations d'ordre supérieur qui avaient déterminé les
cvêques réclamants à refuser leurs démissions et à prescrire
à leurs adhérents de rendre eux- mêmes témoignage aux
principes développés dans les Réclamations canoniques en
s'abstenant de communiquer avec le nouveau clergé.
Un projet écrit en langue française fut rédigé avec l'as-
sistance des anciens qui avaient été les témoins des événe-
ments ou qui en tenaient directement le récit des contem-
porains. Les documents originaux que possédaient quelques
familles, les lettres et instructions que plusieurs évoques
réclamants avaient écrites et qui n'ont pas été publiées,
celles de leurs grands-vicaires, de théologiens et de prêtres
attachés à leur cause furent consultés avec soin et servirent
de guide sur le terrain des principes.
276 LES DERNIERS JANSKNlbTES
Et comme ce mémoire devait exprimer avec exactitude
les sentiments de tous et recevoir ultérieurement les signa-
tures des chefs de famille, lecture en fut donnée, soit à
Lyon, soit en Vendée, dans des z-éunions spécialement con-
voquées dans ce but et sa rédaction ne devint définitive
que d'un consentement unanime.
11 fut encore décidé que deux délégués seraient envoyés
à Rome, à l'époque de l'ouverture du Concile, pour faire le
dépôt entre les mains du Père commun des fidèles et entre
celles du Secrétaire général du Concile des deux exem-
plaires du Mémoire sur lesquels les signatures des adhérents
devaient être apposées. Les sutlrages en Vendée de même
qu'à Lyon se réunirent sur MM. Jacques Berliet et Marins
Duc pour représenter les fidèles de ces deux pays dans l'ac-
complissement de la mission qui venait d'être résolue. Ces
deux délégués étaient nés à Lyon, mais l'un d'eux par ses
origines tenait à une famille bretonne.
Ces décisions étant mûrement arrêtées, les délégués s'oc-
cupèi'ent activement du Mémoire dont une traduction très
exacte fut faite en langue latine, le texte devant être im-
primé eu français et en latin. Des objections ayant été pré-
sentées par divers imprimeurs en France, sous prétexte
que le Concordat , loi de l'État , élait attaqué dans ce
Mémoire, 1 impression eut lieu à Genève dans l'été de 1869.
Deux éditions furent faites, l'une à quelques exemplaires
seulement, format in-folio, destinée à recevoir des signa-
tures et à être présentée au Pape et au Secrétaire général
du Concile, l'autre, format in-8", pour être distribuée aux
Pères de l'illustre Assemblée*.
La réimpression des Rèdamalions canoniques se fit à Lyon,
format in-8", en conformité avec les textes des éditions de
i8o3 et 1820.
' Le texte latin porte le titre : Reverentisi>ima commentatio
ad Sacro Sanclum Œcumenicum Conclhum Romatium de
variis actis ad Ecclesiam gallicanam spectantibus.
APPENDICE 277
(^inq cents signatures environ furent apposées sur les
doux exemplaires du Mémoire français-lalin destinées au
Souverain Pontife et au Secrétaire général du Concile.
L'extrême dispersion des groupes de fidèles attachés aux
anciens évoques et la brièveté du temps dont on disposait
avant l'ouverture du Concile du Vatican, fixée au 8 dé-
cenibre, ne permirent pas de recueillir les adhésions de bien
des âmes pieuses, malgré le désir formel qu'elles avaient
exprimé de s'associer à cette manifostulion.
Los exemplaires signés, ainsi que les deux exemplaires
des Réclamaiioiis canoniques réservés au Pape et au Secré-
taire du Concile, furent revêtus de riches reliures exécutées
suivant les usages adoptés en pareille occurrence.
Mille exemplaires in-8 ' du Mémoire et mille exemplaires
des Réclamations canoniques, réunis deux à deux sous une
même enveloppe pour faciliter la distribution, furent ex-
pédiés par avance à Rome pour y rester déposés à la douane
pontificale à la disposition des délégués.
Enfin, quelques jours avant leur départ, ces délégués do
Lyon et de la Vendée eurent la satisfaction d'être présentés
à Mb"" Callot, évèquc d'Oran (Afrique), qui traversait Lyon
avant de se rendre au Concile et de lui communiquer le
Mémoire qu'ils avaient la mission de porter aux Évêques
assemblés. Ce respectable prélat se montra fort sympathique
à la démarche projetée ; il parut satisfait de la rédaction
du Mémoire, et, après avoii adressé aux délégués des paroles
d'encouragement, il leur recommanda de venir le trouver
il Rome dès leur arrivée.
MISSION A ROME.
Les deux délégués partirent de Lyon le 3o novembre
1869, porteurs des exemplaires destinés au Souverain
Pontife et au Secrétaire général du Concile. Le passage du
278 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Mont-Genis fut difficile à cause de ramoncellement des
neiges et peu s'en fallut que les voyageurs ne fussent
obligés de s'arrêter à l'hospice qui s'élève au sommet du
col. Ils purent cependant sans interruption continuer leur
voyage par Turin et Bologne et arriver à Florence dans
l'après midi du i"" décembre. Ils séjournèrent un jour et
demi dans cette ville, qui était alors la capitale du nouveau
royaume d'Italie, afin de faire viser à l'ambassade française
leurs passeports pour Rome.
Le 3 décembre, ils arrivèrent à Rome et descendirent à
l'hôtel de Rome, via del Corso. Leur première préoccu-
pation fut d'obtenir de la douane pontificale la délivrance
des caisses qui renfermaient les deux mille exemplaires des
Réclamalions canoniques et des Mémoires. Le censeur chargé
chargé de l'examen des livres, préalablement à leur intro-
duction dans les États de l'Église, prit rapidement connais-
sance du Mémoire, et, à la suite de quelques explications
verbales relatives aux Réclamations canoniques, il autorisa la
remise des deux mille exemplaires qui furent effectivernent
délivrés dans la journée du 4 décembre.
Mais pour procéder à la distribution de ces exemplaires,
comment découvrir les adresses des Evéques étrangers à la
ville de Rome et récemment arrivés ou qui arrivaient
chaque jour? Et ensuite où trouver des agents sûrs pour
en opéier le dépôt à domicile ?
La première difficulté fut heureusement surmontée à la
suite d'informations qui apprirent aux délégués que les
rédacteurs du journal romain YOsservatore Romano dres-
saient et publiaient chaque jour la liste des Évéques qui
arrivaient à Rome, avec l'indication des couvents, des hôtels
et des maisons particulières où ils étaient descendus. Ces
listes furent communiquées avec beaucoup d'obligeance, et
chaque jour les suppléments ou les rectifications aux pre-
mières listes étaient remis aux deux Lyonnais qui, dès lors,
APPENDICE 279
eurent à leur disposition une base certaine pour adresser à
chacun des Pères du Concile un exemplaire des Réclama-
tions et un exemplaire du Mémoire, réunis à l'avance sous
une même enveloppe.
La question des distributeurs fut également résolue
d'une façon satisfaisante, grâce à Texcellente intervention
de M. Dallezeite, agent à Rome des Messageries impériales
de France, auquel les délégués étaient recommandés et qui,
dès le lundi matin 6 décembre, mit à leur disposition des
agents choisis, dans la ponctualité desquels il était permis
d'avoir toute confiance.
Ces préliminaires étant ainsi réglés, les délégués consa-
craient une partie des nuits à inscrire les adresses sur les
exemplaires et chaque matin, à sept heures, les distributeurs
venaient à l'hôtel de Rome prendre les exemplaires prépa-
rés la veille ou dans la nuit, les classaient par quartiers et
les emportaient pour en opérer la distribution dans le cours
de la journée. Ils rapportaient le lendemain les exemplaires
dont les adresses étaient inexactes, afin que les rectifications
nécessaires pussent être effectuées d'après les indications
des suppléments de VOsservatore Romano.
En suivant cet ordre de travail sans aucune interruption,
la distribution, commencée le lundi 6 décembre, fut com-
plètement achevée le samedi suivant. Sept cents à sept cent
cinquante exemplaires des Réclamations canoniques et pareil
nombre de Mémoires furent déposés aux domiciles des Pères
du Concile.
Dès le 4 décembre les délégués se rendirent au palais du
Vatican afin de solliciter une audience particulière du Saint-
Père. Ils furent reçus par un des secrétaires de Ms' Ricci,
maître des chambres, qui leur annonça que les audiences
étaient momentanément suspendues à cause des travaux
préparatoires du Concile et qui ajouta que les évoques
eux-mêmes n'étaient admis que collectivement par pro~
280 LES DERNIERS JANSÉNISTES
vinces ecclésiastiques. Sur les explications que fournirent
les délégués lyonnais au sujet de leur mission et sur le dépôt
qu'ils firent à l'appui de leurs déclarations d'un exemplaire
des Réclamations canoniques et du Mémoire explicatif, le
secrétaire de M"" Ricci les invita à écrire à ce prélat pour
faire connaître les motifs de leur demande et justifier l'ex-
ception qu'ils sollicitaient.
Les délégués adressèrent alors à M*-" Ricci la lettre sui-
vante qui fut remise le 6 décembre à un de ses secrétaires,
ainsi que deux exemplaires des Réclamations et du Mémoire.
« Mon SEIGLE un.
« Nous avons l'honneur de nous adresser à Votre Seignemie à
l'effet d'obtenir une audience particulière de notre Très Saint-
Père le I^ape Pie IX
« Quelque insigne que soit une telle faveur, nous osons espérer
que notre demande ne sera point repoussée lorsque nous aurons
énoncé les motifs qui nous inspirent en cette circonstance.
« Nous venons à Rome, envoyés de France par plusieurs cen-
taines d? familles catholiques' avec la mission de déposer aux
pieds du Saint-Père un Mémoire très respectueux dans lequel les
chefs de ces familles, sous le sceau de leurs signatures, exposent
au Souverain Pontife et aux Pères du Concile œcuménique du
Vatican quelle est leur situation depuis le Concordat de 1801.
« A ce Mémoire est annexé un document portant la date du
6 avril iSo3 et intitulé Expos lulatio nés canonicx qui forme
la base de la ligne de conduite suivie depuis le commencement
de ce siècle parles signataires du Mémoire précité.
« Nous avons l'honneur de joindre à la présente supplique lui
exemplaire petit format de chacune des deux pièces dont nous
venons de parler, afin que Votre Seigneurie puisse se rendre un
compte exact de ce que nous sommes.
« A l'appui de notre demande nous n'avons, il est vrai, à pro-
duire aucune recommandation officielle. Nous n'en conservons
pas moins la ferme espérance qu'elle sera prise en considération
APPENDICE 281
par le très illustre Pontife, qui, dans sa Bulle d'indiclion du
Concile œcuménique ^Eterni Palris Uaigenitus, a donné au
monde un témoignage éclatant de la charité qui l'anime pour
veiller avec sollicitude au salut de tout le troupeau du Seigneur,
ac univerai dominici gregis saluti advigilare et eonsulere.
« Nous vous prions. Monseigneur, d'agréer l'hommage de notre
profond respect. »
Uome, le 6 décembre 1869.
Au moment où ils déposaient cette lettre, les deux Lyon-
nais furent invites à se présenter le jeudi matin 9 décembre
au Vatican, pour recevoir communication de la décision
qui serait adoptée dans l'intervalle.
Au milieu de toutes ces démarches et préoccupations,
MM. Berliet et Duc conservaient fidèlement le souvenir du
bienveillant accueil qu'ils avaient reçu de M*"" Callot, évêque
d'Oran, lors de son passage à Lyon et de l'invitation qu'il
leur avait faite de le voir à Rome dès leur arrivée. Ils se
présentèrent chez lui le samedi 4 décembre. Mais ce prélat
était alité à la suite des fatigues qu'il avait éprouvées dans
le cours de son voyage, de sorte qu'il ne put les recevoir
que le lundi suivant -, ils eurent avec lui une longue en-
trevue et lui rendirent compte des dispositions qu'ils
avaient prises. Il les approuva et leur recommanda expres-
sément de faire dès le lendemain une visite à M*' Fessier,
évèque de Saint-IIyppolile (Autriche), secrétaire général
du Concile, entre les mains duquel un des deux exemplaires
du Mémoire revêtu des signatures devait être déposé; nuis
il leur fit part d'entretiens qu'il avait eus à leur sujet, soit
en cours de voyage, soit depuis s arrivions à Rome où notre première
démarche a été de solliciter une audience du Saint-Père afin de
Un remettre les documents qui lui étaient adressés; mais nous
' M. Paul Maingret était un catholique zélé, fort dévoué à la
cause des anciens évoques. 11 possédait une instruction solide,
puisée auprès des derniers prêtres non concordatistes de la Vendée
dont il fut l'élève. Il était l'intermédiaire habituel entre les
fidèles de Lyon et ceux de l'Ouest de la France et s'était occupé
très activement des préliminaires de la démarche auprès du Con-
cile du Vatican. Dieu l'a retiré à lui en i885 et à juste titre sa
mémoire reste vénérée en Vendée.
290 LES DERNIERS JANSÉNISTES
n'avons pas eu la satisfaction do voir notre demande accueill'e,
'attendu, nous a t-il été répondu, qvie Sa Sainteté étant sur-
chargée de travail à cause de la prochaine ouverture du Concile,
ne pouvait même accorder des audiences aux Évoques qui se pré-
sentaient isolément.
« Toutefois nous avons pu faire parvenir au Saint-Père l'exem-
plaire du Mémoire revêtu de signatures ainsi que l'exemplaire
des Réclamations, qui lui élaient destinés. Ms'' Ricci, l'un des
prélats attaches à la personne du Pape, s'est chargé de ce soin et
nous a donné l'assurance formelle qu'il avait effectué lui-même
ce dépôt, le jeudi 9 de ce mois.
« Tout en regrettant de n'avoir pu remettre nous-mêmes di-
rectement entre les mains du Saint-Père les documents dont nous
étions porteurs, nous avons cependant la certitude qu'ils lui sont
parvenus et c'est là le fait essentiel.
« Nous avons été plus heureux en ce qui concerne les exem-
plaires destinés aux Pères du Concile. Jeudi dernier nous les avons
déposés nous- mêmes au secrétariat général du Concile, entre les
mains de Ms"" Fessier, évêque de Saint-Hippolj te (Autriche). C'est
à lui que doivent en effet être remis, à raison de sa qualité de
Secrétaire général, tous les documents adressés aux Pères de cette
sainte Assemblée.
« En même temps que nous faisions ainsi le dépôt des deux
exemplaires du Mémoire signés, nous nous occupions de la dis-
tribution des autres exemplaires, format in-8', destinés à chaque
Évêque en particulier. Sept cents exemplaires des Réclamations
et sept cents exemplaires du Mémoire ont été distribués de la
sorte, de telle façon qu'à l'heure où nous vous écrivons, tous les
prélats assemblés à Rome ont ces documents dans les mains.
« Nous nous sommes en outre présentés chez plusieurs Evèques
afin de nous mettre à leur disposition pour le cas où ils auraient
eu des explications supplémentaires à nous demander. Nous
n'avons eu qu'à nous louer do l'accueil bienveillant et sans pré-
ventions qui nous a été fait. Il a été convenu avec l'un d'eux que
si de nouveaux renseignements étaient nécessaires, on nous écri-
rait à Lyon afin que nous puissions les transmettre.
« Conformément donc aux vœux de nos derniers Evèques légi-
APPENDICE 201
limes, leurs Réclamations so trouvent ainsi renouvelées et leur
cause déférée à l'Eglise universelle en la personne do ses Pasteurs
assemblés. Que Dieu fasse descendre en eux les lumières de
l'Esprit Saint, et que la vérité, rien que la vérité sorte de leurs
lèvres ! Adressons tous à Dieu de ferventes prières à cette inten-
tion et continuons d'être unis tous ensemble par les liens d'une
même foi.
« Notre mission étant achevée, nous repartons ce soir pour la
Franco où nous attendrons les communications qui pourront
nous être faites jjIus tard parles Pères du Concile et) dont vous
serez avisé lorsqu'elles nous parviendront.
« Les travaux du Concile paraissent devoir être beaucoup plus
compliqués et plus longs qu'on ne l'avait supposé, de sorte que
plusieurs mois s'écouleront probablement avant que cette sainte
Assemblée puisse achever son œuvre. »
Rome, le la décembre 1869.
Après l'envoi de cette lettre, quelques heures restaient
encore à MM. Berliet et Duc ; ils les utilisèrent pour visiter
quelques églises et jeter un dernier regard sur le Golisée
tant de fois illustré par le sang des martyrs.
Ils allèrent à la Basilique de Saint-Paul-IIors-les-Murs,
élevée sur les lieux où la tradition rapporte que l'Apôtre
saint Paul eut la tète tranchée par ordre de Néron. Les
marbres les plus rares, les matériaux les plus précieux ont
été prodigués dans la construction de ce merveilleux
édifice.
Ils se rendirent ensuite à Saint-Jean de Latran qui rap-
pelle la mémoire de plusieurs Conciles généraux aux xu'^
et xiii' siècles ; puis de là ils se dirigèrent vers le Colisée et
s'arrêtèrent longtemps au milieu de ses ruines. Sur les
parties les plus élevées de cet immense amphithéâtre, les
Lyonnais cueillirent quelques plantes et fleurs qu'ils se
proposaient de conserver en souvenir de ces lieux célèbres.
Au moment où ils rentraient à l'hôtel de Rome pour
292 LES DERNIERS JANSÉNISTES
faire leurs préparatifs de départ, ils se croisèrent au bas de
l'escalier avec M»"- Bonnaz qui leur demanda l'origine des
plantes qu'ils avaient dans les mains. Ils lui racontèrent
leur excursion et firent la description des lieux où ils les
avaient trouvés . Le doux évèque leur demanda de les par-
tager avec lui, ajoutant qu'il serait charmé de les conserver
et de les emporter en Hongrie, en souvenir des personnes
qui les avaient cueillies et des ruines où elles avaient poussé.
Il n'est pas besoin d'ajouter que les Lyonnais furent heu-
reux de déférer au désir du vénérable prélat et que ce gra-
cieux épisode de leur voyage leur est resté particulière-
ment cher.
A leur retour, MM. Berliet et Duc s'arrêtèrent à Turin
où ils séjournèrent vingt-quatre heures ; ils utilisèrent ces
instants de repos pour mettre en ordre leurs notes quo-
tidiennes de voyage et rédiger une sorte de procès-verbal
de leur mission qu'ils signèrent en double exemplaire. Ces
notes et ce procès-verbal, soigneusement conservés, per-
mettent aujourd'hui à celui qui écrit ces lignes à dix-huit
années de distance, de reproduire les détails consignés dans
ce récit et d'en affirmer la rigoureuse exactitude.
Le i5 décembre 1869, les deux Lyonnais franchissaient
de nouveau le ^lont-Cenis et rentraient dans leur ville
natale. Bientôt après, devant ceux qui les avaient délégués,
ils exposaient verbalement les faits et actes qui se rap-
portaient à l'accomplissement de leur mission, et tous
ensemble ils adressaient à Dieu une ardente supplication,
afin qu'il bénit la démarche que d'un même cœur et d'un
même esprit ils avaient entreprise auprès d'un Concile
général .
SUITES
DE LA
DÉMARCHE FAITE AUPRÈS DU CONCILE
Communications de M^^ Callot.
CONCLUSIONS
Ainsi que MM. Berliet et Duc le faisaient pressentir dans
leur lettre de Rome, adressée à M. Maingret de la Vendée,
les travaux du concile se prolongèrent au-delà des prévi-
sions généralement accréditées. Les semaines et les mois
se succédèrent sans qu'aucun avis direct venu de Rome
apprit aux fidèles de Lyon et de la Vendée que le Concile
se fût occupé de leur démarche. Cependant divers jour-
naux de France, renseignés par leurs correspondants à
Rome, faisaient allusion de temps à'autre au Mémoire que
la Pelile Église avait adressé au Concile -, de longs extraits
en étaient jinbliés, des commentaires plus ou moins favo-
rables apparaissaient par intervalles dans la presse, et plus
294 LES DERNIERS JANSÉNISTES
d'une fois dans certaines contrées, particulièrement dans
l'ouest de la France, la chaire retentit d'insinuations qui
tendaient à incriminer la bonne foi et la loyauté des signa-
taires du Mémoire adressé au Concile.
Les deux délégués qui avaient fait le voyage de Rome
avaient donné leur parole à M?"" Gallot, évèque d'Oran, de
garder le silence et de s'abstenir de toute communication
à des journaux ou publications quelconques, pendant la
durée du Concile. Ils observèrent scrupuleusement cette
promesse. Mais au mois de mars 1870, en présence des
polémiques engagées hors de leur participation ou de celle
de leurs amis, ils se demandèrent s'il ne sei'ait pas utile
d'écrire à Me"" Callot et aussi à Ms"" Bonnaz, afin de décliner
toute solidarité avec les auteurs de certaines lettres de
Rome ou avec leurs correspondants en France. Ils saisi-
saient cette occasion pour répondre à diverses critiques
formulées contre la i-édaction du Mémoire ou plutôt contre
les réticences qu'on l'accusait de renfermer. Deux lettres
furent en conséquence adressées à ces Évêques par
MM. Berliet et Duc ; celle destinée à Ms^ Callot entrait dans
des développements particuliers et visait certains faits qui
sont aujourd'hui dénués d'intérêt. Il est donc hors de pro-
pos de la reproduire dans ce récit sa rédaction était
d'ailleurs identique sur les points essentiels à celle qui fut
envoyée à Ms"" Bonnaz à Rome et dont voici le texte in
extenso.
« Mo>'ïEIGNEUR,
« Votre Grandeur a peut-être conservé le souvenir des deux
Lyonnais qui eurent l'honneur de lui présenter à Rome leurs
hommages, à l'époque de l'ouverture du Concile oecuménique, et
qui furent admis à déposer dans ses mains un exemplaire des
Expostulationes canonicœ adressées le 6 avril i8o3 au Saint-
Siège par trente-huit Évoques français non démissionnaires,
APPENDICE 29b
ainsi qu'un exemplaire du Mémoire (Reverenlissima corn-
mentatio) que ces Lyonnais avaient mission de remeltrc aux
Pères du Concile au nom de leurs amis de France.
« L'accuail si bijuveillant et si sympathique que vctrc Grandeur
daigna nous faire en cette circonstance ne s'effacera jamais de nos
souvenirs, et, en même temps qu'il nous pénètre de sentiments
de reconnaissance, il nous im^iose le devoir. Monseigneur, de vous
faire connaître les reproches que diverses personnes nous ont
adresses à notre retour de llome et do nous disculper devant
vous avec une entière sincérité.
« On nous a blâmés de n'cvoir pas énoncé clairem_'nt nos in-
tjiitions dans le Mémoire que nous avons présenté et surtout de
n'avoir pas indiqué les conditions jirécises dont nous ferions
dépjnd.'c notre adhésion au clergé français qui est issu du Con-
cordat do 1801. Et l'on a paru supposer que ces prétendues réli-
cences démontraient que nous manquions de franchise.
« Qu'il nous soit permis, Monseigneur, d'afOimsr avec énergie
et au nom de tous nos amis que de semblables critiques sont
dénuées de fondement, car n'avons jamais eu d'autres intentions
que celles d exécuter respectueusament les instructions qui nous
furent laissées par nos anciens et légitimes Pasteurs. Ces véné-
rables prélats, intimement persuadés que l'inamovibilité des
E\êqucs forme une des bas3S essentielles ou inviolables de la
divine constitution dj l'Eglise, nous ont prescrit de rendre un
témoignage public et permanent à ce principe qu'ils avaient
défendu dans leurs Expostiilationes canonicx. Et pour leur être
lidèles, nous devons persévérer dans l'attitude qu'ils nous ont
tracée, aussi longtemps que le ^irincipe pour lequel ils ont
souffert n'aura pas été sauvegardé d'une manière efficace.
« Nous nous sommes abstenus, il est vrai, d'indiquer ca qui
devrait être fait à cet égard, mais cette léierve nous était absolu-
ment commandée par le respect et la déférence que nous profes-
sons do tout notre cjeur envers les Pères du Concile.
« Et d'ailleurs, on rappelant à diverses reprises le souvenir de
saint Jean Chrysostôme, nous avions pensé que le rapprochement
que nous établissions entre ce fait et celui des Evoques non dé-
missionnaires en iSoi était suffisant pour manifester nos vœux
et nos espérances. A Conslanlinople, Atticus ne fut reconnu d'une
296 LES DERNIERS JANSÉNISTES
manière unanime comme légitime Patriarche, que lorsque lui-
même eût rétabli le nom de saint Chrysostôme sur les Dyptiqucs
et qu'un témoignage solennel eût été rendu de la sorte à la
mémoire et à la légitimité du saint Evèque.
« Ainsi, dans les premiers siècles de l'Église, furent affirmés et
maintenus les vrais principes sur les droits imprescriptibles de
l'Episcopat. Puissions-nous voir un pareil hommage public deveni^
également de nos jours la sauvegarde des mêmes principes !
Nous participerions alors avec bonheur au culte catholique dans
les églises françaises, et nous nous unirions avec empressement à
des Pasteurs dont nous ne contestons ni les bonnes intentions, ni
les vertus, mais dont l'origine est entachée à nos yeux par l'injuste
et irrégulière dépossession des anciens titulaires
« Telles sont, Monseigneur, les explications que nous désirions
soumettre à Votre Grandeur avec une entière bonne foi Nous
conservons la ferme espérance qu'elle voudra bien s'intéresser
encore à notre douloureuse situation, et nous conjurons le Père
des lumières d'inspirer au Chef de l'Église et aux successeurs
des Apôtres dé restaurer et de maintenir dans leur intégrité les
droits sacrés des membres de l'Episcopat catholique.
« C'est avec ces sentiments que nous sommes. Monseigneur, de
Votre Grandeur, les très humbles, très respectueux et dévoués
serviteurs . a
Lyon, 20 mars 1870,
L'envoi de ces lettres était de nature à dissiper toute am-
biguïté sur les véritables sentiments des signataires du
Mémoire présenté au Concile.
Mais les jours s'écoulaient sans que le silence gardé par
les évèques qui avaient promis leurs bons offices fût adouci
par un avis quelconque. Plusieurs en concevaient de l'in-
quiétude ; l'oubli devait être fait, disaient-ils. sur les dé-
marches qu'avaient tentées les envoyés des Vendéens et
des Lyonnais demeurés fidèles à leurs anciens Pasteurs. Ces
envoyés ne partageaient point ces appréhensions ; ils avaient
foi dans la loyauté et la franchise de leurs protecteurs et
APPENDICE 297
ils demeuraient convaincus que si leur cause eût subi un
irrémédiable échec, la nouvelle, si pénible qu'elle put être,
leur en serait parvenue directement. Ils ne désespérèrent
donc en aucun jour de cette longue attente.
A défaut d'informations directes, ils recueillaient de temps
à autre certains renseignements apportés par des voyageurs
Ncnus de Rome qui autorisaient de penser que la cause des
anciens évoques de France n'était point livrée à l'oubli.
Les correspondants à Rome des journaux français faisaient
aussi quelques allusions à la Pelite Église et rapportaient
qu'à certains jours les échos du Concile avaient fait entendre
au dehors le bruit de discussions où ce nom était prononcé.
Le iG juin, le journal la France ne publiat-il pas une
correspondance de Rome en date du 9 juin qui contenait
les phrases suivantes :
« Ce jour-là, Ms'' Deschamps, archevêque de Matines, fut éga-
lement entendu. Le discours du savant prélat n'a pas été peut-
être aussi modéré que ses amis l'auraient désiré et l'on a géné-
ralement regretté le ton avec lequel il a proposé au Concile
d'accepter plusieurs anathcmcs qu'il avait, parait-il, vivement à
cœur de faire fulminer. Il s'agissait, je crois, de ce qu'on appelle
la Petite Église. Ms"" de Luçon et Ms' Maret ont dû se faire ins-
crire après la séance pour lui répondre »
Dans sa feuille du 17 juin, l'Univers inséi'ait une lettre
de son correspondant à Rome en date du i3 juin 1870,
dans laquelle on lisait ce qui suit :
« Il parait qu'il a été question à plusieurs congrégations déjà
des membres de la Pelite Église, encore assez nombreux actuelle-
ment dans certains diocèses de France, en Vendée par exemple,
ans le diocèse de Luçon et aussi dans celui de Poiticis. On
arle de faire quelque chose pour ces âmes lout particulièrement
dignes d'intérêt. »
Enfin le i*"" août, M ■" Callot, cvê:]uo d'Orau, ; r. ivuil de
JANSÉNISTES, T. UI. 20
298 LES DERNIERS JANSÉNISTES
Rome. Il ne faisait que toucher terre à Lyon avant de re-
joindre son diocèse et il prévenait les deux voyageurs qu'il
avait vus à Rome de se rendre auprès de lui en toute hâte
en vue de communications qu'il avait à leur faire.
Au sortir de l'audience qui suivit C3tte convocation, le
lécit de l'entrevue fut consigné dans une note écrite immé-
diatement, alors que les souvenirs étaient dans toute leur
force et qu'aucune influence extérieure n'avait pu les alté-
rer. Elle fut ainsi rédigée sans retard, afin de reproduire et
de conserver, aussi fidèlement que faire se pouvait le sens
général des paroles et même le texte de certaines expressions
dont s'était servi Ms' l'évêque d'Oran.
Ce qui suit est extrait littéralement de la note en
question.
« Le Concile, a dit Mg"" Gallot en s'adressant aux délégués, s'est
occupé pendant plusieurs séances des Réclamations des Évéques
du 6 avril 1803 et de votre position. Huit ou dix évêques ont
prononcé des discours favorables à votre cause ; celui de l'évèque
de Luçon notamment a été une apologie chaleureuse. Votre
conduite non seulement n'a pas encouru de blâme, m,ais a
reçu l'ax>probation générale de tous les Pères du Concile.
Deux Pères seulement, un surtout, a dit des choses pénibles
contre vous, mais son discours a soulevé les murmures et la
désapprobation de l'Assemblée.
« Il n'a pas été émis de vote sur cette question ; mais il a été
décidé qiCil vous serait adressé une lettre au nom, du Concile.
Le sens de cette lettre doit-ètre : Hommage aux anciens Evêques
regardés comme les défenseurs de l'Église, approbation de
votre conduite ; et attendu que maintenant les anciens Pasteurs
sont tous morts, l'Église reconnaît le clergé concordatiste pour
légitime et vous engage à vous réunir à lui par la raison que toute
l'Église le reconnaît pour tel.
« M8'' Callot a ajouté : Je ne sais quand et comment cette
« lettre vous parviendra, mais elle est décidée et devra vous être
« envoyée, 'ai fait personnellement tout ce qui était en mon
APPENDICE 299
« pouvoir; dans le nombre des évùqucs qui ont pris la parole en
c( favQur de voira cause figure le vénérable Mit" Bonnaz, mon
« intimoami. Nous croyons avoir obtenu tout ce qui était pos-
« siblc. Je rxiiAS autorise à communiquer ces détails à vos
« amis » Mî"" Gallot a ajouté encore que « si le rapproche-
(( ment que nous désirons de part et d'autre peut s'accomplir et
( amener ainsi une heureuse solution, il viendrait tout exprès
« d'Afrique pour fêter cet événement. »
« M Berllet prenant alors la parole tant en son nom personnel
qu'en celui de tous, exprima à M*"" Callot la reconnaissance que
nous lui devions pour ses démarches et pour les communications
qu'il venait de nous faire, et il ajouta que lorsque nous aurions
reçu la lettre qui doit nous être adressée au nom du Concile,
nous réunirions tous nos amis pour l'examiner (c'est-à-dire la
lire avec une grande attention) et que nous aurions l'honneur
de lui écrire pour l'informer des résolutions adoptées.
« Ms"^ Callot a témoigné être satisfait de cette réponse' . »
Dans le cours de l'entretien, il avait annoncé que le
Concile s'était ajourné au 1 1 novembre suivant ; mais les
événements politiques qui peuvent surgir d'un instant à
l'autre le permettront-ils ? avait-il ajouté aussitôt.
Le loyal évêque d'Oran, assisté de Mg"" Bonnaz, évèque
de Hongrie, avait ainsi tenu la promesse qu'il avait faite à
Rome en 1869 et de grandes probabilit s paraissaient exister
en faveur d'une solution heureuse, qui, de même qu'au-
trefois à Gonstantinople eût réparé le passé en rendant
justice à la mémoire des anciens évoques.
Mais cette espérance devait sombrer au milieu de l'ef-
froyable tourmente qu'une guerre néfaste allait déchaîner.
Le Concile qui s'était ajourné au 11 novembre 1870 n'a
pu se réunir et continuer son œuvre.
' Les mots en italique indiquent le texte môme des paroles
prononcées, sauf de très légères variantes possibles.
300 LES DERNIERS JANSÉNISTES
La lettre, formellement aniioacéc par l'évèque d'Oran,
n'est jamais venue.
Et les Vendéens et les Lyonnais, qui signèrent le Mémoire
au Concile, persévèrent avec fermeté dans leur attache-
me.it aux principes défendus dans les Réclamations cano-
niques du 6 avril i8o3. Patients et résignés, ils attendent
l'heure de Dieu et des évèques.
Tel un soldat, fidèle à sa consigne, reste inébranlable à
son poste jusqu'au moment où ses supérieurs le relèveront
de sa faction*.
« M. Jacques Berliet, nommé dans ce récit, était né à Lyon, en
ISaû, et y est décédé en i883. Sa fidélité aux convictions qui
avaient inspiré sa vie ne s'est jamais démentie un seul instant.
VI
^[]R M JEAJN WALLON
J'ai prononcé lanl de fois le nom de M, Jean Wallon au
cours de cet ouvrage, que je me reprocherais de ne pas lui
consacrer quelques lignes.
Il était originaire de Laon, et, à son arrivée à Paris,
Champfleury, son compatriote, l'avait présenté à Heniù
Murger qui l'introduisit sous le nom de Colline dans son
roman de la Vie de Bohême. Mais il ne fréquenta le quartier
latin que le temps d'y jeter sa gourme. Il se prit bientôt
d'une belle passion pour l'étude de l'histoire religieuse,
passion qui se développa encore dans le commerce d'Au-
gustin Thierry dont il fut pendant quelque temps le secré-
taire. Son ami Schaunard écrivait un jour à M Albert de
la Salle (Voirie Rappel du 21 juin 1882) qu'il avait quatre
poches représentant les quatre bibliothèques : au nord : la
Nationale, au sud ; la Geneviève, k l'est : V Arsenal, à l'ouest :
la Mazarine. Le fait est que vers l'année 1860, M. Jean
Wallon était devenu une véritable bibliothèque ambulante.
Il avait contracté l'habitude de bouquiner chaque après-
midi sur les quais, et il était bien rare qu'il ne rapportât
302 LES DEUNIERS JANSÉNISTES
pas quelques volumes nouveaux à son cabinet de travail
de la rue Saint-Louis-en-i'lle. Jamais je n'ai vu pareil
encombrement de bouquins. Après avoir envahi de proche
en proche, le salon, la salle à manger, la chambre à cou-
cher, ses livres avaient fini par déborder jusque dans l'an-
tichambre. S'il avait vécu plus longtemps ils l'auraient
oblige à élire domicile ailleurs. C'est au milieu de « ces
chers amis » qu'il recevait ses visiteurs. Quand on entrait,
il ne disait pas : prenez une chaise, mais : jîrenez cet in-
quarto, cet in-folio. Et l'on s'asseyait ainsi sur la reliure
en veau de quelque Père de l'Église. Il s'était réservé, pour
travailler, une toute petite place à l'extrémité de sa biblio-
thèque, tout près de la fenêtre, et il fallait l'entendre,
après son déjeuner, causer d'histoire et de religion, en
fumant un mauvais petit cigare d'un sou ! Il avait tout lu,
il savait tout. Aussi était-il en relations suivies avec une
foule d'ecclésiastiques. « Lorsque j'entrai à la Chambre,
dit M. Emile Qllivier, j'étais imbu sur les rapports de
l'Église et de l'État, des maximes de nos anciens juriscon-
sultes ; j'admettais en son entier ce que j'avais appris dans
l'écrit de Du Moulin sur le fait du Concile de Trente ou sur
l'Édit des petites dates, ce que j'avais lu dans Pithou, Durand
de Maillanne, Porlalis et dans le Manuel ecclésiastique de
Dupin. J'admirais les lois organiques et mon désir était de
contribuer à la défense de ce qui en subsistait encore et à
la restauration de ce qui en était abrogé par désuétude. Un
écrivain distingué qui joignait la science théologique au
courage et à la constance, M. Jean Wallon, fut le premier
qui me démontra la nécessité de procéder à une révision de
mes idées. Il me rendit sensible la différence qui existe
entre les libertés gallicanes selon les évèques et les libellés
gallicanes selon les jurisconsultes. Je m'en convainquis
mieux encore en étudiant sur sa recommandation le lu-
mineux écrit de l'ancien directeur de Saint-Sulpice, l'abbé
Émery, dont l'autorité fut si haute dans l'Église de
APPENDICE 303
France'. » Que ne put-il communiquer à M. Emile Ollivicr,
quand il fut au pouvoir, sa sainte indignation contre les
fauteurs du nouveau dogme ! Il aurait agi au lieu de se
croiser les bras. Car, à rencontre des catholiques-libéraux
de l'école de Montalembert, M, Jean Wallon avait prévu
longtemps d'avance « le couronnement de l'édifice ultra-
montaln ». Il avait, en 1868, adressé une pétition au
Sénat pour dénoncer la « nouvelle Ligue » et signaler
« deux remèdes conformes à la véritable liberté: l'un,
général pour combattre un mal permanent ; l'auti'e acci-
dentel contre un mal passager. »
« Le premier, disait-il, est dans la restauration des
hautes études, des facultés et des grades théologiques, ques-
tion délicate sur laquelle j'oserai une autre fois appeler
l'attention du Sénat .
« L'autre consiste à exiger des membres du clergé sécu-
lier ou régulier qui seront, à l'avenir, pourvus de fonctions
ecclésiastiques, la promesse formelle qu'ils ne font point
.partie de la Ligue, ou qu'ils ne sont engagés par aucun
vœu contraire au principe de nos lois non plus qu'à la doc-
trine et à la discipline de nos Églises.
« Ce ne sont point là des innovations ; loin de là. L'his-
toire est remplie d'exemples analogues, et l'admirable
collection des procès-verbaux des assemblées du clergé de
France atteste que, dans ces matières, la couronne n'a
jamais été que le pouvoir exécutif de l'Église, comme le
constate encore l'article lO du Concordat qui reconnaît au
chef de l'Etat, aujourd'hui l'empereur, « les mômes droits
et prérogatives dont jouissait l'ancien gouvernement de la
France. » On ne saurait proclamer dune manière plus
formelle le privilège qu'ont toujours eu nos souverains,
aujourd'hui la Nation, de veiller à la liberté du clergé. C'est,
* Le 19 janvier, p. 409,
304 LES DERNIERS JANSÉNISTES
en ciret. en protégeant l'épiscopat contre la pression des
congrégations romaines, qu'on lui conserve son indépen-
dance et qu'on dégage ainsi la couronne elle-même des
conflits qui peuvent naître de ses rapports avec le Saint-
Siège. Quant à moi, dont la vie déjà longue, étrangère aux
partis, s'est passée dans l'étude de ces difficiles questions, je
ne crois pas qu'on puisse sans danger pour l'Église elle-
même, se soustraire à cette impérieuse nécessité. Cepen-
dant, je ne demande ni le réveil de lois qu'on dit périmées,
ni la résurrection d'usages qu'on croit surannés, et dont je
n'ai même pas prononcé le nom. Mais à des situations éter-
nellement identiques, je demande qu'on apporte dos solu-
tions conformes à Texpérience des siècles ou à la sagesse du
moment. Par là je crois remplir un devoir pénible et péril-
leux, mais nécessaire . »
Cette pétition eut le sort de beaucoup d'autres. « Adoptée,
quand elle pouvait fournir à des ambitions personnelles un
moyen d'opposition, elle se vit abandonnée dès que ces
ambitions se crurent satisfaites. On l'ajourna. » Ce que
voyant, M. Jean Wallon écrivit, le 20 janvier 1870, une
lettre à l'empereur dans laquelle il lui disait que « ses
conseils se trompaient et le trompaient ; que l'ultramon-
tanisme coulait de toutes parts, et qu'il n'existait dans le
droit public ecclésiastique de la France aucun moyen
d'arrêter les imprudences ou les empiétements de la cour
de Rome » Mais l'empereur avait les mains liées par la
constitution et personnellement ne pouvait plus rien.
M. Jean Wallon n'en continua pas moins dans l'Étendard
sa vigoureuse campagne contre l'ultramonlanisme. Quand
le dogme fut proclamé, il refusa de se soumettre, disant
que c'était la fin de l'Église et la mort des nations. « La
politique et la religion nous l'enseignent : «Avec l'opinion de
' La Cour de Rome et la France, pp. 178-179.
APPENDICE 305
« iuijhilUbilUc et de Ui sn[)crivrlLc des papes sur les Con-
€ ciles, disait en 16G3 l'évèquc de Tournai, M. de Choiseul,
« aux applaudissements du clergé assemblé, on ne pourrait
plus êlre Français ni même chrélien ; » et Portails, éclairé
par une longue expérience, répétait un siècle et demi plus
tard : « Avec la doctrine uUramontaine, on ne pourrait être
« citoyen dans aucune partie du monde. » Il faut donc à
tout prix rejeter les dogmes impies du Vatican'. »
Pour donner l'exemple, il commença par retirsr sa
chaise de l'église Saint-Louis en-l'Ile. Ensuite il groupa
autour de lui un certain nombre de protestataires dont il
forma le « Comité des anciens catholiques de Paris ».
Enfin, pour bien établir leur situation nouvelle, il rédigea
l'appel suivant qui ne trouva, comme il fallait s'y attendre,
que peu d'écho dans le clergé :
APPEL.
« Les nouvelles doctrines du Vatican, telles qu'elles ré-
sultent du Syllabus et des décrets du pseudo-Concile de
1870, auraient pour effet, si elles pouvaient jamais s'intro-
duire dans la croyance pratique de l'Église, de concentrer
toute la vie intellectuelle et morale des sociétés dans la per-
sonne du pape, de subordonner les progrès scientifiques ou
politiques des peuples aux volontés de la cour de Rome,
d'anéantir aussi bien la souveraineté nationale que la liberté
individuelle, et, par là, rendant insupportable le joug
léger de Jésus-Christ, d'établir une inconipalibililé radi-
cale entre la raison et la foi, d'où naîtrait, entre l'Église et
la société, un état de lutte qui les plongerait l'une et
l'autre dans une irrémédiable anarchie. L'histoire trop
« La Vérité sur le Concile, préface, in.
306 LES DERNIERS JANSÉNISTES
souvent sanglante des trois derniers siècles n'est que le
prélude des déchirements que provoqueraient ces fatales
opinions.
« On ne peut concevoir, en elTet, aucune manifestation
de la vie individuelle ou collective qui ne soit un acte de
doctrines ou de mœurs ; et, par conséquent, en procla-
mant le pape personnellement infaillible sous le rapport
de la doctrine et des mœurs, le pseudo-Concile du Vatican
et les évoques qui y ont adhéré, ont, malgré les timidités
ou les subtilités dont ils cherchent à couvrir aujourd'hui
leur démarche, livré toutes les forces sociales, toutes les
puissances publiques et privées, les États, les clergés, les
peuples, aux décisions du Souverain-Pontife ; et de fait,
nous avons vu aussitôt Tévèque de Versailles et l'abbé
d'Alzon, grands promoteurs des nouvelles doctrines, pré-
tendre que les députés devaient soumettre leurs votes à
la direction de leurs confesseurs.
« Momentanément repoussées par la conscience publique,
ces conséquences sont inévitables, et le Concile du Vatican,
sous la pression des congrégations romaines, a fait ou fera
nécessairement revivre toutes les Bulles pontificales contre
lesquelles, depuis le neuvième siècle, n'ont cessé de protester
la raison et la foi .
La société ne saurait vivre ainsi, ni recouvrer son repos
tant qu'elle restera sous la menace incessante des coups
d'autorité du Saint-Siège.
« Dans cette situation violente, les esprits s'égarent, les
volontés s'irritent, passant tour à tour de l'abattement à
la révolte ; la société se décompose, le clergé lui-même se
dissout.
« Selon les nouveaux dogmes, en effet, les évèques ne
sont plus les témoins et les gardiens de la foi, ils deviennent
les délégués du Saint-Siège. La constitution apostolique,
c'est-à-dire l'œuvre même de Jésus- Christ (j)osuit episcopos
APPENDICE 307
vegere Ecclesiam Dei), se trouve anéantie. Le pape se pro-
clame l'Ordinaire de tous les diocèses, c'est-à-dire lévêque
immédiat de toutes les Églises ; il s'attribue sur toutes et
sur chacune un pouvoir absolu (totain pleniladinein polcs-
latis), en telle sorte qu'il devient le cure de tous les fidèles,
pouvant, sur un mot, par un signe, sans considération pour
la hiérarchie et pour les autorités intermédiaires, les frapper
de peines ou d'impôts, les admonester, les juger, comme
le veut le droit canonique de Rome qui donne au prêtre
tous ces privilèges. C'est la destruction de l'épiscopat, le
renversement des Églises, l'anéantissement des fidèles.
Dès lors, quel crédit, quel respect méritent des prêtres ou
des évoques qui ne sont plus aux yeux des populations que
les agents d'une cour étrangère. Ils deviennent odieux, en
butte à la persécution.
« La France qui avait su, en 1828 et en i84(>, repousser
l'ultramontanisme, a été depuis lors saturée, grisée de ces
funestes doctrines, et les conséquences fatales n'ont pas
tardé à se produire. C'est pour lui rendre la possession
d'elle-même que nous protestons de toute la force de nos
àmcs, de toute l'énergie de nos convictions contre les dé-
crets du Vatican ; c'est parce que nous croyons à la divinité
de l'Église, de ses dogmes, de sa l^iérarchie, que nous nous
élevons contre les évêques qui, par surprise ou défaillance,
n'osant pas résister aux entraînements mystiques de Pie IX,
ont laissé l'esprit de secte obscurcir momentanément
l'œuvre de Dieu. Et parce que les affiliations qui les do-
minent et les obsèdent, leur ôlent toute liberté, c'est aux
laïques qu'il appartient, croyons-nous, d'aflranchir la vérité.
« Depuis trop longtemps écartés de l'Église enseignante,
il faut que les fidèles y rentrent et y reprennent, sous leurs
pasteurs légitimes, la place que leurs pères y occupaient
autrefois. Il faut qu'une vaste protestation s'élève de leur
sein, et, préparant, par la réunion des chrétiens, la convo-
308 LES DERNIERS JANSÉNISTES
calion d'un véritable concile œcuménique, manifeste la foi
de l'Eglise qui ne peut errer.
« C'est pourquoi nous leur faisons appel.
« Nous sollicitons la collaboration de tous les catholiques,
le concours de tous les citoyens qui repoussent le Syllabas
et les nouveaux dogmes du Vatican comme attentatoires à
la liberté humaine, à la sécurité publique, à l'indépendance
nationale.
« Les temps sont graves ; il faut que chacun, prenant
conscience de lui-inème, sache ce qu'il pense et pratique
ce qu'il croit.
« Il faut que tous ceux, prêtres ou laïques, qui n'admet-
tent pas l'infaillibilité du pape^ aient la bonne foi de le
dire et le courage de le manifester.
a Et comme il importe que l'Église, pour n'être plus ex-
posée aux mômes périls, rejette les fausses traditions qui
ont pu dans le cours des âges se mêler aux pures doctrines
de lÉvangile, nous croyons qu'elle devra, réunie en Con-
cile, remonter jusqu'à la source des erreurs contemporaines,
et, pour cela, sans arrêter en ce moment aucun symbole,
nous accueillerons avec bonheur tous les travaux, tous les
efforts dictés par la science et par la foi en vue de rétablir
dans leur intégrité les divins enseignements de Jésus-Christ.
« Nous ne fondons donc pas une Église, mais un centre
d'action pour tous les catholiques qui sont bien résolus à
repousser l'infaillibilité papale et les dogmes qui l'ont
préparée ou suivie.
o Loin de vouloir faire un schisme, nous prétendons
être et rester dans le sein de la véritable Église, persuadés,
comme l'a dit Grégoire IX, qu'une excommunication in-
juste ne frappe que son auteur, ou, comme l'enseigne
Innocent IV, que « le devoir du chrétien est de résister aux
décrets qui troublent l'Église » .
Pour le coup, de gallican qu'il se vantait d'être, M. Jean
APPENDICE
Wallon devint janséniste. Après avoir tenté inutiicnicnl
auprès du Conseil municipal de Paris d'obtenir une clia-
pellc pour y établir le culte vieux-catholique, il alla
seconder le mouvement réformiste dans le Jura bernois et
ne revint en France que lorsque la nouvelle Kglise fut dé-
finit ivement constituée. Il est mort en 1882, au moment
où il s'apprêtait à publier son grand ouvrage sur la sé-
paration de l'Église et de l'État.
Fin DU TOME troisième.
TABLE DES SOMMAIRES
AVANT-PROPOS.
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE III. — Les catholiques-libéraux de l'Ave-
nir. — Lamennais et la charte de i83o. — Il est
combattu par le Pape et le gouvernement français.
— Le Concordat et la liberté des cultes. — M. de
Quélen et l'abbé Grégoire. — Lettre de Bordas-De-
moulin à l'archevêque de Paris sur le refus de sa-
crements à l'ancien évoque de Blois. — La philo-
sophie de Bordas-Demoulin. — Cartésien comme
Arnauld. — La méthode de Descartes d'après Sainte-
Beuve. — Bordas-Demoulin adversaire de l'éclec-
tisme. — Victor Cousin et le panthéisme. — Arnaud
de l'Ariège et la révélation. — Comment F. Huet
définissait réclectisme. — Lettres de Bordas-De-
mouhn sur le doctrinarisme. — Le christianisme
de Victor Cousin. — Principes politiques de Bordas-
Demoulin. — La démocratie chrétienne. — Du
312 TABLE DES SOMMAIRES
rôle des laïques dans l'Église. — La Conslitution civile
jugée par Bordas-Dcmoulin. — L'abbé Laborde et
l'Immaculée Conception. — Les Jansénistes et le
culte de la Vierge — Derniers périodiques du parti.
— Démêlés de Bordas- Demoulin avec Y Observateur
catholique. — L'abbé Waldimir Guettée. — Projets
de création d'une école des hautes études par
Ms' A-ffre. — Lettre d'Ambroise Rendu à ce sujet.
— Bordas-Demoulin et la- réforme catholique. —
Son programme et celui des vieux-catholiques de
Suisse et d'Allemagne. — Une lettre inédite de
l'abbé Pereyve. — Il demande une voix libre, un
grand cœur, un ami de l'avenir, poursauver l'Église.
CHAPITRE IV. — Du Congrès de Matines au Concile.
— Le P. Hyacinthe, son berceau, sa famille. — Il
est élevé dans la maison de son père. — Charles
Loyson, son oncle. — Premiers vers et premières
amours. — Le séminaire de Saint-Sulpice. — Le
p. Hyacinthe et M. Renan. — L'abbé Le Hir et
l'abbé Baudry. — Le Psaume de saint Méthode. —
Sermon de l'abbé Loyson pour la profession reli-
gieuse de sa sœur. — Le noviciat de Flavigny. —
Comment l'abbé Loyson quitta les Dominicains
pour entrer chez les Carmes. - Ses premières pré-
dications, — Mer Darboy le charge de prêcher
l'Avent à Notre-Dame. — Une lettre inédite de
Montalembert. — Plan des conférences du P. Hya-
cinthe. — Opinion du prince de Broglie et de
M. Henri Brisson sur[lui. — Portrait du prédicateur.
— Il ressuscite la langue lamartinienne. — Ses rap-
ports avec l'auteur de Jocelyn. — L'homme de la
Bible. — Le transformisme et la théologie. — Un
panégyrique en plein air. — Démêlés du P. Ilya-
TABLE DES SOMMAIRES 313
cinllie avec les ullraiiionlains. — Ses voyages à
llonie. — 11 convertit deux dames américaines et
madame Arnoull-Plessis. — La crise religeuse de sa
vie — L'abbé Lcqueux cl son Manuel du droit cano-
niqve. — Les dernières conférences du P. Hyacinthe.
— Sa lettre à la Rwisla universale. — Il est dénoncé
à Rome — Sou dernier entretien avec Pie IX. —
Son discours au Congrès de la Paix. — Le général
des Carmes lui impose le silence. — Son manifeste
du 20 septembre. — Madame la marquise de Forbin
d'Oppcde. — Ses ouvrages d'histoire. — Son opi-
nion sur l'Empire et le pouvoir tempoi"el. — Ses
relations avec Montalenibert et M*' Dupanloup —
Sa correspondance avec le P. Hyacinthe. — Elle lui
conseille de se faire séculariser. — Émotion des
catholiques-libéraux après sa sortie du couvent. —
Il renoue la chaîne de l'Appel. — Son secret penchant
vers le Jansénisme. - Sa conduite approuvée par
MM. Bonjean, Saint-René Taillandier et le docteur
Pusey. — M'"" Darboy et le bûcher de Savonarole. 3'i
CHAPITRE V. — Monlalemberl et la dictature. —
Son erreur de quinze jours. — Il ne peut se résigner
au pouvoir absolu. — Comment le définissait Dou-
dan. — Entêté des idées parlementaires — Monta-
lalembert et les Jésuit;s. — Explication de sa volte-
face. — Sa lettre à un avocat. — Le gallicanisme
ressuscité. — La double idolâtri
Quéleu (Ms- de]. — 5, G, 7
R
Ramicro (le P.). — 1/I7.
Ranscher M?'"). — 211, 283
287, 2S8.
Reinkens. — 2^5, 260.
Renan (Ernest). — 38, 55,
1x3, iiG, i35, 239.
Rendu (Ambroisc). — 2 7.
Retz (le card. de,. — 202.
Ricci (Ms'). — 279, 2S0
28J, 28 i, 290.
Richelieu. — ifia.
Rivet (M-r,. — 20S.
Rohrbacher. — 77.
Rossi. — i83.
Rouland. — io5, iG5, 198,
21)2 .
Rousseau J.-J.). — 187.
Saint-Cyran. — a'i8.
Saint-René Taillandier. —
Saint j-Beuve
Saisset. — 11.
10, 3G, 19t.
3^0
TABLE ANALYTIQUE
Salinis (Mi') . — 107.
Salle (Albert do la). — 3oi.
Salluste. — 13.
Salvago (marquis). — G8.
Sand (George). — C2.
Sartiges (de). — 201.
Sartlges (M^e de). — 62.
Savonarole. — 99.
Schaunard. — 3oi.
Schelling. — i7.
Scherr (Ms^). — 226.
Schwarzemberg (le card.).
i/iC, 287,
Schwetchine (M«>e de). —
87.
Sécrétant (Eug.). — 26.
Ségur (M«' de). — 1/17.
Sénac (abbé),, — i7, aSa.
Sergius. — 187.
Sermet. — /i5.
Sibour(M8'-)- — 23,63, 107,
i65, 193, igi, igS, 196, 217,
253.
Sienne (Catherine de). — A2,
Simon (Jules). — 11, i4,2i8.
Simor (M?'). — 208.
Socrate. — 18.
Spinosa. — lo.
Strossmayer (Ms'"). — 211,239
Tennemann. — 18.
Thérèse (sainte). — 20, 44.
Theiner (le P.). — i44, 227,
2i2.
Thersite. — 180.
Thierry (Aug ). — Sot.
Thiers — i3i, 217.
Thomas (M?'). — 99
Topin (Marius). — i53.
Trullet (le P.). — 189.
TuUius . — 62
V
Vecjhiolti. — 188.
Verger. — 196.
Verley. — 245.
Verres — i4.
Veuillot (Louis). — VII, 70,
74, 75, 79, io3, i5i, i56, 157,
i6ii, iG3, 180, i8i, i83, i88,
192, 195, 196, 198, 220, 228,
23a.
Vignot. '-37.
Villemain, — a52,
Villemot. — 182.
Villeneuve-Bargemont (Ro-
selyne de). — 83.
Virey. — 26.
Vitrolles (Amélie de). — 42.
Voillemier. — 354.
W
Wallon (Jean). — 28, 64,
III, ii5, 178, 179, 244, Soi,
3o3, 309.
VVeiss (J.-J ). — iio.
Vannes. — Imprimerie L-ifolte.
ERRATA
l'âge 3i, au lieu de : Que l'ou ra|)prochc ce programme des
thèses posées au synode de Bonn
Lire : . . . aux conférences de Bonn
Page 1 1 T, au lieu de : puis, tout change par l'union trop
intime, Irop absurde.
Lire : . . . trop absolue.
Page 120, au lieu de : En tout cas elle prouve clair comme
le jour qu'en communiquant son testament
« au tout petit nombre d'hommes, tels que le
P. Hyacinthe et M. Arnaud de l'Arlège, qui sen-
taient et souffraient comme lui, Montalembert
entendait qu'il fût publié après sa mort. »
Lire : .... qui sentaient et souffraient comme lui »,
Montalembert entendait qu'il fût publié après
sa mort.
Page 128, au lieu de : il se rapprocha de M"" Darboy à
l'égard duquel il ne partageait pas, disait-il,
les implacables rancunes de plusieurs de ses
amis ».
Lire : ... à l'égard duquel il ne partageait pas,
disait-il « les implacables rancunes de plusieurs
de ses amis »,
F h MATA
Pago i/j3, i.n lieu Ce : resserrant élcrncllrmenl les même»
choses.
Lire ressassant...
Page i52, ati lieu de : « ils avaient à cœur de ne laisser aucun
doute sur leur volonté absolue de demeurer
orthodoxes.
Lire : .... de demeurer orthodoxes. »
Page 173, au lieu de : savoir le sens oboio ou naturel,
Lire : le sens obvie.
Page 180, au lieu de : « pour mieux contempler Saint-
Pierre plein du pape et du Concile* »
Lire : — plein du pape et du Concile', » et en
note 3 : Home pendant le Concile.
Page 188, au lieu de : Quoiqu'il en soit,...
Lire : Quoi qu'il en soit,
Page igf), au lieu de : 3/'"* Arnnnd, sœur de M. Arnaud de
l'Ariège.
Lire : M"'e Artault, sœur de M. Arnaud de l'Ariège.
Page 21 4, au lieu de : et c'est avec une pleine confiance
que je m'abandonne « l'avenir aux conditions
que....
Lire : pour l'avenir
Page ai '1, au lieu de Frishling Strasse, 11,
Lire : Frushling
P«ge 21 4, au lieu de : Je me suis engagé à donner
Lire : Je me suis empressé de
Page ai 5, au lieu de: mais sans pouvoir deviner encore
comment nous finirons.
Lire : mais sans pouvoir deviner comment
Page 216, au lieu de : Puis ayant reconduit l'ancien carme
Jusqu'au bas de l'escalier de l'archevêché.
Lire : . . . jusqu'à l'escalier
FliUXTA
Page 23^, après les mois: « la volonté sincore et le désir
ardent de reprendre la vie du Carmel », piquer
le renvoi suivant : Il est vrai que dans sa lettre
du 4 août, le P. Hyacinthe maintenait expressé-
ment sa protestation du ao septembre 1869.
Pape 2s6, au lieu de : Summum credo nefas animam
prfpferrc pador,
Lire : Summum crode nofas, animam pra'ferre
lîudoii.
Page 284, au lieu de : .... la dernière fois que vous ai dit...
Lire : la dernière fois que je vous ai dit. . . .
Page 284, au lieu de : Nous en trouvons une bonne partie,
Lire : Vous en trouverez. . .
Page 235, au lieu de : En cherchant ces faits dans les annales
des Apôtres.
Lire : . . . . dans les actes des Apôtres.
Page 235, au lieu de: Ah! que votre confiance sera représentée.'
Lire : . . . récompensée.
Page 287, au lieu de : l'Evangile ramène à tout,
Lire : . . . remède à tout.
Page 258. au lieu de : Dans l'art. VU, il a voulu établir avant
tout un fait historique,
Lire : Dans l'ait. VIll.
Page afii, au lieu de : du chanoine génovéfain Le 0>:i -rayer.
Lire : Le Courraycr.
Page 268, au lieu de :
Te revêt à nos yeux d'un charme irrésistible 1
Lire : Te revêt à mes yeux ....
Page 264, au lieu de :
Descendre sur mon front la sainte rêverie.
Lire : la sainte rêverie,
ICKKATA
Page 266, au lieu de
Une abeille repose. . .
Lire : une abeille se pose. , .
Page 2 6/i, au lieu de :
Qu'en y pensant, parfois, je versai quelques larmes
Lire : je verse. ,
Page 2^4, au lieu de :
Et trois blanches enfants plus gracieuses qu'elles.
Lire : qu'elles,
Page 2 06, au lieu de -.
Le cœur, longtemps plongé dans une douce ivresse.
Lire : ivresse,
Page 271^, au lieu de : « Lorsqu'elle parut en 18G8. .
Lire : « Lorsque parut en 1868